QUELQUES VERTUS DE LA GRATUITE

Texte publié dans l’ouvrage collectif « Pour la gratuité des services publics » coordonné par Paul Ariès, Editions Golias 2010

Ecoutons le silence qui règne entre les rayonnages de l’hypermarché, ce vide, souvent nappé d’un sirop musical, grâce auquel notre attention tout entière est captivée, capturée par la marchandise. Nous y marchons seuls, guidés par l’image des produits vers lesquels nous conduit la soif publicitaire, soif que ne doit éteindre aucune satisfaction. Au marché, on se parlait encore. A l’hypermarché, le tête à tête avec la marchandise ne souffre aucune perturbation, aucun autre échange. La fragmentation des communautés humaines y trouve son aboutissement. 

Le rond-point fleuri est offert à la contemplation de tous. La plupart d'entre nous respectent cette gratuité et achètent leurs tulipes chez le fleuriste.

Le rond-point fleuri est offert à la contemplation de tous. La plupart d’entre nous respectons cette gratuité et achetons nos tulipes chez le fleuriste.

 1 – La gratuité existe et nous en avons la boussole.

Souvent, l’air du temps nous obnubile et nous avons comme un penchant mélancolique à nier la possibilité même de la gratuité : « Tout se vend, tout s’achète ». Ce n’est pas vrai. Quand nous rentrons en nous-mêmes, nous savons bien que l’essentiel est sans prix. L’amitié, mais aussi la haine submergent toute idée de vénalisation. Aux objets que nous aimons, nous accordons une « valeur sentimentale » qu’il est impossible de monnayer. L’enfant qui croque une pomme cueillie sur le chemin ou placée par ses parents dans sa sacoche pour le goûter n’a pas le sentiment de mordre un billet de banque. Il existe un continent des gratuités qui nous est absolument essentiel et dont tous nous avons la boussole.

Je suis fleuriste et mon commerce est situé en face d’un rond-point fleuri. Pourtant, c’est chez moi que les clients viennent acheter les tulipes. A quelques exceptions près, ils laissent au plaisir de tous les tulipes du rond-point. Ils n’ont pas besoin de se torturer la cervelle pour comprendre que ce plaisir financé par tous est fait pour l’agrément de tous. Quant aux tulipes qu’un monsieur bien mis vient de m’acheter, je sais déjà que leur destinée de marchandise s’arrête au moment même où j’en encaisse le prix. Bientôt, elles seront transmuées en signe de tendresse conjugale (ou extra conjugale) et sortiront ainsi de l’univers interchangeable qui donne à un bouquet la même « valeur » qu’à un bidon de détergent.

2 – Souvent, nous accordons davantage de valeur à ce qui est sans prix qu’à ce qui se monnaye.

 La plus juteuse des marchandises est notre temps d’activité. Sauf à remporter l’euromillion, on ne peut pas devenir vraiment riche sans se rendre maître du temps et de l’activité d’autrui, puis en tirer bénéfice. Le marché est parvenu à nous faire mettre un signe d’égalité entre activité et travail vendu. La fin de l’activité vendue est nommée « retraite ». La gauche, qui n’ose pas nous proposer l’objectif « antiéconomique » de libre activité, comprime la représentation de ses (belles) conquêtes sociales sous un vocable négatif qui reste polarisé par l’activité aliénée : diminution du temps de travail. Celle ou celui qui ne « travaille » pas est un paresseux, voire un parasite. Travailler plus et gagner plus nous sont présentés comme l’horizon.

Je suis puériculteur et travaille dans une crèche. Les gestes que je fais pour accompagner l’éveil des petits me sont payés. Tout n’est pas payé dans ces gestes. Les joies et les découvertes qu’ils m’apportent ne font pas partie du contrat de travail. Mais enfin, j’ai mes heures à faire et je ne décide pas des missions qu’on me confie. Puis je rentre à la maison où je retrouve mes deux petites filles. Même gestes, même attention, mêmes découvertes, mêmes joies. Mais si, grandissant, mes petites filles voulaient me rembourser le temps que je leur ai consacré, je le prendrai pour une insulte déshonorante. Cette activité là, ce temps là sont gratuits. Ont-ils pour autant moins de « valeur » que les gestes accomplis à la crèche ? Sont-ils moins utiles, moins urgents ? C’est le contraire.

3 – La gratuité solidarise notre accès aux biens.

Ecoutons le silence qui règne entre les rayonnages de l’hypermarché, ce vide, souvent nappé d’un sirop musical, grâce auquel notre attention tout entière est captivée, capturée par la marchandise. Nous y marchons seuls, guidés par l’image des produits vers lesquels nous conduit la soif publicitaire, soif que ne doit éteindre aucune satisfaction. Au marché, on se parlait encore. A l’hypermarché, le tête à tête avec la marchandise ne souffre aucune perturbation, aucun autre échange. La fragmentation des communautés humaines y trouve son aboutissement. La hiérarchisation marchande du bonheur – beaucoup pour qui a beaucoup, peu pour qui a peu – s’y exerce sans rémission.

