LE POUVOIR DES DOMINEES

Texte d’une conférence donnée dans le cadre du séminaire « Le pouvoir a-t-il un sexe », publié en 2012 dans les « Actes » de la Fondation Gabriel Péri. 

 C’est la famine. Il y a des cadavres d’animaux partout. On voit mourir les ânes au pied des épineux. Toute la région sent la charogne. Quelques années plus tard, la mère d’un ami, qui a vécu ça, me dit «  Quand nous avons commencé à ne plus avoir de nourriture, je ne voulais pas que les gens le sachent, je ne voulais pas que les voisins se sentent obligés de nous donner à manger. Chaque matin, je mettais de l’eau dans la marmite et je faisais semblant de faire la cuisine »

depositphotos_10441182-Vladimir-Lenin-and-Clara-Zetkin Voici quatre histoires qui me semblent aider à comprendre ce que le mouvement d’émancipation des femmes apporte au mouvement d’émancipation en général, à la compréhension de ce qu’est l’émancipation humaine.

1 – La femme qui avait des pertes de sang.  

La première histoire est tirée de l’évangile, l’histoire d’une femme de religion juive qui souffre d’une infirmité féminine. Elle est atteinte de saignements permanents et cela, dans une religion qui entoure d’interdits extrêmement sévères les femmes qui sont dans la période de leurs règles. Elles ne doivent pas toucher quelqu’un d’autre, on ne doit pas s’asseoir là où elles se sont assises, il y a vraiment une liste très impressionnante d’interdits qu’on peut lire dans la Torah, et qui isolent pendant cette période les femmes du reste de la société. Leur impureté rituelle les écarte notamment de tout ce qui est rite religieux. Elles sont également exclues du rapport à leur Dieu, dans une époque où l’incroyance est quasiment inexistante. La vie spirituelle, la vie culturelle, les rapports aux gens sont alors très informés par le rapport à Dieu et cette loi fait qu’il y a un moment dans la vie des femmes qui leur interdit le rite, la prière, les sacrifices… Donc cette femme se trouve complètement isolée de la société, certainement dans une détresse affreuse car c’est une situation dont elle ne peut voir l’issue, qui l’isole de tout, qui l’humilie parce que l’interdiction du rapport avec Dieu, c’est la pire des humiliations quand on est dans cet univers. L’évangile dit qu’ « ayant entendu parler de Jésus », elle fend la foule et elle s’approche de lui. Jésus est un « rabbi », un « rabbin », il prêche dans les synagogues et se rattache par là au courant des pharisiens, l’origine du judaïsme rabbinique, même s’il va être aussi très subversif par rapport à ce courant. Malgré tout, il est de ce monde-là, il est considéré comme un homme de religion, comme un homme de Dieu, donc sensé être particulièrement sourcilleux sur les règles données par Moïse dans le Pentateuque. Et, cette femme, « ayant entendu parler de lui », traverse la foule et vient le toucher.

Quand on pense au chemin de cette femme à travers la foule, on comprend quelque chose de la liberté humaine. Elle va rompre l’interdit, elle va faire la chose la plus interdite qui soit, elle va le rompre avec un homme qui est le signe même de l’interdit puisqu’il est un homme de religion. Et elle s’approche de Jésus. Et elle touche le manteau de Jésus. Saint Luc parle même de la frange du manteau qui est un signe religieux. Jésus se retourne, « sentant qu’une force est sortie de lui ». Il aurait du dire «  Va-t-en ! » Il aurait du dire «  Arrière Satan ! » Il dit « Ta foi t’a sauvée ». Il appelle « foi » ce mouvement entièrement silencieux d’une femme qui met le pied dans le vide, qui prend un risque psychologique très fort, qui a l’audace de vouloir se sauver d’une situation d’exclusion très puissante et qui va le faire en direction d’un homme dont elle a entendu parler, dont elle espère la bonté, mais qui est là malgré tout avec son manteau à franges. Et Jésus, au lieu de la repousser – au terme de la Loi, le geste de la femme lui communique son impureté – Jésus lui dit «  Va, ta foi t’a sauvée ». On lit dans l’évangile que la femme en a été guérie de son infirmité.

