2020, LA FIN DES FINS abolition de la propriété intellectuelle

 

A l’occasion des Rencontres européennes de l’Adami, texte publié par l’Adami et l’Irma dans l’ouvrage collectif « Artistes en 2020 »

Vœu pour 2020. On ne dit plus « diminution du temps de travail », mais « développement de la libre activité ». À une mesure sociale – soulager la fatigue du travailleur – s’est substitué un objectif politique, l’émancipation du temps humain. Il est vite apparu, mais les amoureux s’en doutaient déjà, que la part essentielle de l’existence ne pouvait ni se vendre, ni être déléguée au pouvoir d’un autre. 

C'est dans l'atmosphère proustienne du Grand Hôtel de Cabourg, le Balbec de La Recherche, que se sont tenues ces

C’est dans l’atmosphère proustienne du Grand Hôtel de Cabourg, le Balbec de La Recherche, que se sont tenues ces « Rencontres européennes de l’Adami ».

La fin de l’artiste

la fin des années 1940, un jeune homme établit son échoppe de photographe à Bamako, chef-lieu du Soudan français. Son nom est Seydou. Seydou Keïta. Il a bonne réputation, il se fait une clientèle. Notabilités polygames, jeunes zazous, anciens combattants, couples d’amoureux, les clients de Seydou Keïta, quand ils souhaitent se faire tirer le portrait, vont à l’échoppe du photographe, s’installent devant un fond choisi, clic clac merci Kodak et le tour est joué. Les images, les grandes images nées de ce petit commerce sont destinées aux murs des maisons de pisé, aux albums qu’on montre à la parentèle. Elles font du bien à l’œil de ceux qui les voient et qui sont tout-un-chacun.

Les années passent. Le XXe siècle s’épuise. En 1991, Françoise Huguier, photographe française reconnue, rencontre Seydou Keïta. Françoise Huguier a le regard suffisamment propre, suffisamment libre pour voir la puissance des clichés pris dans l’échoppe et c’est rare. « Curieux », « amusant », « sympathique », ça oui, ça on peut l’entendre. Mais s’affranchir du GPS mondain qui balise les jugements du pouvoir culturel occidental, prendre le risque de lier sa réputation à celle d’un photographe de quartier, c’est rare. Donc bravo ! Sauf qu’une histoire plus lourde et qui nous traverse tous va tordre sans retour possible la vérité de ce pur regard posé sur les portraits bamakois.

Allez sur Google, inscrivez ces deux noms : Huguier, Keïta. Presque à chaque lien, le verbe découvrir : «  1991, Françoise Huguier découvre, découvre, découvre Seydou Keïta ». Les Peaux-Rouges et Christophe Colomb. Seydou Keïta institué artiste, révélé à lui-même et au monde. Seydou Keïta brutalement sacré « contemporain », brutalement exfiltré de cette Afrique dont les hommes ne sont « pas assez entrés dans l’histoire ». Le tout-un-chacun bamakois brade aux collectionneurs du Nord les photos de famille magiquement transmutées en œuvres d’art. Annexion de l’Afrique par consentement mutuel. Enrichissement symbolique des maîtres. Appauvrissement consenti des pauvres. Pourtant, les images de Seydou Keïta ne disent pas davantage après qu’avant. Peut-être moins.

Vœu pour 2020. Le personnage de l’artiste, produit de l’histoire occidentale, ne se présente plus comme un modèle universel dans la production des signes et du langage. Il survit, mais il sait qu’il est le fruit contingent d’une histoire parmi d’autres. Même en Occident, sa fonction est ébréchée et paraît vieillotte à beaucoup. Dopées par les technologies de l’information, des inventions symboliques proliférantes trouvent de nouvelles harmonies entre l’individuel et le collectif, entre l’anonyme et la signature, entre l’esthétique, le relationnel et le politique. Même quand on s’accroche aux vieilles dénominations et aux professions qu’elles délimitent – auteurs, compositeurs, réalisateurs, plasticiens, comédiens, metteurs en scène –, ça fait trop de monde pour que la réputation de chacun soit jugée sur une échelle unique. Les manuels de littérature renoncent à réunir le jeune XXIe siècle en un seul podium. Enchevêtrement de réseaux disparates. L’universalité se construit dans l’assemblage, le sampling, la contamination, le joyeux piratage. Pillez-vous les uns les autres ! Le mot « créateur » fait rire. Il n’y a plus que des co-auteurs.

La fin du professionnel

Fin du XIXe siècle. Europe. Des penseurs libertaires et communistes appellent à « l’abolition du salariat ». Il veulent dire par là que l’être humain n’est pas fait pour se vendre, ni pour agir sur ordre. Ils lui affectent la responsabilité de produire hors marché les conditions générales de la civilisation : les arts, les sciences, la vie politique, l’amitié, l’amour, l’éducation des enfants… Les machines feront le reste. Les citoyens de l’Athènes esclavagiste ou les aristocrates d’Ancien Régime disposaient pour ça d’hommes-machines. Les nouveaux venus veulent l’égale liberté. Notons que leur ambition n’est pas sociale, mais politique. Elle concerne la façon dont les humains et leurs collectivités se gouvernent. Elle prend parti pour l’effacement des pouvoirs hétéronomes sur notre temps et notre activité. Elle prend parti pour l’autonomie. Droit égal à la libre activité.

