LA HAUTE CULTURE TEND LA MAIN AUX NON-BLANCS

« 1er acte » est le nom d’une initiative du théâtre national de la Colline destinée à aider des aspirants comédiens « issus de la diversité » à trouver leur place dans la vie théâtrale française. Le 30 mars dernier, un débat est organisé pour « interroger l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre ». Ce texte repris par le site Kritiks et plusieurs autres est une réflexion sur cette étrange rencontre.

Explosion de bonheur théâtral à Bangui, ville disloquée par la guerre civile, réunie par l'art. Présence (lointaine) de la diversité.

Explosion de bonheur théâtral à Bangui, ville disloquée par la guerre civile, après le spectacle malien « Dieu ne dort pas ». Présence (lointaine) de la diversité ! Renouveau de la fonction du théâtre.

Coups de sang. Embarras. Huées destinées à l’applaudimètre. Parole prise d’assaut. Enervements de couleur. Trébuchements de cothurnes. Comment interroger l’absence d’échanges vrais à la soirée consacrée par le théâtre national de la Colline à « l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre » ? Le secret de cette occasion manquée a, me semble-t-il, un rapport intime à l’intitulé naïvement trompeur du débat : « 1er acte, ou comment interroger l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre ».

Diversité. Euphémisme bien pensant pour dire non-Blanc. Blanc. Euphémisme mal pensant et universellement partagé pour dire race pure, individu d’origine européenne que ne contamine aucune ascendance non-blanche. De Barack Obama, on peut dire qu’il est Noir (on ne s’en prive d’ailleurs pas), mais non pas qu’il est Blanc, malgré la symétrie génétique dont il est issu. Diversité : déni de concept intimement contaminé par la racialisation que la domination blanche a instillée partout dans la langue et dans les représentations.

Il est étrange et symptomatique qu’un aréopage bienveillant de sommités de l’art et de la culture se soit laissé aller à des approximations lexicales si chargées, qu’il ne se soit pas méfié de tels mots, qu’il n’ait pas entendu les bruyantes contestations qu’ils provoquent chez ceux dont ils font des « autres » vers lesquels ceux qui sont au centre devraient se pencher et qu’il ait benoîtement convoqué son petit monde sous cette invocation. Le « divers », l’« autre », comme dans les notices ou les sondages. Quel type de travail exercez vous : ouvrier, employé, cadre, chef d’entreprise, « autre » ?

Je suis un afro-ascendant. Blanc. Mon fils descend par sa mère d’une lignée malienne. Comme des centaines de milliers de personnes qui vivent dans la société bigarrée du peuple français tel qu’il est (et tel qu’on le voit si peu dans les grandes institutions théâtrales), j’ai du mal à discerner dans mon fils cet « autre », ce « divers » éligible du fait de ses frisettes et de son nez en trompette au programme « 1er acte ». Par l’effet de la proximité, de l’amour, de la connivence quotidienne, la racialisation qui sous-tend l’euphémisme « diversité » se vide de tout sens et tombe en loque. C’est d’ailleurs une expérience que la proximité, l’amour, la connivence quotidienne ont largement répandue chez beaucoup d’habitants de nos quartiers populaires, d’enfants de nos écoles ou d’amoureux. « Autre », « diversité ». Ces mots piégés portent les « évidences » grâce auxquelles la domination blanche écornée recule le moment où, pour l’avantage de tous, cette page de l’histoire humaine sera enfin tournée. Difficile de les mettre utilement au service de l’incontestable bonne intention qui a présidé au programme « 1er acte ».

1er acte. Une histoire commence. Mais quelle histoire ? Premier acte de l’histoire de la participation de la « diversité » à l’invention de notre champ symbolique commun ? Premier acte de l’histoire que par des voies de contournement des centaines de « divers » portent au coup par coup sur les scènes instituées ou improvisées ? Non. Cette histoire là avance cahin-caha sans demander la permission. Elle produit déjà en beaucoup de lieux estampillés ou non l’événement théâtral dans sa haute fonction politique, cette communion, cette constitution du peuple dans l’émotion, le rire, l’intelligence du monde. Le « premier acte » dont il est ici parlé est l’admission des non-blancs au cœur de ce qu’il faut bien nommer le pouvoir culturel (mais on a surtout parlé de « diversifier » les comédiens, peu les metteurs en scène ou les directeurs de lieux), institution qui, par ses rites, ses tarifs ou ses réseaux, fonctionne si souvent comme une fabrique de la classe dominante. Il est significatif que l’expérience tentée pour briser l’uniformité de la couleur soit placée sous l’invocation de « formations » spécifiques pensées pour ouvrir sur le saint des saints de l’ordre culturel actuel. C’est l’axe même de la politique dite de coopération culturelle avec l’Afrique : « leur » apprendre les bonnes pratiques qui sont les nôtres ; les « intégrer » à ce qui constitue l’excellence et qui est la pointe de l’histoire par laquelle la civilisation occidentale a assuré la production de son champ symbolique. Cette orientation néo-coloniale est fondée sur la délégitimation de la parole autonome, des règles du jeu nées d’autres civilisations et d’autres pratiques sociales. Les habitants des colonies étaient statutairement des sujets français, sujets du peuple souverain des citoyens français, convoqués par cette sujétion à « s’assimiler », à renoncer à jouer un rôle actif, à fermer leur gueule. Les millions de « divers » qui forment avec les « normaux » ce qu’est aujourd’hui le peuple français reconnaîtront dans cette hiérarchie de statut bien des avanies qu’ils rencontrent. Cette blessure s’entendait fort sur les gradins du théâtre de la Colline.

