SAGESSES DU MALI

Textes traduits de récits bamanans et maninkas rapportés par Jeli Baba Sissoko, Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé

Les grands récits que transmettent les griots et les chasseurs de l’aire mandingue sont émaillés de pensées immémoriales qui réfèrent les histoires et les personnages à une représentation partagée du monde et de la vie sociale. Ces textes sont dits dans une langue concrète, concise, puissante dont j’ai essayé, dans ces tentatives de traduction, de conserver la scansion et les singularités lexicales. Je les publie ici en hommage à trois grands hommes aujourd’hui disparus, Jeli Baba Sissoko, Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé par qui j’en ai eu connaissance.

GriotsSambala

1 – Dans le monde humain, le temps est trois,
Le temps de dire,
Le temps de faire,
Le temps de voir.
Ainsi, quand vient le jour où ta parole est à dire,
Annonce !
Quand vient le jour où l’affaire doit être faite,
Agis !
Et quand vient le jour d’examiner tout ça,
Alors fais les comptes !
Le monde humain, ce sont ces trois temps là.

2 – Depuis que le monde fut établi par Dieu,
Trois valent mieux que trois.
Quels trois ?
Dieu a établi la beauté, puis le charme qui vaut mieux qu’elle,
Car bien des gens sont beaux, mais sans séduire.
Il a établi le courage, puis la gloire qui vaut mieux que le courage,
Car bien des gens sont courageux, mais sans renom.
Il a établi la richesse, puis la largesse qui vaut mieux qu’elle,
Car bien des gens possèdent la fortune, mais sans être généreux.

3 – Trois et trois ne s’accordent pas.
Depuis que le monde fut établi par Dieu,
Le solliciteur et le méchant ne s’accordent pas,
Le croyant et le païen ne s’accordent pas,
Les deux femmes d’un seul homme, elles non plus ne s’accordent pas.
Donne ta seconde épouse à la première pour qu’elle la vende au marché,
Même si elle ne trouve pas d’acheteur, au moment de rentrer, elle l’aura laissée à crédit.

4 – Trois l’emporte sur trois.
Depuis que ce monde fut établi par Dieu, les puissants l’emportent sur les pauvres,
Les riches l’emportent sur les puissants,
et les enfants qui appellent la bénédiction l’emportent sur les enfants maudits.
C’est ainsi qu’on dit jusqu’à présent :
Trois l’emporte sur trois,
Trois valent mieux que trois,
Trois et trois ne s’accordent pas.

5 – Si tu marches en rêvant, que ton pied heurte une pierre, qu’il s’y blesse, tu peux dire : ça s’est fait par hasard.
Mais dans ce monde humain, il est quatre par hasard qui ne disent jamais la vérité.
Quels quatre ?
L’humain ne repousse pas l’humain par hasard.
L’humain ne s’attache pas à l’humain par hasard.
Quand il s’est attaché, l’humain ne rompt pas par hasard.
Et le vieillard qui lave son pantalon dans la nuit, lui non plus ne fait pas ça par hasard.
C’est ainsi qu’on parle, dans les causeries nocturnes, des quatre par hasard.

6 – Si quelqu’un t’offre un présent, que ce soit en public,
Que le présent passe de main en main,
Que chacun le touche,
Que chacun le voie,
Que tous bénissent ton bienfaiteur.
Pourquoi ?
Parce que ta richesse est quatre.
La maison que ton père t’a laissé est à toi.
Les gens connaissaient ton père et ils savent.
Le grain que tu as moissonné par ton travail est à toi.
Les gens t’ont vu au champ et ils savent.
L’argent que tu as gagné par ton commerce est à toi.
Les gens savent parce que tous vont au marché et t’y voient.
Le présent aussi, le présent qu’on t’a fait est passé de main en main, et nous savons.
Mais si tu détiens une richesse dont nul ne sait rien,
Le soupçon s’installera dans les âmes, la jalousie entrera dans les cœurs, et la concorde en sera troublée.
Or le pays repose sur la concorde.

7 – Si tu trébuches, si tu tombes, souhaite qu’il y ait quelqu’un pour rire de ta chute.
Si personne ne rit de ta chute, c’est qu’elle est grave.
Une chute grave, c’est quoi ?
C’est une chute dont on ne peut se relever.

8 – Nous venons au monde entre des mains humaines
Nous nous en allons entre des mains humaines
L’humain ne se fait pas humain sans compagnie humaine.
L’humain ne se fait pas humain à son insu.
C’est pour cela qu’on dit :
L’ultime remède de l’être humain,
C’est son prochain.