C’est une histoire fort intéressante de beaucoup de points de vue. D’abord elle oblige à réfléchir sur ce que dit le mot foi, et qui est tout autre chose que la croyance : la foi comme mouvement vers quelque chose d’autre, vers quelque chose de nouveau, vers quelque chose qui n’est pas programmé au départ, sur lequel ensuite on va déposer des croyances. Vraisemblablement cette femme pense de Jésus : «  C’est un magicien au bon cœur ». Jésus n’est pas mort, a fortiori il n’est pas ressuscité, personne ne pense alors de lui qu’il pourrait être le « fils de Dieu ». La « foi » de cette femme n’a rien à voir avec les croyances canoniques qui s’établiront dans les trois premiers siècles, après la mort de Jésus. Que l’on soit ou non croyant, la marche de cette femme à travers la foule, l’accueil que Jésus lui réserve et même la guérison qui s’ensuit disent beaucoup de la façon dont les humains se libèrent, dont ils avancent en liberté.

La première question que je voudrais poser et qui est très troublante dans cette affaire, c’est que la libération, l’émancipation de cette femme se fait à deux et elle se fait avec un homme. Ces deux comprennent ce qui se passe entre eux et prennent le risque d’enfreindre des préceptes très respectés, mais dévastateurs pour l’existence quotidienne et pour la vie sociale. Jésus prend un vrai risque. C’est en raison d’histoires comme celle là qu’il va être condamné par les prêtres, des pratiques qui détruisent leur fond de commerce, constitué de rites et de sacrifices de purification. S’il suffit d’avoir la foi pour être purifié, il n’y a pas besoin d’aller égorger des pigeons ou des chèvres au Temple de Jérusalem. Quelque chose s’est passé qui libère les gens du pouvoir pesant de la religion et des prêtres. Jésus et la femme s’en sauvent, en sont sauvés. La foi de cette femme l’a sauvée. Elle avait un vrai problème et sa foi l’en a concrètement sauvée.

Plus tard, Jésus va être condamné à mort, va mourir dans ce supplice atroce qu’est la crucifixion. On peut dire pourtant que lui aussi, sa foi l’a sauvé ! Ce qu’il a fait là a donné sens à cette mort horrible, insensée, un sens si puissant que beaucoup d’humains par la suite y verront un signe de vie, allant même jusqu’à penser que ce sens a vaincu la mort. Dans cette relation sexuée, entre Jésus – un homme de Dieu est aussi un mâle – et cette femme, il a fallu ces deux mouvements de foi pour libérer d’une certaine manière l’un et l’autre. Quelque chose s’est passé qui a sauvé l’un et l’autre.

2 – Les pièges de l’héroïsme.

Le féminisme parle de l’affrontement avec l’oppression, voire avec l’oppresseur, même si en l’occurrence l’oppresseur est très diffus, puisqu’il traverse les hommes et les femmes par la construction de leur univers affectif, de leur libido, de tout ce qui fait les rapports si intenses entre les femmes et les hommes. Mais à un moment donné, il faut affronter l’oppresseur, il faut décider que les femmes ne devront plus obéissance à leur mari, il faut décider que les femmes seront maîtresses de leur corps, sortir des préjugés sur la sexualité, permettre la contraception, l’avortement, etc… Donc il y a, dans l’émancipation féminine quelque chose qui est de l’ordre de l’affrontement contre une oppression, voire contre un oppresseur.

Et puis il y a une autre face à ce mouvement, une face que le féminisme a véritablement mis en avant, qui est le travail contre la soumission, le travail sur la soumission. Il ne suffit pas d’affronter l’oppresseur. Quand l’oppression tombe, ça ne nous rend pas mécaniquement libre. C’est vraiment un enseignement très important pour l’ensemble du mouvement d’émancipation. Le mouvement d’émancipation tel qu’on se le représente généralement dans la gauche anticapitaliste s’est beaucoup vécu sur l’idée que son axe était l’émancipation de la classe ouvrière, que sa doctrine était le marxisme et que son parti était le parti communiste. C’est une histoire sexuée, une histoire très masculine, une histoire très blanche, une histoire très occidentale. Elle a de grandes beautés bien sûr, mais elle est marquée, profondément marquée par la poésie masculine et par une poésie masculine unilatérale. Dans cette histoire, il n’y a pas eu, il y a peu eu la rencontre entre le féminin et le masculin. La poésie masculine, c’est une poésie de l’héroïsme, une poésie du coït vu du point de vue masculin, une poésie qui, au fond, va nous laisser penser qu’il suffit de franchir le mur pour que notre liberté s’épanouisse. Beaucoup des figures que le mouvement d’émancipation de la classe ouvrière, très masculin et très occidental, a produites, donnent le sentiment qu’il suffirait « de » et qu’après, tout naturellement, l’objectif s’imposerait de lui-même. Il suffirait de « prendre le pouvoir », et les êtres humains libérés de leurs chaînes tout naturellement en sortiraient libres !