Discerner ou reconnaître la naissance du blues dans les champs de coton était impossible aux élites culturelles de l’Amérique blanche du XIXe siècle, même si cette voix nouvelle, fondatrice de l’histoire américaine, cette « musique de Nègres » allait changer l’oreille du monde. L’institution est structurellement aveugle à de tels surgissements et elle se détruirait si elle y élargissait ses canons. Ceux-ci sont justement institués pour permettre de se reconnaître entre « grands metteurs en scène », entre « grands programmateurs ». Ils n’admettent pas, ils sont faits pour ne pas admettre le trébuchement, le bégaiement consubstantiels aux nouveaux départs. Il est légitime que de telles académies[1] existent et montrent la virtuosité d’un art accompli. Et elles ne perdront rien de leur « excellence » à rompre l’archaïsme de leur blanchitude en accueillant des « divers » bien formés tout à fait en mesure de remplir cet office. Une frilosité préventive les préserve des orages tropicaux. Comme le faisait remarquer, sans qu’il lui soit répondu, un participant au débat, ces professionnels existent déjà sur le marché et pour répondre à la question posée par l’intitulé du débat, il suffirait aux chefs de les engager. Mais une metteure en scène, « diverse » elle aussi, rappelait une responsabilité particulière des « divers », responsabilité que n’assume pas leur éventuel engagement tout à fait honorable dans Andromaque, Ruy Blas ou La Mouette, responsabilité de faire advenir à la conversation commune les mots et les formes que leur singularité est seule à porter, notamment les mots et les formes par lesquelles nous pouvons mettre en œuvre le dépassement bénéfique de la domination blanche, qui n’est pas une question de théâtre, mais une question politique, un enjeu historique.

Au moment même où La Colline invitait à mettre en débat « l’absence » de la « diversité » sur les scènes de théâtre, trois beaux spectacles présentés à la Cartoucherie de Vincennes[2] étaient portés par vingt artistes noirs avec, en respect pour la diversité, le secours de trois Blancs ! Parmi ces spectacles, un Tête d’or monté à Bamako par Jean-Claude Fall (un nom sénégalais, une enfance africaine, la peau blanche !) J’y ai été intimement mêlé, ainsi que la compagnie BlonBa, que dirige mon ami Alioune Ifra Ndiaye et que nous avons créée ensemble. Sur le papier, ce projet hors sol pouvait apparaître comme une lubie de Toubab et une nouvelle instrumentalisation de l’Afrique. L’implication de la compagnie BlonBa et des quinze artistes engagés dans l’aventure, leur ancrage incontestable dans la vie culturelle du Mali, la féconde écoute du metteur en scène français a porté ce texte étrange du jeune Claudel en un endroit où il n’était pas encore allé. A Bamako, mille spectateurs conquis, jeunes pour la plupart, écoutent avec ferveur la langue claudélienne dans une version ou l’acte concret de faire théâtre submerge avec bonheur la « littérature ». Beaucoup, qui n’ont pas Claudel dans leurs références, pensent entendre un auteur africain d’aujourd’hui. A Paris, le petit fils de l’auteur, témoigne devant les comédiens bamakois que cette interprétation lui révèle la pièce.

