CORRESPONDANCE AVEC LUCIEN SEVE – Evidemment, il y aura un hic…

23 mars 2020. La France est sous confinement. Covid 19.  Le virus emporte le philosophe communiste Lucien Sève, 93 ans. Tristesse. C’était un homme vrai. Me reviennent nos échanges passionnés après la parution, en 1995 de mon essai Pour la gratuité, réflexion sur les voies d’une transformation sociale accomplie mais non totalitaire.  Dans un nouvel ouvrage alors titré Le travail de fraternité, je reprends cette problématique, mais autour cette fois des oppressions identitaires. J’envoie le manuscrit à Lucien. Il le lit. S’ensuit un échange épistolaire chaleureux et stimulant qui me conduit à écrire un long Addendum sur la théorie marxiste de l’Etat. Le livre parait en 1997 sous un titre modifié : Héritiers de Caïn – Identité, fraternité, pouvoir (La Dispute). Il inclut la correspondance avec Lucien et l’addendum dont cette correspondance fut la génitrice. En sous-texte les tiraillements et les polémiques qui travaillent le mouvement communiste de l’époque, partagé entre fidélité à la doctrine et naufrage du « modèle » qui s’en recommandait. En hommage au penseur disparu et en témoignage d’une époque envolée, je publie ici cette correspondance qui montre je crois comment se forment les idées, entre étau du réel et liberté des perspectives, entre travail solitaire et confrontations ici fraternelles. Adieu Lucien. Tu nous laisses beaucoup.

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Lucien Sève

 

Le 8 juillet 1996

Cher Jean-Louis,

Grand merci de m’avoir envoyé ton Travail de fraternité[1].

J’ai lu. C’est superbe – avec des pages hautement émouvantes comme celle sur les Antillais, ou jubilatoirement féroces, par exemple sur les mannequins de la pub télévisée. Mais il ne s’agit pas que de « beaux passages », l’ensemble suscite ma chaude adhésion. C’est Pour la gratuité[2] en plus ample, plus stimulant encore. Je ne te cache pas mon enthousiasme.

Évidemment, il y aura un hic : l’idée qui anime tout le texte et que thématise la dernière partie, selon laquelle le communisme est d’une certaine façon « déjà là » – de sorte que la faute sans doute majeure de toute une tradition marxiste, toute une politique communiste a été dans l’oubli de ce« déjà là », de sa « mise en culture », comme condition première de la transformation sociale. J’adhère essentiellement à cette idée, j’y vois même l’une des clés d’une authentique stratégie « révolutionnaire » d’aujourd’hui. Mais il faut bien mesurer tout ce qu’elle bouscule, et qui n’appartient pas qu’à l’histoire. Imputation de « réformisme» à prévoir absolument…

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UN ENFANT ESCLAVE NOUS APPREND A LIRE

Vers 1818. Frederick nait sous le statut légal de marchandise dans une plantation du Maryland (USA). A 12 ans, il passe d’un propriétaire à un autre, de la plantation à la grande ville. Dans un récit saisissant, il décrit comment encore enfant nait en lui le désir de lire, le chaos intellectuel et affectif dans lequel ce chemin à haut risque pour un enfant esclave prend néanmoins son essor et comment sa liberté intérieure puis sa liberté tout court s’enracinent dans cette aventure qui pour lui dépasse de beaucoup les simples mouvements de l’âme. C’est la première fois que je publie dans ce blog un texte que je n’ai pas écrit. Je le fais à l’occasion d’un événement culturel à forte portée émancipatrice : le lancement de l’éditeur numérique africain BiBook[1]. Le livre des Mémoires de Frederick Douglass – un texte fondateur pour la nation américaine, pour l’Afrique et sa diaspora, pour nous tous – est offert avec quatre autres ouvrages[2] en même temps que l’application BiBook, elle même gratuite. A lire sur son téléphone ou sur sa tablette. Rien ne dit mieux que ce texte intense et profond l’urgence de rompre les déséquilibres issus de siècles de domination dans l’accès à la lecture et aux connaissances qui passent par elle. Lisez ces souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un enfant d’homme  que les esclavagistes imaginent (en vain) pouvoir réduire à l’inertie des marchandises. Gratuit sur BiBook. 