J’étais contrôleur de bus. Le service y était payant pour les jeunes, qui souvent n’ont rien. Gratuit pour les retraités, qui ont davantage que rien. Beaucoup de jeunes ne payaient pas. Je les verbalisaient et les vieux bougonnaient dans leurs rides contre cette « jeunesse d’aujourd’hui » qui croit que tout lui est dû. Puis le service est devenu gratuit et le contrôle inutile. Désormais, j’accompagne les usagers pour les informer, les aider à descendre quand ils en ont besoin, assurer la tranquillité du voyage. Les vieux ne bougonnent plus contre les jeunes. Les riches sont aussi bien servis que les smicards. Les quartiers s’ouvrent les uns aux autres. Même le commerce en profite !

4 – La gratuité n’est pas la panacée

La gratuité émancipe, mais elle n’émancipe pas de tout. Elle est un bon chemin pour desserrer la contrainte marchande, mais elle n’est pas le seul. Elle ne vient pas en remplacement des illusions politiques qui, s’appuyant sur notre appétit de liberté, nous ont fait croire au basculement global dans les lendemains radieux et nous ont rendus complices de tyrannies. Tout ami des arts qui voyage à Londres sait combien la gratuité des musées est propice à la découverte. Le Louvre, dont le droit d’entrée est de neuf euros, est un paquebot. Ses différents ponts et ses nombreux recoins, qui peut les parcourir sans s’épuiser ? Pourtant, par un réflexe irrépressible, on veut « en avoir pour son argent » et on en sort rarement la jambe légère. Passant devant la National Gallery, musée londonien et gratuit, j’entre pour quarante minutes, parce que je veux revoir la jeune femme de Vermeer ou les baigneuses de Cézanne. Je passe sans trop y faire attention devant un autoportrait de Rembrandt. Je sors. Deux jours plus tard, même trajet, même envie. Mais c’est le regard entrevu du peintre hollandais qui m’est resté dans la tête. C’est lui dont je veux approfondir le mystère. Vingt minutes. Je sors. La jambe légère et l’esprit vaporeux. La gratuité des musées est bien appropriée à l’usage de l’art.

Je suis directeur d’un théâtre public, à Morsang-sur-Orge, dans l’Essonne (ça c’est vrai). Gratuité ? Difficile. Si j’entre dans un musée, si j’en sors vingt minutes plus tard, je n’ai gêné personne. Mais si j’entre au théâtre « pour voir », qu’après quelques soupirs de désappointement, j’en sors tandis que le spectacle se poursuit, j’empêche la magie pour les autres. Il faut un acte inaugural d’adhésion à la règle du jeu. Le ticket payant n’est pas la seule solution, mais il est néanmoins usuel et pratique. A Morsang, nous avons donc institué une tarification très particulière : 2 €, 5 € ou 10 € au choix du spectateur. A l’usage, les bénéfices de ce desserrement du rapport marchand se sont révélés multiples. Tout le monde peut payer, mais le tarif est le même pour le milliardaire (rare !) et pour la personne sans ressource. Pas de carte de pauvre à présenter pour obtenir une réduction. Pas de quotient familial pénalisant les contribuables aisés. Désegmentation. Généralement, le théâtre est cher (sauf pour les gens de théâtre qui trouvent toujours à se faire refiler des invitations, tout en fustigeant les illusions de la gratuité). Du coup, comme au musée payant, je souhaite « en avoir pour mon argent » et je scrute attentivement les indices qui me donnent à penser qu’un spectacle correspondra à mes goûts. A 2 €, je peux prendre le risque de la découverte, qui est indispensable à l’élargissement de mon esprit. Enfin, ce tarif indique au spectateur qu’il n’est pas un consommateur, mais qu’il contribue à sa mesure à l’exercice d’une belle fonction sociale. Sa participation en fait un acteur du théâtre. Ce n’est pas la gratuité, puisqu’on paye. Ça produit des effets analogues, des effets de service public.

5 – S’il cesse d’être gratuit, le sens de la vie s’effondre.

Je suis maçon (ça c’est une image). Le dimanche, quand je marche dans la rue avec mon fils, je lui montre un immeuble. Je lui dis : « Mon fils, cet immeuble, c’est moi qui l’ai construit ». Et j’en suis fier. Et mon fils aussi est fier de moi. Construire la maison où les gens abritent leurs existences est un vrai motif de fierté. Ce sentiment d’utilité sociale qui contribue au sens de mon existence est sans prix. Il n’est pas inscrit dans mon contrat de travail. Le patron prend l’engagement de me verser un salaire pour le travail qu’il me demande, pas celui de contribuer à construire le sens de ma vie.