Voilà longtemps que la gauche occidentale n’est plus politique, que son cœur de cible est le social : du travail pour tous, de bons salaires, la réduction des inégalités. La gauche française justifie tristement son joyeux objectif des 35 heures par une efficacité supposée à remettre les chômeurs au boulot, c’est-à-dire sous tutelle. La question de la liberté est l’axe du politique. La droite le sait et sa fraction dominante se définit d’ailleurs comme « libérale ». Elle dit : toute la liberté possible dans le gouvernement des humains est atteinte avec le pouvoir représentatif, l’État de droit, la libre circulation des marchandises et des capitaux, la consommation comme clef du bien être, le mode de vie occidental. Fin de l’histoire. Quand il s’agit de gouverner le temps humain, ça donne : « Travailler plus pour gagner plus ».

Les artistes qui travaillent plus veulent gagner plus. Les artistes qui vendent leur art se disent « professionnels ». Les artistes qui ne vendent pas leur art mais aspirent à le vendre s’alignent d’avance sur les vendeurs d’art, se disent d’avance professionnels. Le temps des autres est monnayable, pourquoi pas le mien ? Cet alignement, auquel l’auteur de ces lignes n’échappe pas, s’accorde sans mal avec une « sensibilité de gauche », parce que la gauche d’aujourd’hui, son cœur de métier est de rééquilibrer la mangeoire. Les meetings de gauche sur la politique culturelle ne réunissent pas un peuple intéressé à son émancipation. Ils réunissent les professionnels de la culture et réclament pour eux une meilleure situation sociale.

Vœu pour 2020. On ne dit plus « diminution du temps de travail », mais « développement de la libre activité ». À une mesure sociale – soulager la fatigue du travailleur – s’est substitué un objectif politique, l’émancipation du temps humain. Il est vite apparu, mais les amoureux s’en doutaient déjà, que la part essentielle de l’existence ne pouvait ni se vendre, ni être déléguée au pouvoir d’un autre. Ainsi naît la revendication, puis l’institution de la semaine de douze heures pour tous. Douze heures de temps vendu contre salaire pour faire la part du marché. Le reste est libre et sans prix. Peu se plaignent de cette corvée rendue légère par la liberté qu’elle ouvre. Il apparaît au grand nombre que la politique ou la poésie sont bien accordées à la part libre et sans prix de l’existence humaine. Passions vitales. Les fonctions électives cessent d’être rémunérées. L’invention des signes et du langage aussi. Trop important pour ça. Trop important pour tous. Quelques-uns de ceux qu’on nommaient artistes gagnent moins qu’avant, mais les conditions matérielles de la plupart y trouvent avantage. Surtout, la liberté nouvelle fait appel d’air. Il y a désormais du temps et du monde pour inventer et l’on ne s’en prive pas. L’Afrique nous avait affranchis du personnage de l’artiste. L’émancipation du temps rend caduc le statut de professionnel.

La fin de la propriété intellectuelle

Il y a vingt-cinq siècles, les mathématiques s’évadent des sectes pythagoriciennes où elles sont retenues prisonnières par de sages illuminés qui s’en réservent l’effort et la joie. Alors commence une des plus étonnantes aventure spirituelles à laquelle l’humanité ait donné forme. Une science qui est aussi un art passe de mains en mains, s’augmente, se diversifie, se répand. Les mathématiciens placent-ils leurs trouvailles sous la protection des notaires ? Non ! Touchent-ils des droits d’auteur ? Non ! Mendient-ils dans les rues ? Ça peut arriver, mais c’est rare. Et chaque génération d’élèves reçoit ce libre trésor en héritage.

L’essor des mathématiques a inspiré un mouvement d’une puissance prospective vraiment jubilatoire : le logiciel libre. Libre corpus technique au développement illimité qui invente un mode d’appropriation tout à fait nouveau, ridiculise l’obscène « propriété intellectuelle » et commence à tailler des croupières à des puissances économiques de premier rang. La technique s’y engouffre, mais l’art aussi, déjà. Les licences art libre ou creative commons donnent une figure institutionnelle à cette poussée de sève. Des musiciens libres d’esprit jouissent de mettre leur musique en téléchargement gratuit, puis jouissent une deuxième fois quand ils privilégient la rencontre du concert comme moyen d’en vivre.

En face, au nom du « droit moral », l’avide progéniture de Picasso autorise Citroën à signer ses carlingues du nom de feu l’artiste, des thèses universitaires pré-achetées par des industriels sont publiées sous embargo et l’héritabilité démesurée des droits d’auteurs escompte les profits de firmes culturelles sur l’imaginaire de morts dont rien n’indique qu’ils se rêvaient en boursicoteurs.

2020 – Le personnage de l’artiste se fond dans le paysage effervescent d’une production de signes et de langage aux figures innombrables. Devenue centrale dans l’existence de chacun, la libre activité ouvre à tous ceux qui en ont le goût et le talent la construction des objets remarquables dont se peuple l’imaginaire humain. Surtout, surtout, l’abolition de la propriété intellectuelle, jointe à des outils de partage universel, fait de la créativité humaine un bien commun planétaire.

Bon, d’accord, 2020, c’est peut-être un peu rapide. On réfléchit et on se donne jusqu’en 2050 ?

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