Depuis seize ans, BlonBa laboure et renouvelle les lignées culturelles du Mali : le kotèba, farces burlesques de critique sociale ; le maana, grande récitation de l’histoire ; le nziiri qu’on peut traduire par conte…Ces spectacles, très suivis par le public malien pour qui ils sont faits, voyagent aussi : des centaines de représentations dans tout l’espace francophone, des accueils considérés comme prestigieux et d’autres expériences, plus passionnantes encore, dans les « petits » lieux qui se préoccupent des « petites » gens. L’antenne française de BlonBa s’est même vu confier un théâtre en Essonne[3] et c’est sans aucun problème que les « divers » de toute sorte y trouvent une place non pas unique, mais conséquente, qu’avec les autres, ils élargissent l’imaginaire commun du public. Que cette histoire trouve aujourd’hui à s’incarner avec tant de force et de naturel dans la langue de Claudel dit beaucoup de notre monde contemporain et de ce qu’il gagne en laissant vivre la conversation.

Affirmer « l’absence » présumée de la « diversité » sur les scènes et croire inaugurer le premier acte de son renversement est une contrevérité sans doute involontaire, mais qui biaise le débat. Proposition : organiser au contraire un inventaire de sa « présence ». Où est-on parvenu à briser le plafond de verre ? Dans quelles configurations sociales : Africains d’Afrique, Français des couches populaires, élites « colorées ? Pour quelle perspectives artistiques : se donner le droit de jouer toutes les histoires sans assignation à tel ou tel emploi ; travailler théâtralement les questions spécifiques liées à la racialisation ; porter des paroles nées de pratiques sociales que le monde théâtral tel qu’il est vit comme marginales, mais qui représentent en réalité la majorité du peuple ? Quels obstacles ? Quels succès ? Quels moyens ? Quelle implication du service public ? Quelles réactions du public ? Quels effets sur l’objet artistique lui même ? Quelles perspectives ? Un tel inventaire permettra de poser des questions concrètes, de discerner des avancées possibles, de mettre en réseau se qui se fait et peut-être aussi, comme je le crois souhaitable, d’écorner le splendide isolement du haut de la pyramide institutionnelle.

Malgré la confusion du concept, 1er acte est le symptôme d’une volonté d’agir et d’une volonté qui tente, maladroitement, de contrer les discriminations. Cette initiative fait incontestablement du bien à ceux qui en bénéficient. Ils en ont témoigné et c’est un critère important pour le jugement qu’on peut porter sur le dispositif. Il ouvre une brèche dans le mur des discriminations. C’est sa vertu. Ceux qui y participent et qui liront ce texte en seront peut-être blessés. J’ai essayé de ne pas contourner ce que l’expérience m’a appris à travers un voyage où je suis moi aussi passé de bonne foi par les confusions que je pointe et dont je ne suis pas sorti sans confrontation. L’énergie que les promoteurs de 1er acte déploient pour cette initiative est bienvenue. Mais le moteur a des défauts de fabrication qui gaspillent une bonne part du carburant. Pas tout.

Qu’est-ce qu’on fait ? Voici ce que je propose. Au lieu de se penser tout seuls, les promoteurs de 1er acte participent à l’inventaire évoqué plus haut et choisissent de s’articuler aux mouvements qu’il répertorie. Le recrutement des bénéficiaires du dispositif, le dispositif lui même peuvent alors changer de braquet. Beaucoup des expériences qui seront recensées dans l’inventaire – pas toutes – sont marquées par une contradiction : l’urgence d’une parole inédite qui manque à la conversation – c’est l’essentiel – et les bégaiements liés à toute naissance. La parole porte mieux sans les bégaiements. Grâce à l’expertise de ses promoteurs, 1er acte peut très utilement jouer les orthophonistes à partir des besoins concrets en formation ressentis par les artistes concernés ! En plus d’ouvrir leur carrière de comédiens, de metteurs en scène, d’administrateurs, l’articulation ainsi mise en place aidera à répondre aux impasses d’un système culturel public en voie d’épuisement. On le fera par la fécondation mutuelle, par la confluence de différentes sources d’où surgit l’univers symbolique de notre temps. La véhémence du débat convoqué par le théâtre national de la Colline nous rappelle que c’est une urgence.

[1] J’écris « académie », quoique l’académisme en question se traduise par l’appel continu à la « nouveauté ». Ce sont les règles de légitimation de ces « nouveautés » et le corset institutionnel dans lequel elles prennent corps qui les constitue en académisme et les fétichise (cf L’art est au faux dieu, in la revue Kritiks, n°1, janvier 2015).

[2] Tête d’or, Paul Claudel/Jean-Claude Fall – Boesman et Lena, Athol Fugard/Philippe Adrien – En attendant Godot Samuel Beckett/Marcel Bozonnet, Jean-Lambert Wild, Lorenzo Malaguerra

[3] Théâtre de l’Arlequin, Morsang-sur-Orge http://www.theatre-arlequin.fr/

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