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Frederick Douglass 1818 – 1895

‘ »Ma nouvelle maîtresse montra qu’elle était en vérité tout ce qu’elle m’avait semblé être, lorsque je l’avais vue pour la première fois à la porte, — une femme douée du cœur le plus bienveillant, et des sentiments les plus beaux. Elle n’avait jamais eu d’esclave soumis à son autorité, et avant son mariage, elle avait dû à son travail ses moyens d’existence. Elle avait appris le métier de tisserand, et, par suite de son application constante, elle s’était préservée en grande partie des effets dégradants de la misère. J’étais tout à fait surpris de sa bonté. Je ne savais comment me conduire envers elle. Elle ne ressemblait en rien à aucune autre femme blanche que j’eusse jamais vue. Je ne pouvais m’approcher d’elle, comme j’avais l’habitude de m’approcher des autres dames de sa couleur. Les connaissances que j’avais acquises dès l’enfance, étaient complètement déplacées auprès d’elle. Une conduite servile, qualité ordinairement si agréable dans un esclave, ne lui convenait pas. Ce n’était pas le moyen de gagner sa faveur ; elle en paraissait toute troublée. Si un esclave la regardait en face, elle ne voyait dans cette action ni impudence ni impolitesse de sa part. Sa présence rassurait l’esclave le plus bas, et nul ne la quittait sans se trouver plus heureux de l’avoir vue. Son visage était animé de sourires célestes, sa voix était douce comme une musique tranquille.

Hélas ! ce bon cœur ne devait pas rester longtemps tel qu’il était. Elle tenait déjà dans ses mains le poison fatal d’un pouvoir sans responsabilité. Peu à peu l’œuvre infernale commença. Lire la suite

JE NE SUIS PAS TIDIANI

Tous ceux qui aiment et connaissent Tidiani Ndiaye, magnifique danseur et chorégraphe malien installé en France, ont suivi avec angoisse la polémique rageuse qui l’a environné en début février 2020. Ces échanges furieux révèlent des traumatismes que ses amis connaissaient ou soupçonnaient, mais emportent comme un typhon les frontières protectrices de la confidentialité. La communauté artistique du Mali, les danseurs surtout, y ont vu un révélateur des dysfonctionnements d’une vie artistique africaine toujours lourdement tordue par les déséquilibres hérités de la domination occidentale sur le reste du monde. Qudus Onikeku, danseur et penseur nigérian de haute volée, a saisi l’occasion pour développer cette idée dans un texte important dont je donne une traduction française à la fin de cet article (l’original est en anglais). Cher Tidiani, je réserve aux conversations amicales et privées ce qui ressortit d’elles en espérant que la force de l’amitié te reviendra. La solidarité des danseurs avec qui tu as appris et exercé cet art s’est exprimé dans un beau slogan : JE SUIS TIDIANI. Je le prends ici à revers pour explorer une tâche historique et complexe : rendre compte du profond déséquilibre identitaire qui est une des origines de ces souffrances, ne pas faire comme si ce déséquilibre n’existait pas. Et comme dans ce jeu de rôle imposé par l’histoire, j’ai été prédisposé par ma naissance à me glisser dans le costume de l’identité dominante, mâle blanc des classes moyennes et supérieures, le dépassement de ce déséquilibre ne se pose pas pour moi comme pour toi. L’objectif est le même, mais la voie est différente. Pour en rendre compte, je publie ici les premières pages de mon essai « On ne naît pas Noir, on le devient » (1), suivies du texte de l’ami Qudus. A chacune, à chacun d’en juger et éventuellement de s’en nourrir.

