LE NOUS MANQUANT ou comment furent pleurés Zyed et Bouna

Texte paru dans l’ouvrage collectif « Banlieues, lendemains de révolte », Regards/La Dispute 2006

L’histoire du départ, c’est ceci. Le soir du 27 octobre 2006 Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, effrayés par des policiers qui les poursuivent, se réfugient dans un transformateur EDF. Les deux collégiens de Clichy-sous-Bois (93) y meurent soulevés de terre par une décharge électrique de 20 000 volts. Leur copain Muhittin en réchappe, gravement brûlé. TO GO WITH AFP STORY BY EVE SZEFTEL (FILES) - A picture taken on November 4, 2006 in Clichy-sous-Bois, northern Paris, shows a giant picture of Zyed (L) and Bouna, the two teenagers whose death led France in 2005 to a nationwide wave of riots, on the sidelines of the

Voici la suite de l’histoire. La mort des deux adolescents provoque de violentes réactions chez les jeunes des banlieues populaires, d’abord ceux qui s’identifient à Zyed et Bouna parce qu’ils ont comme eux la peau sombre ou des noms venus du Sud. La société, médusée, s’interroge. Le ministre de l’Intérieur, qui déclare vouloir juguler le désordre des banlieues, est approuvé par une forte majorité de Français. Plus tard, on apprendra que l’action de la police a été provoquée par le simple soupçon d’un habitant et que les explications données d’abord par les forces de l’ordre ont été biaisées. Pourquoi la mort de ces deux enfants n’a pas provoqué sans délai une vraie réaction populaire, l’émotion commune des jeunes et des adultes, des Français et des étrangers, des Français blancs avec les autres ? Pourquoi ne nous sommes nous pas comportés avec Bouna et Zyed comme s’ils étaient nos enfants ? Pourquoi avons-nous laissé la charge de leur deuil et de leur honneur sur des enfants et leurs débordements infantiles ? Pourquoi cette révolte tronquée, amputée, solitaire, autodestructrice ? Pourquoi avons-nous laissé nos enfants si seuls ?

Dans d’autres conditions, il existe un « nous » qui pousse les adultes à réagir avec les jeunes. Ne touchez pas à nos enfants ! Si vous touchez à nos enfants, c’est à nous que vous touchez. Dans d’autres conditions, lors d’événements de cette nature, la police n’est pas crue sur parole. Nous sommes dans un temps d’injustices violentes qui se présentent comme indépassables. Il arrive que la colère désordonnée ou le désespoir s’emparent de ceux que ces injustices agressent – rivière empoisonnée par les ouvriers chassés d’une usine délocalisée, navire kidnappé par ses marins, saccages paysans d’institutions publiques ou de biens privés… Alors, des forces solidaires entourent ces actes, en défendent tout au moins les motifs, freinent ou bloquent leur répression, agissent pour trouver l’issue la plus favorable. Les agressés ne sont pas laissés seuls, à leur seule colère, à leur seul malheur, à leurs seules impulsions. On manifeste avec eux, pour eux. Reculons très légèrement vers une époque moins socialement désespérée, plaçons le collège des collégiens dans un quartier moins périphérisé par l’imagination dominante, imaginons une jeune fille blanche à la place d’un adolescent noir… On s’est beaucoup demandé si les violences de novembre 2005 constituaient une révolte ethnique. Peut-être en effet, dans les premiers jours, en Région parisienne. Mais s’il y a eu de l’ethnicité dans la révolte, c’est par défaut. Ethniquement parlant, la tribu formée par Bouna, Zyed et Muhittin touche au Mali, à la Tunisie et à la Turquie n’a rien d’homogène. Pas très convaincant. Non pas l’expression d’un atavisme ethnique, d’une désolidarisation ethnique d’avec le reste du corps social, d’un contenu ethnique exprimé dans des actes à saveur exotique. Une révolte de jeunes Noirs, ou de jeunes Arabes, ou d’autres mal classables sous la dénomination ethnique de Blancs, parce que les Blancs et le monde adulte se soustraient. Ethnicité par soustraction. Certes, une grande majorité de Français ont éprouvé une sincère compassion pour les deux jeunes morts. Mais la solidarité politique spontanément ressentie qui soulève les grandes colères du peuple fait défaut. Alors une révolte tronquée, amputée, solitaire, autodestructrice, souvent infantile s’est d’abord levée parmi ceux des adolescents qui se vivent comme des corps étrangers. Dans l’enchaînement des faits tels qu’ils se succèdent vraiment, ce n’est pas l’ethnicité qui se réveille, c’est le nous qui manque. Il faut interroger d’abord ce nous manquant, ce nous manqué.