Ça ne se passe pas comme ça. Ça ne se passe pas comme ça au plan individuel : si je n’ai pas appris à être libre dans mon activité, le jour où j’arrive à la retraite, je ne sais pas occuper mon temps et si mon patron me dit alors « j’ai la solution, je vais te dire ce que tu dois faire » je risque bien d’être tenté. La retraite à 60 ans, qui est (était) une grande mesure émancipatrice, n’est pas émancipatrice par elle-même. Si on n’a pas travaillé sur sa soumission, elle sert à rien. Le mouvement d’émancipation des femmes n’a jamais oublié cet aspect là du chemin vers la liberté. Il s’agit là d’un apport vraiment très important à la pensée de l’émancipation, parce que beaucoup des malheurs du mouvement d’émancipation de la classe ouvrière – notamment sa disponibilité à la mise en place de tyrannies – sont liés à cette espèce d’aveuglement, à cette incapacité à la vision binoculaire qui seule donne le relief. Unilatéralisme de la poésie masculine. C’est une belle poésie, je ne veux pas lui enlever sa part dans la poésie des humains, mais elle n’est qu’un aspect et toute seule, elle ne peut pas résoudre la question de l’émancipation, toute seule, au contraire, elle peut considérablement la compliquer.

Autre remarque : il n’y a pas « une » émancipation. L’émancipation humaine part toujours de situations concrètes. On se s’émancipe pas en général, ça ne veut rien dire. La femme qui va rencontrer Jésus s’émancipe d’une infirmité bien concrète, et si elle y gagne de la liberté « en général », ce n’est que par ce chemin particulier qui est l’affaire de sa vie. Les femmes s’émancipent de réalités, d’oppression bien particulières. La classe ouvrière ou le salariat s’émancipent de contraintes bien particulières. Et cette multipolarité de l’émancipation, elle non plus n’a pas été très pensée, or pourtant on voit bien que l’émancipation féminine et l’émancipation du salariat ne peuvent se penser qu’à travers des théorisations propres. L’émancipation féminine et l’émancipation du salariat produisent des théorisations hétérogènes, qui ne s’articulent pas forcément l’une à l’autre, qui n’ont aucun avantage à se subordonner l’une à l’autre. Or on (on = beaucoup d’hommes et fort peu de femmes) a subordonné l’émancipation féminine à l’émancipation du salariat par rapport au capitalisme, pôle d’émancipation autoproclamé « dernière instance » de toute émancipation ! Ça ne fonctionne pas comme ça.

L’organisation de l’émancipation humaine doit accepter, doit prendre en compte cette multipolarité, cette diversité des lieux concrets de l’émancipation. Elle doit aussi se dire émancipation pour « le plus grand nombre ». Je suis une femme engagée dans le mouvement d’émancipation des femmes, j’ai une expérience, j’ai un savoir faire, j’apprends à agir, j’apprends à penser de telle sorte que cette émancipation soit effective, et je sais qu’il y a dans ce mouvement des analogies avec ce que font les ouvriers d’une usine qui luttent contre leur exploitation. Dans un contexte complètement différent, hétérogène, ils vont construire des théorisations, apprendre des pratiques, acquérir un savoir faire dans ce qu’on appelle les luttes (que je préfère nommer l’action, parce que ça comprend des luttes et d’autres formes d’intervention)… Ces pôles d’émancipation ont des choses à se dire, mais ils n’ont pas à se surplomber l’un l’autre, il faut qu’ils trouvent une autre façon d’être ensemble et de donner sa force, sa puissance, à cette boussole qu’est l’émancipation. « Vous voulez être plus libres que vous ne l’êtes et moi aussi. Nos situations sont très différentes, nous n’avons pas la même expérience, nous allons nous écouter, nous donner un coup de main, nous agirons toujours de telle sorte que notre émancipation ne se paye pas de votre oppression. » Et puis on peut être à la fois femme, noire, ouvrière, etc… Tous les pôles, toutes les raison d’émancipation se cristallisent ensemble à l’intérieur d’une même personne. Mais il y a toujours une multitude de chemins pour avancer vers la liberté.