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Tidiani Ndiaye porté par Qudus Onikeku dans la pièce de danse We almost forgot

 

 

Harouna avait dix-huit ans. J’en avais vingt et un. J’enseignais le français au lycée Prosper-Kamara de Bamako, où il était élève. Il me posa un jour une question qui m’étonna fort : « Pourquoi, nous, les Noirs, ne restons-nous pas Blancs ? » Je ne compris pas d’abord ce qu’il voulait dire. J’ignorais à cette époque qu’au sortir du ventre de leur mère, les enfants naissent tous « blancs », c’est-à-dire dans une gamme de couleur allant du gris-rose au rose brique, voire au violacé. Mais la question d’Harouna n’était pas d’ordre physiologique. Son interrogation ne portait pas d’abord sur les mécanismes biologiques qui, dans les premiers jours de l’existence, assombrissent la peau du petit Africain tandis qu’ils laissent plus ou moins le nourrisson Blanc dans sa roseur initiale. Il nous fallut donc un peu de temps avant de tout simplement nous comprendre, puis élucider la question souterraine qui taraudait le jeune homme : Pourquoi Dieu nous a-t-il fait ça, à nous, les Noirs, alors qu’il lui eût été si simple de nous garder à tous la peau claire et d’éviter ainsi cette sourde malédiction liée à une couleur presque partout synonyme de position subalterne ?

La question était lourde. Brutale. Sans réponse claire. Brutale pour moi, jeune Blanc découvrant l’Afrique sans enjeu biographique particulier, c’est-à-dire sans vocation particulière à me confronter à des questions dont tout m’indiquait qu’elles ne me concernaient pas, sinon à titre documentaire. La question me disait brutalement qu’Harouna et moi étions placés, que nous le voulions ou non, de part et d’autre d’un signe de grande portée. Les effets produits par le fléchage des couleurs pouvaient sans doute être dépassés, mais non pas effacés. Lire la suite

Guerre au Sahel – SORTIR DE L’IMPUISSANCE

La convocation à Pau par Emmanuel Macron de cinq chefs d’Etat du Sahel disait de façon presque caricaturale les dysfonctionnements historiques qui plombent la construction d’une alliance efficace entre les peuples concernés, peuple français, peuples du Sahel. Imagine-t-on le président malien convoquant le président français et ses homologues d’Afrique sahélienne à Aguelhoc[1] pour faire le point sur la protection notoirement accordée par la France aux visées séparatistes de certains groupes touareg[2] ? J’ai le sentiment que cet épisode des relations franco-africaines est un événement où se percutent beaucoup des entraves qui bloquent la situation et provoquent un lourd sentiment d’impuissance.

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Victimes nigériennes (à gauche) et françaises (à droite) du conflit sahélien.

 

Côté français, « l’invitation » disait ce qu’elle avait à dire et qui n’était pas à dire, qui fait inutilement durer un autre temps. Persistance obstinée des automatismes impériaux. Côté africain, elle venait dans un contexte de décomposition avancée des pouvoirs publics et de défaites militaires successives qui rendait malaisé, pour les chefs convoqués, d’y parler avec autorité.

Brouillages historiques

Embrouillamini également chez les peuples concernés. La France, « l’idée France » provoque en Afrique, au Mali en tout cas, un sourd ressentiment qu’on peut comprendre. La forme même du sommet avorté de Pau a été vécue comme une insulte. Il est juste que le chef des armées françaises demande de ne pas laisser calomnier les jeunes soldats qui exposent leur vie dans les combats du Sahel. Mais la forme choisie disait trop qui est maître du jeu. Lire la suite

CONVERGENCE DES LUTTES ? Et si ce slogan était une impasse ?

 

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Celles et ceux qui, comme moi, ont leur généalogie politique et idéologique dans le mouvement ouvrier d’Occident version communiste vibrent comme naturellement au slogan qui appelle à la « convergence des luttes ». Mais dans l’actuelle confusion des repères et des perspectives, est-il toujours pertinent ?

 

 

 

D’abord le mot « luttes ». Cet automatisme verbal n’est-il pas suspect ? Le terme est brutalement binaire. Je lutte contre toi. Je te mets les épaules à terre. Ou toi. Je l’emporte sur toi ou tu l’emportes sur moi. Dans le champ social et politique, l’issue de ce qui est placé sous la dénomination de « lutte » est rarement aussi simple. Sans doute jamais. La Révolution d’octobre l’a emporté sur la tyrannie de l’argent. A-t-elle abolit la tyrannie ?

« Lutte » est aussi l’enfant d’une métaphorisation viriliste et guerrière de l’action politique – combat, conquête, stratégie, renversement, coup d’Etat –, un imaginaire tout à fait légitime (les mâles forment presque la moitié de la population humaine), mais obstinément unilatéral.

