LA CONVERSATION DES CULTURES

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Texte publié dans Culture(s) forces et défis du XXIe siècle, une publication d’Altaïr, think tank culture média 

« Les racines de la nation telle qu’elle est ne sont plus seulement la Gaule, Rome, la crèche de Bethléem, la monarchie franque ou les Lumières. Elles plongent désormais dans les cultures naguère assujetties, qui ont une égale vocation à composer, en s’accordant aux autres, la singularité française. Tant que ce travail n’est pas fait, une partie du peuple sera inévitablement distinguée, délégitimée, sommée de se conformer à un univers symbolique tronqué qui ne lui concède qu’une position subalterne. Il est vital d’ouvrir les fenêtres. »

L’Occident a conquis le monde. Il s’est représenté à lui-même et aux autres comme la pointe extrême du progrès humain. Longtemps, ce sentiment de supériorité s’est traduit par une dévalorisation radicale des cultures défaites, réputées sauvages ou saugrenues, vouées aux cabinets de curiosité. On n’en est plus là. La statuaire africaine, le nô japonais ou les cités incas sont presque partout reconnus comme des créations majeures de l’esprit humain. Cependant, seule une partie du chemin a été parcourue. Les grandes figures occidentales de la production du symbolique – l’art, l’artiste, l’œuvre, la conservation dans les musées, la représentation théâtrale, le marché de l’art… – restent considérées comme les formes universelles d’une vie culturelle aboutie. La coopération culturelle avec les autres civilisations s’articule autour d’événements (festivals, biennales, expositions) ou de processus (formations, bourses, professionnalisation) qui ont comme soubassement l’idée d’une supériorité des formes prises par la vie culturelle en Occident. La diversité des contenus est grosso modo acceptée. C’est un progrès. Reste à reconnaître et à faire vivre la diversité des règles du jeu. Le discours culturel a élargi son champ de vision, mais il continue à se dire dans une seule langue. Nous savons pourtant qu’aucune langue n’est le décalque d’une autre, qu’aucune n’est en mesure de dire seule la richesse humaine.

L’universalité est dans la conversation.

Souvent, quand ils sont appliqués à des productions de l’esprit nées d’autres civilisations, le mot « universel », le mot « contemporain » expriment leur adéquation aux formes occidentales de la vie culturelle, leur capacité à s’y refléter. C’est en suivant les rites inventés en Occident que les danseurs africains « élèvent » leur pratique au rang de danse « contemporaine ». Pour qu’un texte soit réputé universel, mieux vaut qu’il se moule dans les genres reconnus du roman, du théâtre ou du traité philosophique. A cet universalisme par alignement, il est temps de substituer une universalité de la conversation. Non pas seulement dialogue, non pas seulement vis-à-vis de civilisations qui apprennent à se connaître et s’influence amicalement. La conversation comme figure nouvelle de l’universalité, la table commune où l’on s’assied pour le plaisir, pour l’intérêt de la conversation, sans nécessité de se convertir l’un à l’autre, sans crainte des antagonismes et des chamailleries, sans réticence à se rendre aux arguments d’un commensal qui sur un point nous a séduit, une conversation où chacun bouge, fait bouger les autres, et reste pourtant soi-même. La conversation comme but. Non pas outil de l’universalisme, mais aboutissement de l’universalité.

Une clef pour dépasser l’épuisement de la modernité

De l’intérieur même de la vie culturelle et artistique de l’Occident, on voit naître des mises en cause qui signalent l’épuisement des anciennes catégories, le besoin de passer à autre chose. Il y a presqu’un siècle, Duchamp profane l’idéologie de l’œuvre d’art en inventant le ready made. Des pratiques nouvelles comme le hip hop montrent la caducité de la frontière entre « amateurs » et « professionnels ». Internet ouvre sur la construction collective, en réseau, d’objets culturels proliférants rétifs à l’appropriation privée. En amenant à élargir le champ de vision, la conversation des cultures ouvre des chantiers pleins de promesses pour l’émancipation, l’ouverture, la démocratisation de la production de nos univers symboliques. Certes, cette mise en conversation relativise le rôle des cultures d’Occident et s’interdit d’en faire l’horizon de tous, mais ce faisant, elle leur donne une seconde vie amicale et pacifique. Le rayonnement de la culture et de la langue françaises est aujourd’hui gravement affaibli d’un côté par la soumission à une mondialisation marchande qui parle anglais, de l’autre par le ressentiment que provoquent les remugles de l’arrogance impériale. En prenant sa juste place dans la conversation, notre civilisation exprimera mieux la puissance de sa singularité. Le Louvre n’est pas tout. Il n’est pas rien.