L’identité française officielle reste fondée sur deux piliers, deux univers de représentation, deux champs de légitimité : la République et l’Empire. Les cinq derniers siècles durant lesquels la France et quelques autres nations occidentales ont conquis la planète, puis y ont établi le système de domination qu’on voit aujourd’hui, ont puissamment racialisé les relations humaines. De façon continue, durant une très longue période, cette histoire s’est appuyée sur l’argument de la supériorité raciale des Blancs. De ce fait, les mots, la structuration du langage, le socle de la pensée fonctionnent avec et par cette racialisation. Que nous soyons Noir ou Blanc, nous disons « un Noir » ou « un Blanc » avec le sentiment spontané qu’il s’agit de simples notations pigmentaires. Nous ne remarquons même plus le déséquilibre impérial qui caractérise ce couple mots et qui a déterminé son invention. Si je désigne une personne dont le corps indique qu’elle a des origines proches ou lointaines en Afrique subsaharienne, je peux la dire noire ou black et me faire comprendre. Mais si je dis de quelqu’un qu’il est Blanc, il faut que son corps signale, au moins en apparence, qu’il a cent pour cent de gènes blancs. La physionomie de Collin Powell nous permet de penser que, génétiquement parlant, il est davantage blanc que noir. Socialement, la question ne se pose pas. Socialement, il est Noir. Blanc : race pure. Je suis Blanc. Ma femme est Noire. Notre fils peut être dit Noir, mais pas Blanc. Notre langage est tordu par ça. Nos relations aussi. Il se trouve que je parle la langue bamanan, principal idiome du Mali. Si je m’exprime dans cette langue au Mali, on me félicite. Si un Malien parle français en France, c’est normal.

Tous les Noirs de France vivent sans pouvoir y échapper la torsion des relations humaines que provoque leur corps racialisé. Tous ont entendu mille fois la question : d’où viens-tu ? Tous savent que cette curiosité spontanée n’interroge pas leur biographie, non pas l’histoire de leur personne, de leur humanité – histoire pour beaucoup très sédentairement française –, mais les migrations de leurs gènes. D’où viens ton corps ? Assignation à résidence dans ses gènes. Gènes étrangers au corps blanc. Insistant souci qui fait borne frontière sur la ligne connue de tous derrière laquelle se délimite la communauté blanche spontanément vécue comme source de la francité. La France est un pays historiquement peuplé par des gens que l’histoire impériale des derniers siècles à conduits à se reconnaître comme Blancs sous le sens dont avait besoin l’empire. L’importance historique de cette représentation dans la constitution de l’identité française ne se balaye pas d’un revers de main républicaine. Elle est toujours là. Le moteur impérial et blanc qui modèle la reconnaissance spontanée, non pensée, que la société française se fait d’elle-même met à distance et parfois exclut ceux que leur physionomie démarque du modèle.

Mais cette modélisation impériale ne joue pas seule. Elle se heurte à d’autres considérations, à une histoire républicaine, française elle aussi, que gêne la hiérarchisation raciale établie par l’empire. À cause de cette gêne républicaine, la frontière impériale qui sépare les Blancs des autres se passe volontiers du racisme explicite. Elle est désormais plutôt balisée d’euphémismes. Le dernier en date, très utilisé depuis des événements de novembre 2006, c’est : « jeune de nationalité française ». Ça vient en remplacement de « jeunes issus de l’immigration » qui s’était peu à peu substitué à « jeune immigré », trop contraire à la biographie des personnes ainsi désignées, ou à « jeune arabe », parfois passible des tribunaux. Jeune de nationalité française : on se rapproche du centre. Tant mieux. Reste l’essentiel, la marque d’extériorité, même quand elle est comme ici euphémisée à l’extrême. Le jeune pour lequel on n’éprouve aucun besoin de qualification particulière est au centre du cercle. « Un » jeune. Mais l’autre, le jeune « de nationalité française », pour quelle raison occulte et profonde ressent-on la nécessité d’informer qu’il a des papiers français, contre quel doute obscur ? Déjà dans la République et toujours aux marges de l’empire ?