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ALTERNATIVE EN MIETTES, MIETTES D’ALTERNATIVES

Texte inspiré par les mouvements de colère sociale de l’année 2019

« Ça va pas ». « On veut plus ». « J’te crois pas ». « Pourquoi t’as plus que moi ? » Ces affects hantent ce qu’on entend aux ronds-points tiquetés de jaune, sur les plateaux télé, dans les discours revendicatifs, à l’occasion des négociations salariales, lors des reportages sur les manifestations de rue ou les blocages d’autoroutes. Le contenu de ce qui ne va pas, de ce qu’on veut en plus, les raisons de l’effondrement de la confiance, l’identité de celles et ceux qui ont cet en plus qu’on reluque sont flous. Ils sont souvent contradictoires, pro et anti glyphosate, révoltés fiscaux et défenseurs du service public, zadistes contre ouvriers de la construction réunis dans des colères qui ont un air de famille, qui parfois appellent même à la « convergence des luttes », dont l’issue presque inévitable est la rancœur.

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  • On veut plus
  • J’ai ça pour toi !
  • C’est des miettes.
  • Y’a rien d’autre.
  • J’te crois pas !
  • Alors faudrait changer de système. Tu proposes quoi ?
  • Essaye pas de m’enfumer !

« On n’y comprend plus rien ». Les débris de pensée que sèment ces bégaiements sont inaptes à faire sens, à symboliser une alternative capable de rassembler des forces sur une perspective partagée.

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DESUNIVERSALISER L’ETAT – « Privé » et « public » vus d’Afrique

Traditionnellement, la gauche européenne oppose « le privé » et « le public ». « Le public » est associé à l’Etat et aux collectivités « publiques » avec une zone flou, le monde dit « de l’économie sociale ». « Le privé » est ce qui fonctionne sous le régime de la propriété à la romaine : droit d’user, d’abuser et de tirer profit d’un bien censé nous appartenir en propre. « Le public » aurait comme parrain l’Etat. La tension entre « le privé » et « le public » est au coeur des stratégies développées par les forces politiques anti-capitalistes : nationalisations, services publics, régulation étatique, etc. Ces stratégies s’accompagnent d’une perspective paradoxale, un doute libertaire vis-à-vis des pouvoirs « publics » qui interroge la nature même de tutelles placée « au dessus » de la société pour en assurer le gouvernement. L’échec du tout-Etat mis en oeuvre dans les pays se recommandant du communisme, les tyrannies qu’il a provoqué, ont rebattu les cartes. Le très actif comité d’Espaces Marx-Aquitaine a décidé de faire de ces questions le coeur de ses 12e rencontres « Actualités de Marx et Nouvelles Pensées Critiques » qui se tiendront du 11 au 14 décembre 3019 à l’IEP (Sciences-Po Bordeaux, Campus Montesquieu à Pessac) sur le thème : « Etat et Transformation Sociale ». J’ai proposé d’y poser la question : Que se passe-t-il dans les situations de « privatisation » de l’Etat, comme c’est le cas lorsque la corruption y est endémique et généralisée, comme dans beaucoup de pays d’Afrique. Merci pour l’invitation et voici le propos que j’y exposerai.

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La caméra d’un jeune artiste malien interroge la trahison (djanfa) du pays par l’argent (wari). Pour visionner, cliquer sur l’image.

Universalité de l’Etat ?

Pour qu’un peuple de cette Terre soit représenté à l’ONU, il faut qu’il dispose d’un Etat. Les peuples soumis, quand ils se mettent en mouvement pour leur autonomie de gouvernement, revendiquent un Etat. Leur Indépendance se célèbre le jour où les symboles étatiques – armée nationale, hymne national, drapeau, chef de l’Etat – peuvent monter à la tribune, s’élever devant la tribune, défiler pour la tribune. L’Etat apparaît comme la forme naturelle, universelle du gouvernement des peuples, l’agent naturel de l’ordre public, le garant naturel, universel de la souveraineté.

Illusion d’optique

C’est une illusion d’optique. Le gouvernement des collectivités humaines par un appareil administré, éventuellement représentatif, sur un territoire délimité par des frontières géographiques n’est qu’une des formes par lesquelles les sociétés ont assuré et institué leur besoin supposé de tutelle organisatrice.