Et aussi un enjeu interne à la société française

La conversation ne concerne pas seulement les rapports internationaux entre la source occidentale de la culture et les autres. Elle traverse une société française qui mêle désormais, surtout dans la jeunesse urbaine, le centre et les périphéries de l’ancien empire. Les racines de la nation telle qu’elle est ne sont plus seulement la Gaule, Rome, la crèche de Bethléem, la monarchie franque ou les Lumières. Elles plongent désormais dans les cultures naguère assujetties, qui ont une égale vocation à composer, en s’accordant aux autres, la singularité française. Tant que ce travail n’est pas fait, une partie du peuple sera inévitablement distinguée, délégitimée, sommée de se conformer à un univers symbolique tronqué qui ne lui concède qu’une position subalterne. Il est vital d’ouvrir les fenêtres.

L’objectif de conversation des cultures induit trois chantiers de politique culturelle :

1 – Favoriser l’émergence d’une culture française républicaine à laquelle toutes les sources de la nation telle qu’elle est participent à égale légitimité.

La Troisième République a inscrit dans les mœurs et sur le sol français les principes de la citoyenneté et de la souveraineté dont cent ans plus tôt, la Révolution avait fait l’annonce. Le peuple devient, au moins dans les textes, l’instance politique ultime. L’identité de la patrie n’est pas le modèle du peuple. Elle est son fruit. C’est le peuple qui, de génération en génération, lui donne souverainement forme. L’idée d’une identité française indépendante du peuple à laquelle il faudrait se conformer pour être un « bon français » est anti républicaine.

Elle est pourtant rétablie par la République elle-même à la faveur de l’aventure coloniale. A la fin du XIXe siècle, la France conquiert un empire répandu sur tous les continents et ré-institue pour les peuples vaincus, le vieux statut monarchique de sujet français. Sujets d’un souverain qui n’est plus le roi, qui est le peuple français, mais qui endosse les attributs du roi : père, modèle, seul législateur légitime, détenteur de la force qui maintient l’unité d’un ensemble réuni par la force. Le sujet français est invité à se conformer à son souverain, maître et modèle, éventuellement à s’élever jusqu’à lui, à mériter, dans un avenir imprécis, d’accéder peut-être à la citoyenneté : assimilation.

Une part significative du peuple français est aujourd’hui constituée de descendants des anciens sujets coloniaux. La profonde racialisation qui a accompagné et « naturalisé » la domination coloniale n’a pas disparu. Elle colle à la peau de cette partie des Français. Elle entretient chez les autres, parfois chez eux-mêmes, le sentiment spontané qu’ils devraient « mériter » leur admission de plein exercice à la souveraineté populaire et se conformer (s’intégrer) d’abord à un modèle pré-existant. Formellement citoyens, ils sont sourdement considérés et traités comme des sujets. Leur légitimité à constituer souverainement, tel qu’ils sont, au même titre que les autres, la figure évolutive de la France reste douteuse aux yeux de beaucoup. Ce doute se répercute dans l’âme et les pratiques sociales des vilains petits canards ainsi relégués. Aux coups de bec d’une mère ressentie comme partiale, ils réagissent parfois par l’insulte et le déni, mais ils savent bien au fond d’eux-mêmes qu’on ne change ni de mère ni de destin. Nous tous voyons les perturbations individuelles et sociales que provoque cette situation. Mais comme elle est globalement non pensée, non représentée, et donc insaisissable par notre imaginaire, nous restons impuissants. Décoloniser la République est un des grands enjeux d’émancipation du nouveau siècle. La politique culturelle en est un outil majeur. Les grands dispositifs de transmission et de production de la culture ne répondent pas ou répondent mal à cette urgence interne à la société française.

Le système d’enseignement n’a pas encore vraiment intégré les savoirs qui permettraient de la prendre en compte. On peut imaginer que soit généralisée une formation spécifique des enseignants, non seulement sur les connaissances à transmettre pour comprendre les sources élargies de la France d’aujourd’hui (histoire, langues, arts…), mais sur la pédagogie elle-même. Beaucoup de maladresses, très perturbantes pour les élèves concernés, sont en effet commises avec la meilleure volonté du monde, du fait d’une racialisation spontanée et non pensée. Trop souvent, par exemple, un jeune français noir dont le nom vient d’Afrique de l’Ouest est spontanément assigné à la mystérieuse « culture » dont on imagine qu’il est génétiquement porteur. Et il y croit tout aussi spontanément. Ce qui lui évite de se cultiver dans cette culture sui generis exclue des programmes. Ce qui ancre dans son esprit le sentiment qu’il constitue un corps étranger. Ce qui dispense la collectivité de faire sien un patrimoine désormais commun.

Deux autres chantiers évoqués ci-après s’imbriquent avec ce premier objectif :

  • La décolonisation des dispositifs de partenariats culturels avec les pays du Sud,
  • L’ouverture de l’institution culturelle française à de nouveaux paradigmes, à de nouvelles sources de la production d’un univers symbolique correspondant à ces évolutions du peuple, de la nation et de leur rapport avec le monde.

 2 – Définir une nouvelle politique de la francophonie et des échanges culturels entre la France et les pays du Sud, conduire la refonte des dispositifs de coopération concernés.