9 – Rien ne se fait de rien
Rien ne se fait sans cause.
Si rien ne s’était fait,
Rien ne se ferait.
C’est dit, donc ça sera
C’est fait, ça se dira.

Car le monde est ainsi fait.

10 – Si tu as entendu : noir,
Comprends : ténèbre
Si tu as entendu : ténèbre,
Comprends : mystère.
Le lieu d’où tout vient,
Le lieu où tout va,
Mystère !
Car le monde est ténèbre,
Ténèbre inconnaissable,
Le monde est mystère,
Mystère impénétrable.

11 – La vie est de partir
Jusqu’à ce qui n’a pas à partir,
Le sans limite
L’incréé

12 – Après qu’il eut achevé son œuvre,
Le Dieu créateur dit au monde : maintenant, enfante  pour toi-même !
Le monde enfanta par dix fois :
Cinq couples de jumeaux.
Il établit ainsi le mariage et la confiance,
Il établit l’entente fraternelle et  la compassion,
Il établit l’amitié et le secret des confidences,
Il établit la connaissance et la foi,
Il établit  le règne et la droiture.
Depuis, le monde existe avec ces dix-là dans sa main.

13 – La mort n’épargne personne,
Même si tu vis dans les délices.
La mort n’épargne personne :
Ce savoir est un grand savoir

Mon maître, je ne crains pas la mort,
La mort ne peut rien contre la renommée.
Père, ce que je crains,
C’est la trahison,
Car le traître n’est le parent de personne.

14 – Connaître les dangers de l’eau
Vaut mieux que connaître l’usage du cheval
Et se connaître soi-même
Vaut mieux que tout.

Se connaître soi-même,
C’est la porte de l’humanité et c’est grand !

15 – O grand arbre !
O grand arbre !
Le grand arbre tombe
En retrouver un bon n’est pas facile.
Les grands hommes sont des grands arbres
Le grand arbre tombe
En retrouver un bon n’est pas facile.

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7 réflexions sur “SAGESSES DU MALI

  1. Merci Jean-Louis pour cette contribution.

    Qu’est-ce qui se passe si nous réintroduisons le chiffre trois (ou à partir de trois) ? Notre démarche en recherche-action nous conduit à explorer la dimension de ce « tiers-espace ».

    On peut se demander à quel point la vision occidentale n’est pas empêtrée dans une relation binaire qui empêche d’aborder la complexité de la condition humaine et de replacer l’humain au cœur des processus, non par esprit « humanitaire », mais parce que comprendre les parcours existentiels, c’est comprendre à l’instar de l’innovation et de l’intelligence sociales les modalités de résolution des situations actuelles. C’est du moins de cette manière situationnelle et intégrale que nous envisageons la dimension humaine au sein du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action.

    Dépasser le chiffre deux, c’est donc ouvrir un champ du possible sans se présenter obligatoirement comme alternative à la relation dichotomique (économie privée / publique, décroissance / croissance, individualisme / communautarisme, etc.), mais plutôt comme l’hétérotopie de contre-espaces. Les « zones autonomes temporaires » des ZAD, des circuits courts, des ateliers d’autofabrication et d’autoformation dégagent de nouvelles perspectives. À travers des îlots volcaniques se laissent entrevoir un archipel qui serait une manière de faire société ensemble.

    Si nous pouvons déplorer l’absence de nouveaux paradigmes susceptibles de décrypter cette réalité ni de nommer les luttes en cours, c’est en partie dû aux limites de la pensée binaire. Nous pouvons remonter l’origine de cette emprise au développement du pouvoir techniciste à partir du XVIIIe siècle, bien avant l’avènement de l’ère numérique. Cette logique technicienne ne se résume donc pas aux avancées technologiques, elle se caractérise par l’instauration de processus autonomes obéissant à leurs propres règles en dehors de toute présence humaine. Dans cet univers, il n’y a pas de morale ou d’éthique, d’humanité ou d’inhumanité, il n’y a que les zéros et les uns propre au langage binaire. La logique technicienne cherche l’optimisation au moindre coût, elle est d’autant plus séduisante qu’elle est colportée par le vecteur humain sous l’apparence de la rationalité.