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LA RESISTIBLE PRIVATISATION DU LANGAGE

Longtemps, quand on écoutait une parole publique, on admettait au moins l’hypothèse qu’elle pût être « de bonne foi ». Cette hypothèse sans laquelle la construction d’un langage commun et l’élaboration d’un projet politique sont impossibles semble s’être dissoute. Le soupçon est général, systématique, systémique. Quelle opération de « com » peut-elle bien se dissimuler derrière l’annonce de telle mesure ? Il n’est pas anodin que le noble mot de communication, pourtant étymologiquement enraciné dans le « commun », ait pris le sens d’une arnaque par laquelle les phrases et les images cherchent à nous assujettir à l’intérêt privé d’autrui. C’est la fonction avouée du système publicitaire. Problème : nous faisons comme si, nous pensons comme s’il était devenu l’unique format des messages adressés à autrui. Ce qu’on nommait hier « les luttes » n’y échappent pas. On a le sentiment que chaque catégorie qui aujourd’hui « descend dans la rue » ne parle que pour elle-même, sans souci d’élaborer une parole commune. « Ça ne va pas ! » « On veut plus ! » Quelle issue politique ? Brouillard. D’ailleurs, qu’est-ce que cherche celle ou celui qui se risque à en proposer une ? Il y a dix ans, en préface à la deuxième édition de mon essai sur la gratuité (Pour la gratuité, éditions de l’Eclat, texte gratuitement disponible sur le net), je diagnostiquais une « privatisation du langage » potentiellement porteuse d’un « désastre anthropologique majeur ». Il y a des circonstances où on aimerait se tromper. Voici ce texte.

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Le langage réduit à la fonction d’appât ?

Les processus d’innovation culturelle – création artistique et littéraire, recherche scientifique, pensée théorique, inventions sociales – sont désormais placés sous l’hégémonie du capitalisme financier. C’est un bouleversement historique qui, sans qu’on y prenne garde, opère devant nous une sorte de privatisation du langage avec pour conséquence envisageable un désastre anthropologique majeur.

Fruit d’une élaboration collective qui s’est effectuée au cours de centaines de milliers d’années, le langage est l’oxygène de l’hominisation. Dans la période moderne et dans la sphère occidentale, son élargissement à travers l’innovation culturelle s’est longtemps effectué dans un rapport dialectique entre pouvoir politique et liberté des créateurs. Cette contradiction active était représentée sous la figure d’un affrontement entre deux vérités. Au nom de la raison physique, Galilée prétend que la Terre tourne autour du soleil. L’inquisition affirme le contraire au nom du livre saint. Molière pense que l’hypocrisie religieuse est une menace pour les individus et il écrit Tartuffe. Le roi pense que le respect des dévots est une garantie pour l’ordre public et il interdit Tartuffe.

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CULTURE, MONDIALITE, EMANCIPATION : en finir avec la Guerre de 500 ans

 

(Texte d’une conférence donnée dans le cadre d’une initiative de la Fondation Gabriel Péri et du Mouvement de la paix – sur la photo, monument à Solitude (1), héroïque résistante au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, figure emblématique du combat émancipateur des travailleurs et travailleuses de Guadeloupe placées sous régime esclavagiste).

Deux guerres du XXe siècle ont été qualifiées de guerres mondiales. Elles furent pourtant, pour l’essentiel, des guerres entre puissances industrielles et ne touchèrent les autres parties du monde que par ricochet, parce que les nations directement engagées dans le conflit exerçaient une tutelle sur la quasi-totalité des humains. La planète a connu ces cinq derniers siècles une guerre autrement plus longue, autrement plus mondiale, guerre d’une violence extrême qui est jusqu’à présent une guerre sans nom, ce qu’ici je baptise « Guerre de 500 ans ».

Ce conflit commence au 15e siècle et ses dernières secousses nous sont contemporaines. Il s’agit de la conquête du monde par quelques nations européennes, guerre qu’inaugure un événement inouï dans l’histoire de l’humanité, la destruction et l’engloutissement de civilisations entières – le fruit de l’humanité des habitants des Amériques avant leur « découverte » par l’Europe. Il n’existe pas d’autres exemples de civilisations anéanties par la force des armes.