Longtemps, le communautarisme blanc s’est organisé dans une solide et cruelle bonne conscience. Dans les pays comme l’Afrique du Sud, les Etats-Unis d’Amérique ou l’Algérie coloniale, la ségrégation des sociétés et des lois assure la tranquillité identitaire de la race dominante. Le sol de France est préservé du côtoiement par la distance. Les races coloniales en sont quasiment absentes et la ségrégation n’y a pas d’objet. La République est sauve. Elle jouit même d’une assez bonne réputation, par exemple chez les Noirs américains que les grandes guerres du XXe siècle amènent sur le sol européen. Avec les filles de France, le bras dessus bras dessous interracial reste alors une curiosité peu convenable, mais il ne vaut pas lynchage. Ça n’empêche pas la même République de rétablir pour les habitants de ses colonies lointaines le statut de sujets qu’avait aboli la Révolution de 1789. Sujets français. Restauration de l’Ancien régime identitaire. En haut, un souverain, père et modèle ; en bas, des sujets qui doivent se conformer à lui, mériter son amour par cette conformation ou ses châtiments s’ils divergent. Le souverain des sujets coloniaux n’est pas un roi, mais le peuple des citoyens français blancs. Comme le roi, la France blanche et républicaine se présente en modèle : idéologies de l’assimilation, de la France civilisatrice. Les citoyens du centre de l’empire, membres du peuple souverain, sont l’instance politique ultime. Ils modèlent les lois selon leur bon vouloir. Leur éthique de citoyens leur dit : sache que tu as la responsabilité ultime de conduire la Nation et construis ta capacité à le faire. Les sujets coloniaux, eux sont des enfants qui doivent obéir et imiter. Leur souverain leur édicte une morale adaptée : conforme-toi et mérite d’être reconnu Français. La figure de l’intégration, qu’elle s’adresse aux immigrés coloniaux ou à leurs enfants français, n’est pas très éloignée de ça.

Il est vrai que l’affaissement du statut de citoyen est un mouvement général qui touche l’ensemble de la société, sommée d’abdiquer toute souveraineté sur la mécanique capitaliste et sur la conduite d’une histoire présentée comme étant parvenue à son terme. Les invocations moralisantes à une citoyenneté qui consisterait à se conformer sagement à l’ordre existant sont pour tous, Blancs compris, un des versants de la démoralisation politique. Mais l’insistance racialisée avec laquelle ces injonctions sont assénées aux jeunes Français noirs ou arabes joue sa partie au détriment de tous. Elle rencontre l’assentiment du grand nombre, du fait de la racialisation non pensée des relations qui nous fait trouver spontanément normal qu’un jeune Français, quand il se nomme Sissoko ou Zeghoud, doivent mériter par son bon comportement l’honneur d’appartenir à la République. Un jour, c’est pour tous. Mérite ton emploi en renonçant aux 35 heures ! Mérite ta sécurité en secondant la police ! Mérite la télé gratuite en achetant comme elle dit ! Mériter ta citoyenneté en votant bien !

Une tout autre issue est à l’œuvre au tréfonds du rapport de force. Par millions, les sujets de l’Empire arpentent les rues de la République. Par millions, les citoyens de la République voyagent dans l’Empire. Ça n’abolit ni la frontière symbolique, ni la frontière matérielle entre ceux du Nord et ceux du Sud, pas encore, mais par les innombrables hasards de la rencontre, ça finit par créer une réalité de masse. Une mondialisation des relations humaines se tisse sur sol de France. La rencontre, c’est aussi l’amour parfois plus fort que tout, l’amitié, des familles qui se fondent, des jeunes gens qui se fréquentent, des enfants qui naissent de ça, de nouvelles imbrications sociales, culturelles et même économiques. Y a-t-il aujourd’hui, dans les quartiers populaires de l’agglomération parisienne, une seule famille blanche qui peut jurer : je n’aurai jamais de parenté de l’autre côté de la frontière ? Or cette réalité démographique inédite, déjà massive et potentiellement généralisée ouvre la possibilité de ce qu’on aurait nommé naguère la constitution d’une nouvelle classe, classe mondialisée non pas seulement par la réunion d’esprits communiant aux liturgies altermondialistes (ce qui compte aussi), mais parce que des liens et des intérêts communs très concrets sont objectivement constitués et subjectivement reconnus. Et cette construction humaine s’effectue en face d’une autre. Elle se heurte à une mondialisation du pouvoir économique conditionnée par le renforcement du contrôle militaire et policier sur la frontière Nord-Sud, la répression croissante de la libre rencontre entre les humains vivant de part et d’autre, une segmentation de la société mondiale permettant la mise en concurrence planétaire de la force de travail. Ce heurt aussi crée des liens.