    Selon cette logique implacable du virus qui a besoin de se propager à travers ses hôtes pour mieux les tuer, l’humain est donc le plus fidèle partisan et artisan d’une globalisation qui permet dans le même mouvement de détruire les écosystèmes avec leurs habitants aux quatre coins de la planète, d’instaurer les logiques financières complètement coupées des logiques de production, de créer un modèle numérique de nos vies (« pattern of life ») dissocié de l’identité sociale des individus. Les exemples ne manquent d’une démission politique ou scientifique, à l’instar de la dernière démonstration flamboyante en Grèce prouvant que la logique technicienne peut éradiquer l’humanité bien plus efficacement qu’une occupation militaire. Et si Google ou Facebook ne sont pas incompatibles avec les régimes totalitaires, c’est que notre double numérique intronisé par les sociétés multinationales du Web 2.0 constitue notre plus fidèle gardien de prison. Nous avons cru les processus génocidaires comme le cauchemar du XXe siècle, pourtant c’est toujours cette même logique technicienne qui prévaut dans le traitement des vagues migratoires arrivant en Europe. C’est cette absence de pensée de la complexité qui empêche d’aborder le mouvement comme une donnée inhérente à la condition humaine.

    Paradoxalement, c’est au plus fort de la domination coloniale entre le milieu du XIXe et du XXe siècle alors que l’Occident prétend être la seule Histoire et donner la leçon aux pays du Sud « hors histoire » que justement l’humain perd cette capacité à orienter l’histoire.

    Nous avons urgemment besoin du tiers pour réintroduire l’humain en tant qu’acteur historique. Nous avons besoin du champ du griot, qu’il rouvre au cœur de nos cités l’espace public populaire de l’arbre à palabres. Il ne s’agit pas de revenir à l’ère prè-industrielle mais de concevoir comment s’insinuent des espaces du commun où chaque personne se réapproprie les capacités d’être acteur-chercheur de sa propre vie, sujet et non pas objet de l’histoire.

    À partir du trois on peut penser autrement, on peut faire levier, on peut rendre visible le rôle du « Tiers État », cette révolution non écrite des Invisibles. Face au storytelling légitimant la domination auprès des dominés, peut exister un autre récit collectif, irrégulier et éruptif à l’opposé du récit lisse et linéaire façonné par la pensée binaire. Il nous reste à l’écrire.

    Hugues Bazin
    Chercheur en sciences sociales
    http://recherche-action.fr/hugues-bazin
    Laboratoire d’innovation Sociale par la Recherche-Action
    http://recherche-action.fr/labo-social/

    Aimé par 1 personne

    • Merci, Hugues, pour cette contribution si charpentée. Elle rejoint beaucoup de mes intuitions. Il est très suggestif de rapprocher l’émergence d’une pensée complexe et l’action ou la parole des dominés contre la domination. Mon ami le professeur Mahamadou Lamine Sagna m’a envoyé la semaine dernière une analyse éclairante/troublante sur la « pensée du blues » où la rythmique, l’usage de la plainte, de la prière, l’affirmation de soi comme être parlant,constituent ensemble une éclosion en acte d’une histoire qui est refusé à la pensée, parce que nié dans son être, dans sa légitimité d’Etre. Franz Fanon (mais aussi Simone ne Beauvoir) introduisent dans le couple héroïque oppresseur/opprimé la musique entêtante d’un incontournable troisième pilier, l’action du dominé contre l’inscription dans son âme de la domination. Je suis en train d’écrire un livre sur ce que l’Occident nomme corruption dans les conditions des Etats africains. En y travaillant, je me suis rendu compte qu’on ne parvenait à rien sans introduire la pensée du complexe dans l’analyse de tels processus (cf. sur ce blog « Le système des arrangements). Les conversations que j’aie eues avec Janine Guespin (Emancipation et pensée du complexe, éditions du Croquant 2015) m’ont beaucoup aidé à avancer dans ce sens, qui contribue de façon décisive à faire entrevoir des issues. Je n’avais pas prêté attention au fait que tu relèves : dans les séquences chiffrées si caractéristiques des grands textes mandingues ou bamanan, le binaire est quasiment toujours exclu. Le monde est trois, quatre, sept, jamais deux. Et il se glisse souvent, à la fin des « nobles » évocations, un terme final tout à fait trivial qui réancre ce qui est pensé dans le mouvement de la vie et accessoirement (?) dans le rire d’autodérision, qui est souvent la première marche de la grandeur (se placer au dessus de soi, même quand on est à terre) mais bien rare, parce qu’assez dangereuse, chez les dominants). Tu soulèves une piste féconde qui ouvre sur des paysages inattendus. On en a besoin.

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  2. Pingback: Nous avons besoin du récit des griots | Journal d'itinérance

  3. Bonjour chers tous,
    honnêtement cela va me pousser à pénétrer dans les réalités du Mali. Honnêtement, j’ignorais presque toutes ces sagesses!
    Félicitations JL D.

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  4. Merci pour cette leçon exemple pour l’humanité.
    Si l’occident fournissait un tant soit peu d’effort pour connaître l’autre leur décadence annoncé ne sera pas

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