A MES AMIS DE BANGUI

En Centrafrique, les défis historiques devant lesquels se trouve placée l’Afrique post coloniale sont comme portés à incandescence. Par où saisir l’explosion qui secoue à nouveau ce pays ? Je m’y suis rendu deux fois dans les six derniers mois pour y faire du théâtre. Je ne sais pas si ce que j’en raconte ici peut être utile. Mais cette expérience fut tellement intense que je m’y risque. 

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Depuis mai dernier, les nouvelles de Bangui ne sont plus pour moi un chapitre désincarné dans la rubrique des violences absurdes qu’égraine la presse d’actualités, mais des visages, des amis, des projets, des menaces, des miracles aussi… Avec la fière équipe bamakoise de BlonBa, nous étions partis là-bas, à l’invitation de l’Alliance française, pour y faire du théâtre. Nous avons joué successivement à Km 5, quartier réputé musulman, zone de fracture, puis à Fatima, dans la cour d’une école catholique qui servait aussi de camp pour les déplacés, puis à Kolongo plage, ruine bucolique en surplomb de l’Oubangui qu’entoure une zone industrielle dévastée, puis devant l’église Saint-Paul et le squelette d’une basilique inachevée.

Km 5. Nous jouons à 15h. Déconseillé la nuit. Deux heures avant la représentation, un meurtre a eu lieu à quelques centaines de mètres. La cause « privée » est avérée. Un mari a tué l’amant supposé de sa femme. Mais l’inquiétude est palpable. Dans ce pays disloqué, on ne sait jamais où retombera l’étincelle. Pour l’occasion, le cinéma Rex, ancien haut lieu de la vie banguissoise aujourd’hui en loques, a été approximativement nettoyé par des jeunes du quartier. Presque présentable. Les spectateurs y entrent pas à pas, précautionneusement. Un jeune chrétien venu là avec un ami musulman m’avoue sa peur. La salle se remplit sans bruit. Tous les sièges apportés par l’Alliance française trouvent preneur. Au fond s’installent, debout, des groupes indécis. Puis le théâtre opère son miracle originel. L’histoire représentée par les cinq artistes maliens emporte le public dans le rire, dans l’émotion, dans l’intelligence du monde. En point d’orgue, une sorte de stupéfaction heureuse : être ensemble, faire pulser ensemble les cœurs et les esprits, faire ensemble vibrer d’applaudissements la salle en déshérence, être grands, humains, ensemble.

Fatima. Nous jouons à 15h. En plein air. Les « déplacés » et les habitants du quartier sont venus en nombre. Tous les âges. Tous les niveaux de compréhension. Faisceau des regards et des rires qui montent comme l’ouragan. Un demi millier de Banguissois, chrétiens pour la plupart, déplacés pour beaucoup du fait des violences interconfessionnelles et xénophobes, font corps avec cinq artistes musulmans et maliens, des Africains comme eux, des Africains dans la gloire de la scène et des vivats. Il y a beaucoup de lumière dans les yeux. Beaucoup de reconnaissance pour les artistes, qui se font héler dans les rues de Bangui – Solo ! Solo ! Ramsès ! Ramsès ! – sans qu’on sache trop bien comment la rumeur de leur visage s’est répandue.

Jamais je n’ai senti avec une telle intensité la puissance, l’importance du théâtre, sa capacité à produire de l’imaginaire commun, de la grandeur, du langage commun.

Je suis retourné à Bangui au début du mois de septembre, pour engager une nouvelle aventure théâtrale : l’adaptation centrafricaine de « Bougouniéré invite à dîner », pièce écrite il y a une dizaine d’année avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye, le plus grand succès public de l’histoire de la compagnie BlonBa. La tension a monté d’un cran. Les commentaires sur la situation sont moins précautionneux. On évite Km 5. Les rancœurs se lâchent. Mais le théâtre joue son office. La pièce, qui devient à Bangui « La soupe de Sidonie », met notamment en scène deux jeunes, un musulman sectaire et un évangéliste illuminé, figures d’une jeunesse ardente et déboussolée si caractéristique de l’Afrique contemporaine. Avec les trois artistes centrafricains qui vont assurer cette reprise s’engage une intense méditation sur le texte et les personnages. Dans la bouche d’un comédien chrétien, les interjections coraniques qui ponctuent les conversations dans tous les pays musulmans sonnent mal. Il se met au défi de les dire correctement. Avec l’aide d’amis musulmans. Défi relevé. Mais comment jouer dans le chaudron centrafricain  cette pièce pensée pour le public malien, où les relations entre islam et christianisme sont cordiales et où les musulmans, très majoritaires, ont le goût de la satire ? L’imbrication du théâtre et de la vie sociale, de l’art et de l’histoire, se noue ici au petit point, dans une aventure qu’on peut dire spirituelle et qui comptera pour nous tous. Des enjeux originels du théâtre, qu’on ne rencontre plus que rarement en Europe, retrouvent ici leur nerf et leur urgence.

Depuis ce week-end, à Bangui, la rage et l’autodestruction ont repris le dessus. Meurtres, pillages, appétits sans frein, cruauté. Le miracle du théâtre, frêle, presque dérisoire, avait montré qu’en Centrafrique comme ailleurs, la communauté humaine sait se reconnaître et vivre ensemble, qu’elle sait se construire ensemble et toucher ensemble à sa grandeur. Elle peut aussi se disloquer. En Centrafrique et ailleurs.

J’ai longuement évoqué dans ce blog les événements survenus ces dernières semaines au Burkina Faso et les ferments de désintégration qui travaillent les sociétés africaines post-coloniales. La splendide réponse que le peuple burkinabè a donné à ce défi est l’encouragement le plus puissant, le plus véridique qui puisse être envoyé aux Centrafricains qui, si nombreux, sont taraudés par un doute paralysant. Dans des conditions historiques certes plus favorables, les Burkinabè ont balayé ce doute qui les travaille aussi.

Comment construire les conditions politiques et les conditions intimes de la confiance ? Confiance en soi. Confiance les uns dans les autres. Le théâtre – l’art en général – n’a pas cette mission. Il n’est pas un instrument pour changer le monde. Mais il inscrit dans nos cœurs et nos intelligences l’expérience du monde changé. Les spectateurs du Km 5 ou de Fatima ont expérimenté, ne serait-ce qu’une heure durant, la république unie de Centrafrique. Cette graine germera-t-elle ? Nul ne le sait. Mais elle est là. Tous mes amis de Bangui et tous mes amis de Bamako qui ont contribué à la planter ont de quoi en être fiers.

En principe, je retourne à Bangui la semaine prochaine. La création de « La soupe de Sidonie » est prévue pour le 16 octobre. Le titre du spectacle que nous avions joué en mai était « Dieu ne dort pas ».

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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