CENTRAFRIQUE : LA VIE PROFANEE DE BACHIR

Mon ami Alain Diab m’envoie de Bangui cette courte méditation sur la mort de Bachir, le jeune Centrafricain égorgé, puis jeté devant une mosquée, dont le meurtre a servi de détonateur à la dernière flambée de violence :

chretiens_musulmans

« Bachir, est l’aîné de la famille. Orphelin du père, sa maman Aichatou a les enfants à charge. Pour les élever elle vend des légumes installés sur des planches en bois sur la place du marché central Kokoro du KM5 où la salutation « as-salam alaykom » côtoyait, autrefois, le « mbi bara mo[1] » au quotidien.

« Elle passe ses journées assise sur une pierre à attendre les clients, qui tardent à venir, avec sur la tête un grand foulard noir en turban délavé et usé pour couvrir ses cheveux, gouttelettes de sueur perlant à son front. Auparavant, dans le quartier d’Aichatou, ses voisines, d’une autre religion, avaient les habitudes de partager avec ses filles les tatouages au henné sur les paumes de leurs mains (sipa) et sur la plante de leurs pieds pour la fête de Tabaski (Aïd el-kebir) et de porter ensemble avec elles les feuilles de palmiers pour le dimanche des Rameaux à la paroisse Saint-Mathias. Bachir est sans métier. Après la mort de son père, faute de moyens, il n’a pas pu poursuivre ses études primaires à l’école Nasradine au KM5. Il est l’aîné, il doit être responsable en veillant sur sa mère, ses frères et sœurs. Tous les jours, on le voit attendre avec les autres taxis-motos en peloton au carrefour Koukoudou, avec sa chemise blanche ornée d’un numéro, prêt à démarrer en trombe. Au lendemain de la fête de Tabaski, soucieux d’aider sa maman à rembourser le mouton qu’elle a acheté pour l’Aïd, il a accepté d’aller loin pendant la nuit.

« Bachir est retourné au quartier, les poches vides, sans taxi-moto, un corps sans vie allongé devant la mosquée. Les voisins ont lavé son corps et sa mère l’a enveloppé par un drap blanc servant de linceul. Aichatou, le soir elle dort sur l’oreiller humide de Bachir trempé de ses larmes, les yeux ouverts. Dépassée, prise de remords, elle ne comprend pas que sa mort si tragique soit associée à cette vengeance aveugle, à cette haine et violence gratuite. Le destin de Bachir ne peut pas être associé au destin de la ville, encore moins au pays : Bachir n’est qu’un taxi-moto et son destin ne peut être lié qu’au destin du marché Kokoro pour qu’il retrouve sa vraie âme, pour y revoir cohabiter, ensemble, les différentes communautés. »

Alain m’envoie aussi, après avoir hésité, une photographie. A droite, au bas de l’image, le visage apaisé et le torse nu de Bachir apparaissent avec une pureté classique, reposant sur un brancard dans la pénombre d’une salle carrelée de blanc. L’amorce de son bras pend. Au bas du cou, on devine le passage du couteau. En haut à gauche, une porte ouverte sur l’aveuglante lumière de la rue laisse entrer des visages, des regards. Il s’y lit tout ce que le mot tragédie porte de plus lourd, de plus suffocant. L’image, gorgée de sens et d’horreur, a la paradoxale beauté des récits fondateurs où nous est racontée la naissance du mal.

Il y a une ressemblance entre Alain et moi, une ressemblance dont nous n’avons jamais parlé entre nous et que nous savons. Sa famille comme la mienne compte des chrétiens et des musulmans. Pour lui comme pour moi, l’Islam et le christianisme sont d’abord des visages aimés, des images de paix, de tendresse familiale, de respect mutuel, de respect devant le mystère de la foi.

La Bible, dans sa première page, annonce que Dieu « créa l’humain à son image » et précise : « homme et femme il le créa ». Le Coran raconte, dans sa plus longue sourate (Al Baqara, la vache), qu’après avoir créé l’humain, Dieu convoqua les anges et leur demanda de s’incliner devant la plus aimée de ses créatures, son chef d’œuvre. Un des anges refusa, par orgueil et par jalousie. Le nom du jaloux est Satan. La tendresse de Dieu pour sa créature bien aimée, les chrétiens l’expriment en Lui donnant le nom de « Père ». Les musulmans, eux, disent « Bissimilah al Rahman al Rahim ». En arabe, la racine de Rahim, qui exprime tendresse miséricordieuse, évoque la matrice féminine où murit toute existence. « Béni soit Dieu, le pardonnant, le matriciel ». Ces textes, même si l’on est agnostique et qu’on leur donne une valeur métaphorique, sont une source inépuisable d’inspiration. Ils enracinent dans la profondeur de la destinée humaine le commandement fondateur de la morale : « Tu ne tueras pas ! ». Ils font du meurtre le signe même, et l’amorce, du grand désordre qui, par soubresauts, conduit les humains à faire de leur humanité un enfer.

En contemplant la photographie de Bachir gisant, image de Dieu profanée par Satan, ces textes s’entrechoquent dans mon âme. Selon toute vraisemblance, le jeune homme a été la victime aléatoire d’une manigance froidement imaginée pour relancer la violence et en tirer un profit « politique » dans un contexte où politique et prédation tendent à se confondre. Métaphorique ou non, c’est l’adjectif français « satanique » qui dit le mieux cette horreur.

J’ai longuement hésité à publier cette image pour accompagner le texte d’Alain. Je ne l’ai pas fait. Dans le chaos éthique qui concasse la Centrafrique, la rage peut submerger la compassion et la vengeance furieuse s’alimenter de cette icône. Imaginons-la. Ressuscitons-la. Chrétiens, musulmans, agnostiques, contemplons ce visage intérieur d’un regard paternel, fraternel, matriciel et chassons Satan.

Alain Diab et Jean-Louis Sagot-Duvauroux

[1] Je te salue, en langue sango

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2 réflexions sur “CENTRAFRIQUE : LA VIE PROFANEE DE BACHIR

  1. Si « la littérature c’est la vie », c’est donc aussi la mort. Et l’amour par la même occasion (« occasion » ?)
    ces textes qui se répondent, se tressent, tissent une étoffe d’humanité dans laquelle il serait bon de retrouver un p
    eu de paix, de repos, de regard…
    Merci
    Marc Delouze

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