La réaction dominante aux événements de novembre 2006 a été double : approbation d’une répression dont on attendait le retour au calme et la protection des biens ; sincère interrogation sur les questions posées par cette révolte d’adolescents. Dans beaucoup de commentaires et de conversations, on n’était pas loin d’entendre se constituer le nous manquant. Et la rage devant les voitures brûlées n’est pas nécessairement contradictoire avec cette nouvelle constitution. Cette rage peut aller avec la familiarité. En tout cas, la reconnaissance du destin français de ces enfants a été très portée, un peu partout, et peut-être mieux que jamais. Ressentie comme emblématique, la référence enfouie du colonialisme a resurgi avec une insistance insolite. Derrière les flashball comme dans la solidarité, l’histoire coloniale est apparue très clairement comme une clef perdue qu’il fallait retrouver. Sommes-nous entrés dans la phase éruptive de la crise identitaire française, qui met en crise la représentation impériale de l’identité française ? Début d’un dénouement ? Réouverture du chantier républicain ? Nouveau visage du peuple ?

Quand on demande à mon fils d’où il vient, lui suggérant une réponse extra-française parce qu’il a des frisettes un peu serrées, à moi, ça me fait drôle. Ce « ça me fait drôle » est assez nouveau pour un Blanc. Nouveau, et désormais nombreux. Nombreux, et encore sans voix, sans voix politique. Il se passe quelque chose de massif qui ne tient pas à la bonne volonté égalitariste, qui est produit par une modification profonde du réel et qui se dépose peu à peu dans nos représentations. Comme des millions d’autres Blancs et avec des millions d’autres qui ne sont pas Blancs, je vis dans la profondeur de mon réel humain, et dans la profondeur de mes attachements territoriaux qui sont en France et au Mali, le glissement d’une évidence à une autre. Déracialisation des évidences nées pour que se perpétue la société impériale. Montée de nouvelles croyances et de nouveaux repères très crédibles pour se mouvoir dans la société qu’appellent ceux qui disent : un autre monde est possible. Voilà ce que j’ai lu aussi dans le grand tourment social du mois de novembre 2006. Il y avait comme un filet d’air frais, comme une porte entrebâillée. Derrière la porte, un univers étrange et qui faisait envie. L’avez-vous senti ? En vous, ou même dans la presse, qui a été traversée elle aussi ? Un univers où il apparaissait d’évidence que Bouna, Zyed et Muhittin étaient irrémédiablement des nôtres. Comme si leur histoire entraînait les esprits dans une République nouvelle, dans une concitoyenneté encore sans papiers mais inclusive et libérée des crispations impériales. Bouna, Zyed et Muhittin : notre continuation, notre ambassade sur les chemins encore inexplorés d’une République sans empire. Mais Bouna et Zyed sont morts.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux a écrit deux essais consacrés aux questions identitaires : «Héritiers de Caïn », La Dispute 1997 ; « On ne naît pas Noir, on le devient », Albin Michel 2004. Il anime avec Alioune Ifra Ndiaye la compagnie malienne BlonBa pour laquelle il a écrit plusieurs pièces. 

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Une réflexion sur “LE NOUS MANQUANT ou comment furent pleurés Zyed et Bouna

  1. J’ai honnêtement adoré ce corpus…Paix à l’âme de ces personnages décrits dans un style réaliste. Les espaces dans le texte existent réellement, donc c’est une critique bien ciblée, adressée à « notre » société française. Tout ira bien JLS, les erreurs que l’Administration commet seront rares tant que les journalistes et les écrivains comme vous dénoncent froidement ces tragédies.

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