Depuis que le capitalisme financiarisé étend son empire sur des cantons de notre existence jusque là préservés, le sentiment d’utilité sociale passe pour une encombrante naïveté. L’avancement professionnel du maçon qui travaille chez Bouygues sera mieux servi s’il intériorise sa mission de faire monter l’action Bouygues que s’il tient à partager avec son fils sa fierté d’avoir construit des maisons. Mais dire à son fils : « Mon fils, j’ai fait monter l’action Bouygues », c’est un non sens. Placer sa subjectivité au service de sa propre exploitation, il n’y a vraiment pas de quoi en être fier. Alors le sens de la vie qu’on pouvait encore puiser dans son activité vendue, cette étincelle qui échappait au rapport d’argent et au pouvoir du patron s’éteint. On se suicide beaucoup dans les entreprises.

6 – La gratuité est indispensable à la construction de l’humanité par elle-même

C’est à travers l’univers symbolique – notre langage, nos représentations – que nous inventons, que nous engrangeons, que nous transmettons ce qui de nous est proprement humain. Cette activité elle aussi est guignée par le marché capitaliste. En tenir les rênes présente en effet deux avantages. Il y a beaucoup d’argent à se faire : les biens culturels sont le deuxième poste d’exportation des Etats Unis. Il y a beaucoup de pouvoir à y gagner : le contrôle des esprits est la meilleure façon d’éterniser le pouvoir de l’argent.

Longtemps, ce contrôle a été confié à la propagande. On n’en est plus là. Désormais, c’est à la vénalisation du « temps de cerveau disponible », selon l’expression désormais classique d’un ancien directeur de TF1, au système publicitaire que la mission est confiée. Cette machine contrôle et dirige la première industrie à représentations, la première source actuelle d’imaginaire et de langage, de « produits culturels », c’est-à-dire la télévision. Si nous savons que les informations télévisées sont construites de telle sorte qu’elles préparent au mieux notre « temps de cerveau disponible » pour les annonces publicitaires qui les précèdent ou les suivent immédiatement, cela ne nous empêche pas de les regarder, mais le doute s’installe. Les fonctions de transmission, de vérité, d’échange assurées par le langage se trouvent submergées par ses juteuses fonctions de séduction. Le cynisme devient la règle. Ainsi privatisé, ainsi transformé en machine à profit, le langage perd sa fiabilité et cesse de constituer un espace commun. Quand « on ne peut plus croire en rien », comme on l’entend si souvent dire, il nous faut pourtant continuer à vivre en animal social, ce qui est notre condition. Alors un infralangage s’installe, où se reconnaissent cahincaha des communautés de plus en plus fermées, de moins en moins raisonnantes, amputées de leur capacité à l’échange. La gratuité dans la production du symbolique, le refus de sa privatisation, l’affirmation et la mise en œuvre du droit politico-culturel à prendre la parole est une urgence dont dépend la poursuite de l’aventure humaine.

7 – La boussole de la gratuité nous conduit à penser le contenu du service public

Ces petites histoires et ces grandes considérations ont-elle un rapport avec le service public ? Je crois que oui, car elles nous obligent à le penser non pas comme un mécanisme à défendre, mais comme un outil qui trouve sa légitimité dans la nature des biens qu’il fait vivre. La propriété publique des services publics ou le respect des statuts ne sont pas des buts en eux-mêmes. Ils ne valent que s’ils servent la déconnection entre l’accès aux biens et la mécanique marchande. Cette déconnection est indispensable quand on veut une société capable d’assurer collectivement les droits fondamentaux. Pas de droit au logement sans de la gratuité dans le logement. Sinon, comment font ceux qui n’ont rien ? Cette déconnection est nécessaire pour sortir du rapport de consommation et rétablir un rapport d’usage aux biens et aux services proposés. Ma rue est un bien public d’accès gratuit. Il ne me viendrait pas à l’idée de faire des trous dedans, parce que son appropriation bien réelle n’obéit pas à la règle imbécile qui, dans les formes occidentales de la propriété privée, permet d’user, d’abuser et de tirer profit de ce qu’on a. Cette déconnection rétablit le désir d’espace public, comme c’est le cas avec la gratuité des transports en commun. Cette déconnection permet de remplacer l’aveugle mécanique marchande par la responsabilité autonome des individus et des groupes. Quand on en use pour explorer le service public, la boussole de la gratuité nous permet de sortir de la défensive et de proposer une autre façon de vivre ensemble.

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