La Guerre de 500 ans attaque ensuite et très vite les côtes africaines pour y prendre des centaines de milliers de captifs, les déporter, les mettre sur le marché et en exploiter la force de travail par une privation totale de liberté. Lire la suite

UN PRESIDENT AFRICAIN TROUVE LA SOLUTION A LA CRISE DES GILETS JAUNES

Petite fiction politique, comme ce blog a l’habitude d’en proposer. Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, Président de la République du Bwatabla a trouvé la solution pour sauver son collègue Emmanuel Macron de la révolte des gilets jaunes. Ce média est en mesure de dévoiler le contenu du message que l’Excellence vient d’envoyer à son homologue et espère qu’il éclairera le débat.   

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De Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, président de la République du Bwatabla

A son Excellence Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République Française

Votre Excellence, depuis des mois, le magistère que vous exercez sur la belle terre de France est encombré et sali par des manifestations de mécontents, une catégorie sociale dont je connais bien la mauvaise foi et les nuisances. Ils sont chez vous reconnaissables par le hideux gilet jaune qu’ils aiment à arborer. Chaque semaine, ils saccagent des hauts lieux de la culture et du commerce qui font l’attrait de votre pays et où j’ai moi-même, avec la Première Dame, souvent eu l’occasion de me rendre.

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LA GRATUITE DES ARTS DE LA RUE – Une inspiration pour penser la vie culturelle ?

Lieux publics, le Centre national des arts de la rue à Marseille, m’avait confié il y a près de 15 ans une enquête sur la gratuité des arts de la rue que j’avais réalisée avec Fabrice Manuel, alors administrateur de Lieux Publics. Le 19 mars 2019, le POP MIND  m’a invité à intervenir sur le thème « Gratuité et culture, une façon de mieux résister au capitalisme ? ». A cette occasion, et quoique le sujet proposé par le POP MIND soit plus large que le seul champs des arts de la rue, je mets ici à disposition du matériau pour la réflexion. 1/ Le texte d’un débat organisé lors d’un colloque  organisé par les organisateurs du Festival d’arts de la rue de Sotteville-lès-Rouen (16 et 15 novembre 2005). 2/ Le texte du rapport d’enquête remis à Lieux publics.

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Jean-Louis Sagot-Duvauroux, interviewé par Claudine Dussollier – Sotteville-lès-Rouen, 2005

CD : Sur quels principes s’est construite l’étude que tu as conduite avec Fabrice Manuel pour Lieux Publics sur la gratuité des arts de la rue.

JLSD. : C’est un travail à plusieurs entrées. D’abord une entrée pluridisciplinaire, avec des angles de vue différents sur un sujet lui-même polysémique. Nous avons eu le concours d’un économiste, d’un juriste, d’un psychanalyste, d’une administratrice du ministère de la culture, d’un plasticien engagé dans les actions pour la gratuité. C’était aussi l’occasion de faire une relecture de l’histoire des Arts de la rue. Pour cela, nous avons rencontré de nombreux artistes représentant un peu toutes les strates de cette histoire. Et enfin, nous avons longuement interrogé des élus concernés. La gratuité est apparue comme un fil particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution du secteur, et aussi celle de la société.

CD : Comment les artistes de rue parlent-ils de la gratuité ?

JLSD. : Ça a beaucoup bougé entre les pionniers et les équipes qui émergent aujourd’hui. Au départ, la gratuité est consubstantielle à un acte artistique qui se revendique comme politique, à des spectacles qui sont aussi des manifestes par rapport au théâtre en salle et par rapport à l’espace public. La gratuité est alors présentée comme un moyen de sortir des codes et des castes de la salle. Elle engage un point de vue sur ce que doit être l’espace public. Lire la suite