3 – De l’eau bouillante dans la marmite

En 1973, le Mali connaît une grave famine. J’ai un ami très proche qui est originaire d’un village du nord du Mali, au bord du fleuve Niger, à la limite entre le Sahel et le désert. Cette année là, dans ce village, il y a des cadavres d’animaux partout, on voit mourir les ânes au pied des épineux, toute la région sent la charogne. Quelques années plus tard, la mère de mon ami me raconte un fait qui m’a frappé. Elle me dit «  Quand nous avons commencé à ne plus avoir de nourriture, je ne voulais pas que les gens le sachent, je ne voulais pas que les voisins se sentent obligés de nous donner à manger. Chaque matin, je mettais de l’eau dans la marmite et je faisais semblant de faire la cuisine » Même dans l’extrême contrainte, la liberté et la grandeur peuvent se frayer un chemin. La mère de mon ami subissait la contrainte de la faim, à quoi s’ajoutait la contrainte des tâches ménagères, car c’était elle bien sûr, et non son époux – un homme admirable – à qui revenaient ces fonctions familiales réputées féminines. Au cœur de l’extrême contrainte, la contrainte de la faim et la contrainte patriarcale de l’affectation des femmes aux travaux ménagers, elle imagine un geste qui est une inspiration pour la liberté de chacun.

Le chemin vers la liberté, on le croise dans des situations qui peuvent paraître extrêmement éloignées du mouvement féministe, qu’on peut même condamner du point de vue du mouvement féministe. Pourtant il faut considérer ces moments épars de liberté et de grandeur, parce que c’est toujours d’un endroit où l’on est libre, où l’on est grand, qu’on s’engage vers davantage de liberté. Or cet endroit où on est libre, il faut le chercher et l’identifier. La mère de mon ami était libre à cet endroit là. Elle aurait pu se laisser abattre, abandonner la partie, elle aurait pu mourir de faim, car en agissant ainsi, elle s’empêchait aussi de mourir de faim. Mais elle a senti qu’en elle- même, il y avait cette grandeur de la liberté, qui est la grandeur humaine. Elle a inventé, elle a imaginé un geste dans cette extrême contrainte, un geste qui affirmait : «  Je suis un être libre et je veux que ma famille soit une famille d’êtres libres, d’êtres humains et non d’animaux qui meurent hébétés sur les dunes. » Là est la vitalité de l’humain, en Afrique comme ailleurs. Non pas dans les images d’enfants hébétés que vont si souvent chercher, en Afrique, les caméras du Nord, et qui nous inspirent la même pitié que pour un petit chat à l’agonie. Mais justement, le geste libre, le geste humain de la maman de mon ami était un geste volontairement caché. De cette histoire, on peut tirer une autre conclusion.

L’émancipation est un mouvement, c’est le mouvement de cette femme face à la contrainte, ce mouvement qui produit un léger clinamen vers la liberté, qui élargit son espace de liberté autant qu’elle le peut dans cette extrême contrainte. Ce mouvement est le but. Or c’est encore un effet de la poésie masculine que de nous représenter l’émancipation comme une étape vers la société émancipée, un moyen et non un but : on va prendre le pouvoir, on va chasser les capitalistes et vous allez voir ce que vous allez voir ! L’émancipation est vécue comme l’accession à une terre promise qui suit inévitablement la traversée de la Mer Rouge ! Faire de l’émancipation son option politique veut dire autre chose. Ça veut dire : «  Je souhaite une société qui bouge vers la liberté ». La société émancipée n’existe pas pour une simple raison : on meurt tous, si je suis garçon, je n’ai pas la liberté d’être fille, si je fais 1,74 m je n’ai pas la liberté d’en faire 1,90… Notre condition physique, matérielle, notre condition sociale, grégaire nous interdisent de voler dans les airs, de vivre éternellement, d’être automatiquement aimé par qui nous aimons et d’éviter la souffrance. L’émancipation aura toujours du grain à moudre. Le caractère matériel de notre existence fait que nous ne serons jamais complètement libres. La matérialité de la société, la matérialité des rapports sociaux font que nous ne serons jamais entièrement libres. Par contre, nous pourrons toujours avancer vers de la liberté.

Le point de vue de l’émancipation dit : « J’aime une société qui continue à avancer vers la liberté ; la société qui me plaît c’est la société qui continue à construire notre humanité, qui continue à inventer ce qui n’est pas donné dans la nature et qui le fait collectivement, ensemble ». C’est donc un vœu assez différent de celui qu’on entend habituellement dans les programmes politique. Il faut se souvenir de la phrase de Karl Marx qui écrit : «  Le communisme est le mouvement qui abolit l’ordre actuel des choses ». Je dirais moi, le communisme est « un » mouvement qui abolit l’ordre actuel des choses, parce que dans les mouvements qui abolissent l’ordre actuel des choses il y en a qui peuvent être terrifiants. La guerre est un mouvement qui abolit l’ordre des choses. La pensée de Karl Marx laisse en suspens le contenu du mouvement, comme si la Terre Promise succédait inévitablement au passage de la Mer Rouge. Or ce que nous appelons de nos vœux, ce n’est pas l’horizon de la Terre Promise, mais c’est le mouvement lui-même, continuer ce mouvement d’humanité qui nous libère les uns les autres.