En faisant l’addition des dispositifs nationaux de coopération culturelle, principalement le réseau Instituts français/alliances françaises, des volets culturels de la coopération décentralisée et des initiatives prises en direct par les institutions artistiques (festivals, théâtres, salles de concert, musées, lieux d’exposition, etc.), on aboutit à un engagement global assez impressionnant. Cela fonctionne plutôt bien dans les échanges avec les pays de l’aire occidentale ou suffisamment puissants pour imposer une vraie réciprocité. Mais les bénéfices sont nettement moins probants dans les coopérations culturelles avec les pays du Sud, notamment l’Afrique : baisse des moyens financiers, dispositifs lourds et onéreux qui peinent à s’articuler à la vie culturelle locale, persistance de fonctionnements paternalistes, place envahissante de l’humanitarisme, notamment dans les coopérations décentralisées, difficulté structurelle à discerner ce qui n’entre pas dans les normes occidentales de la production du symbolique, etc. Du côté des institutions culturelles françaises qui montent des projets impliquant le Sud, les partenariats sont presque toujours conçus comme une extension de leur activité normale (normée) : un spectacle « à la française » monté avec une équipe artistique africaine ; une exposition photographique « à la française » où parfois, un artisan photographe « découvert » par des opérateurs occidentaux, accède ainsi au statut d’artiste…

Ces limites se traduisent par une efficacité médiocre des fonds engagés, par des relations souvent viciées entre les communautés artistiques, de l’arrogance involontaire et du sourd ressentiment. Pré-formatés par ce fonctionnement, les événements culturels concernés concordent souvent mal avec l’objectif de conversation des cultures. Les entraves mises à la circulation des artistes et les procédures chaque année plus humiliantes qu’imposent les consulats pour les décourager ont un effet ravageur sur l’image de la France, de plus en plus ouvertement méprisée. Le décalage avec les bénéfices qui pourraient être tirés de part et d’autre de ces coopérations est d’autant plus flagrant que beaucoup de pays du Sud connaissent des mutations considérables, avec l’émergence de nouvelles générations créatives, décomplexées, avides d’innovation.

Du simple point de vue de l’intérêt national français, il y a urgence à engager la refondation des relations culturelles Nord/Sud et des dispositifs concernés. Première tâche : établir un inventaire critique de l’existant ; tracer les lignes de force d’une refonte des partenariats culturels Nord-Sud ; populariser auprès des acteurs culturels les conclusions de cette enquête et les bonnes procédures identifiées. Ce travail préliminaire bénéficiera des quelques expériences novatrices qui déjà montrent leur efficacité, leur capacité à construire sans se payer de mots de vraies réciprocités.

Dans les pays concernés, la francophonie offre d’intéressantes perspectives à une telle orientation. L’usage du français y est un fait qui, malgré les conditions violentes dans lesquelles il a parfois été imposé, s’est acclimaté, vit de sa propre vie et invente librement ses voies singulières. Le développement de l’instruction répand le français partout dans les pays où il est langue officielle. La France a intérêt évident au rayonnement de sa langue, de sa littérature, de sa presse, de sa recherche. Beaucoup de pays du Sud, surtout en Afrique, sont quasiment privés de livres, souvent introuvables et toujours trop chers. Faute de se répandre suffisamment par l’écrit, les langues nationales s’appauvrissent et les grands textes de l’oralité se perdent, un naufrage auquel l’usage du français ne gagne rien. Une grande politique partenariale de la lecture et du livre peut devenir le symbole de la refonte des relations culturelles Nord-Sud, d’autant plus que l’avènement des supports électroniques ouvrent des perspectives tout à fait nouvelles qui permettent d’envisager une féconde cohabitation du français et des langues nationales, ainsi qu’une mise à niveau dans des délais rapprochés

3 – Tirer profit de l’ouverture au monde pour faire respirer l’institution culturelle en l’ouvrant à de nouveaux paradigmes, à de nouvelles pratiques.

La démocratisation et la décentralisation culturelles à la française ont fonctionné tant que la vie culturelle se représentait (de façon en partie illusoire) comme un vecteur unique déroulant son histoire pour une communauté nationale réunie par les mêmes références : « le » théâtre, « la » musique, « la » poésie, « la » photographie. Sans aller lui-même au théâtre, un ouvrier votait pour une municipalité proposant d’en construire un dans la ville, en se disant « mon fils ira » et en y voyant un « progrès ». Deux modifications majeures font qu’aujourd’hui ce modèle patine. De l’intérieur même du champ culturel, les grands paradigmes de la culture occidentale sont mis en cause et considérés comme en voie d’épuisement. La société et la représentation qu’elle se fait d’elle-même se sont segmentées. Notre univers symbolique a cessé d’être spontanément reconnu comme une place commune.

Du coup apparaissent « à la marge » des innovations qui répondent aux besoins que l’institution est inapte à prendre en charge. La thématique de la conversation des cultures offre une exceptionnelle opportunité pour rouvrir la perspective et commencer une nouvelle histoire. L’invention de dispositifs et de structures capables de servir ses objectifs mettra utilement en cause les scléroses de l’appareil culturel actuel et fécondera son nécessaire renouvellement.

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