JUSTICE ! Le discours que n’a pas prononcé Emmanuel Macron

A la suite des petites fictions politiques titrées « Le discours que n’a pas prononcé… » et que j’édite régulièrement dans ce blog, j’ai imaginé ici ce qu’aurait pu être un discours présidentiel choisissant d’engager le pays vers un rétablissement tangible de la justice sociale. Ce texte n’exprime pas mes convictions. Je suis politiquement engagé pour des alternatives à l’ordre capitaliste et le Macron fictif que je fais ici parler reste un « libéral » convaincu. Je sais aussi que pour l’heure, la grande majorité de notre peuple ne pense pas possible et n’envisage pas une sortie du capitalisme. Et nous devons pourtant faire société ensemble, nous parler, explorer les pistes de nature à nous faire sortir de l’actuelle dépression politique et de la méfiance généralisée. Le faire sans GPS. J’espère que cette fiction d’actualité y contribuera. Défiance et mauvaise foi hantent le débat politique et en détournent des pans entiers de notre société. La fiction est peut-être, paradoxalement, un moyen de lui rendre de la fiabilité. Les lecteurs qui souhaitent participer à ce « jeu de rôles » peuvent ici le faire…

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Chers compatriotes,

Vous m’avez élu à la tête de l’Etat sur deux motivations principales. Dans une très grande majorité, vous pensez comme moi que l’ordre économique actuel, qui fait de la libre entreprise et du libre commerce le moteur de l’économie, est le plus propice à la création de richesses, qu’il est d’une certaine manière l’ordre achevé de l’économie et qu’on ne peut pas s’en passer sans graves dommages. Vous m’avez jugé le plus capable de prendre les dispositions nécessaires à un fonctionnement novateur, efficace et équilibré de l’économie de marché. En m’élisant, vous avez aussi voulu rejeter l’aventure politique représentée par la droite extrême. Vous l’avez fait sans ambiguïté. Je veux saluer ici le courage et la vision de ceux, minoritaires mais respectables, qui malgré leurs convictions antilibérales, ont mis un bulletin Macron dans l’urne pour écarter ce péril. Ils ont surmonté leurs réticences légitimes afin d’éviter à la Nation un reniement désastreux des idéaux de liberté et d’égalité qui la rassemblent. Nous sommes politiquement des adversaires, mais face à ce danger, nous avons su laisser le pas à la fraternité républicaine.

Depuis dix-huit mois, j’ai essayé de répondre honnêtement, avec ténacité, à ces deux impératifs par vous fixés. Exercice obligé, je les ai décliné dans un programme, une liste de mesures qui, sur le papier, me semblaient leur donner contenu et cohérence. Mais c’est dans la chair d’une société vivante et non sur le papier que l’histoire se déploie. Lire la suite

HAPSATOU SY vs ERIC ZEMMOUR

Le 16 septembre dernier, dans l’émission « Les terriens du dimanche » diffusée par la chaîne C8, une vive et stupéfiante altercation oppose le polémiste Eric Zemmour et la chroniqueuse Hapsatou Sy. Depuis, Hapsatou Sy, blessée par les insultes publiques proférées contre elle, a pris le risque de publier sur facebook les moments les plus violents du débat, moments censurés par la chaîne du fait de leur outrance. Eric Zemmour, en chevalier Blanc d’une supposée pureté identitaire de notre pays déclare notamment à la jeune femme : « Votre prénom est une insulte à la France » et l’invite même à se métamorphoser en « Corinne ». A la date où est écrit ce texte, le post d’Hapsatou Sy a été vu 5,4 millions de fois, chiffre qui représente un douzième des Français, bébés compris, et il a généré 20 000 commentaires. La politique, la vraie, celle qui touche aux fondements de notre organisation sociale, resterait donc en débat ? Allons donc un peu plus loin…

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A voir Eric Zemmour se déchaîner face à la jeune femme amusée, puis médusée, le personnage apparaît sous deux versants. D’abord, le ridicule. Les propos et les « arguments » avancés par ce provocateur professionnel sont le plus souvent grotesques et ses clowneries verbales (pardon les clowns !) provoquent même l’hilarité de la jeune femme qu’il insulte. L’autre versant fait peur. Libérés par les venimeuses absurdités proférées par Zemmour, des centaines de racistes ont sans retenue déversé leur fiel sur Hapsatou, avec des réflexes et des expressions qui sont parfois le copier-coller de ceux qui s’abattirent naguère sur les Cohen ou les Lévi, doublés du sourd mépris dont se nourrirent les invasions coloniales. Les deux versants méritent d’être traités.