4 – La pigmentation du pilote

Ma dernière histoire ne concerne pas le mouvement d’émancipation des femmes, mais des réalités qui ont un cousinage avec l’émancipation féminine. Je parle du mouvement d’émancipation des peuples qui ont été dominés par l’empire occidental. Cette domination s’est traduite – pour aller vite – par le racisme, c’est-à-dire par le sentiment d’une supériorité du côté des blancs et par le sentiment d’une infériorité partout ailleurs. Cette histoire a duré longtemps, cinq siècles. C’est moins que la domination masculine, mais c’est long quand même. Cette domination s’est profondément profondément inscrite dans les esprits. Elle occupe notre langage quotidien et notre pratique quotidienne. Le parle bamanan (bambara), la principale langue du Mali. Là-bas, toue le monde m’en félicite. Mais si un Malien parle français en France, ça parait normal ! Je n’y peux rien, c’est l’image de mon corps et celle du corps de mon interlocuteur qui produit cet effet là. Ma femme est malienne, mon fils est métis : mon fils peut dire de lui : «  Je suis black, je suis noir ». Il va se faire comprendre, on ne le prendra pas pour un fou. Mais si je dis «  Mon fils est blanc » ce qui est biologiquement tout aussi légitime, on pensera que je dis n’importe quoi !

Le déséquilibre de ces cinq siècles de conquête occidentale du monde a pénétré l’âme du langage. Pour les femmes c’est une histoire encore plus longue et plus ancrée, néanmoins il y a des parentés : certaines représentation qui se sont complètement naturalisées dans nos réactions, qui nous semblent complètement naturelles, ne sont que la construction historique d’une domination.

La dernière histoire, Nelson Mandela la raconte dans son livre «  Un long chemin vers la liberté ». C’est en1962. Il est alors le chef de l’armée clandestine de l’ANC, l’Umkontho We Sizwe. Il est un vrai héros, un homme qui fait preuve d’un courage physique, d’une ténacité morale extraordinaires et qui le fait pour une cause bien précise qui est d’abolir la suprématie blanche dans son pays. Il raconte qu’alors, il quitte l’Afrique du Sud clandestinement pour aller faire une déposition au siège de l’Organisation de l’Unité Africaine à Addis Abeba. Il arrive d’abord à Lusaka, capitale de la Zambie, il prend l’avion et, au moment où l’avion va décoller, il comprend que le pilote est un Zambien. Et il se rend compte que cette situation le trouble : il aurait préféré que le pilote soit un Blanc. Spontanément, même chez quelqu’un qu’on ne peut soupçonner ni de préjugés raciaux, ni de lâcheté, l’ordre du monde habite les âmes… Nelson Mandela remarque qu’en lui s’est inscrite de façon très profonde la marque de cette histoire et qu’au fond elle le façonne tellement fort que spontanément, involontairement, elle manipule ses affects.

On revient là à ce que j’ai dit au début de cet exposé à propos du travail sur la soumission. Nelson Mandela nous montre une face essentielle du travail que l’Afrique du Sud doit faire, le travail démocratique contre la soumission intériorisée que le peuple d’Afrique du Sud doit mener pour devenir libre. La liberté ! Il ne suffira pas de renverser le Premier Ministre de l’apartheid. Il faudra aussi faire ce travail-là. C’est sans doute un apport de tous ces mouvements d’émancipation contre les oppressions identitaires, nous rappeler une réalité absolument essentielle : la question culturelle, je dirais même la question spirituelle, ne peut pas être placée en deuxième position dans notre action pour la liberté. Construire notre capacité à être libres est tout aussi indispensable qu’élargir nos espaces de liberté Il y a un lien direct entre le politique et l’intime, notre avancée vers l’émancipation ne peut pas se passer de ce travail culturel et spirituel. Il n’est pas un point, un élément d’une politique d’émancipation. Il est le côté pile d’un côté face. Il traverse entièrement tout travail pour l’émancipation humaine. Les femmes engagées pour l’émancipation le savent. Profitons tous de cette expérience.

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