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AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

Je suis né dans un temps où ce qui est aujourd’hui la République du Mali était la colonie du Soudan Français. Dans mon petit monde bamakois où se côtoient tous les âges, les jeunes me brocardent et nous brocardent, nous les anciens, en nous afflublant du sobriquet de Soudanais. La moquerie, mais dans le respect. Jamais, au Mali, de plus jeunes ne me laissent porter le moindre fardeau. Ils m’interrogent. Ils m’écoutent. Ils me respectent. J’essaye de faire de même et je vois naître un nouveau monde. Tous les gens de mon âge ont fait l’expérience de caler devant une procédure informatique sur l’ordinateur ou le téléphone. Alors nous appelons un « enfant » et, le plus souvent, il nous dépanne en quelques secondes. Ces nouveaux langages sont comme leur langue maternelle. Pour ceux de mon âge, il nous faut les traduire. C’est possible, mais lent.

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L’acte héroïque de Mamoudou Gassama

Le Mali est un pays dont la moitié des habitants ont moins de 15 ans et les trois quarts moins de 30 ans. Leurs mains sont beaucoup plus habiles pour mettre en action le monde qui naît. Le temps est venu de passer la main.

La crise politique que connaît le pays est extrêmement menaçante par quelque bout qu’on la prenne. Le pouvoir rampant du fanatisme et du banditisme congèle toute possibilité de faire des projets et même d’ouvrir des écoles dans d’immenses parties du territoire. Une jeunesse innombrable et bouillonnante étouffe sous le couvercle d’une gérontocratie prête à acheter les consciences, à bloquer les talents, à s’accommoder de la division du pays, à substituer le profit des petits arrangements à l’effort des grandes perspectives.

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POLITIQUES DE L’EMERVEILLEMENT – Esthétique et stratégies des pouvoirs culturels

La question esthétique – qu’est-ce qui est pour moi beau ? – ne meurt pas. Sa survie est un enjeu et un signe encourageants, car dans un monde de l’accumulation où le jugement est dominé par les critères quantitatifs, il inscrit la contestation entêtée d’une expérience quotidienne et partagée qui est qualitative par nature. Certes, les maîtres de l’accumulation savent enrôler la petite flamme de l’émerveillement, lui trouver une fonction au service de la grande soupe de l’équivalent général money.  Mais l’éteindre, non. Je retrouve ce texte ancien. Il aborde la construction des politiques culturelles à partir de leur coeur de métier : les esthétiques. Un chapitre du débat sans fin entre pouvoirs et liberté.

Version 2

Barkoro, 2008 – vallée de l’Omo, Ethiopie                                                                                   Photo Gilles Perrin

 

1 – Le souci esthétique est universellement partagé

La politique artistique n’est pas d’abord une question administrative ou technique. Elle est un parti pris des citoyens sur la façon dont ils souhaitent donner des réponses collectives aux besoins esthétiques qui les travaillent. Tous sont traversés par des besoins esthétiques. Avec des moyens symboliques et matériels inégaux, tous portent attention à la forme de ce qu’ils disent ou écrivent, aux images qu’ils mettent au mur, à l’aspect de leur corps et de leur habillement, à la qualité des sons qu’ils écoutent, à l’architecture de leur habitation ou à l’urbanisme de leur rue, c’est à dire à ce que disent les innombrables signes qui constituent la place publique du langage dans son acception la plus large, à la qualité de ces signes. Cependant, l’universalité du souci esthétique émerge peu dans le discours politique. Le désir d’art est traité comme une affaire privée qu’on ne saurait traduire en revendication collective, ou alors comme un problème de consommation que l’audimat suffit à gérer convenablement. Les politiques culturelles sont le plus souvent des politiques corporatistes à destination des milieux culturels ou des politiques nationales d’influence et de prestige.

Il me semble qu’il faut aujourd’hui les frotter à nouveau à l’aspiration démocratique, en faire à nouveaux frais un objet de choix et d’action politiques, donc d’abord regarder ce qu’est vraiment le désir d’art, comment il apparaît concrètement dans la société et dans les cœurs.

2 – Trois grandes familles d’esthétiques

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