CENTRAFRIQUE : LES MOTS CONTRE LA MORT

Aliou, Lucien, Zénaba… La crise centrafricaine est ponctuée de tragédies qui placent chacun devant les enjeux essentiels de l’existence humaine. Elle porte à son paroxysme le défi de la reconstruction et de l’autonomie qui hante toute l’Afrique post-coloniale. Les questions spirituelles, morales, culturelles, politiques s’y enchevêtrent. Voici un récit qui dit beaucoup du pays que visite le pape François.

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Lucien Dambalé se tient souvent assis dans le calme fraternel de la Tuilotte, petit café excepté des violences et situé au cœur de l’Alliance française de Bangui. Je l’y croise régulièrement lors de mes séjours dans la capitale centrafricaine. Le vieil homme ne paye pas de mine, mais c’est un trésor vivant. Dans une République centrafricaine déchiquetée par la haine et la méfiance, la mémoire, qui rassemble, s’est comme évaporée. Pas la mémoire de Lucien. Elle réunit et conserve notamment d’innombrables contes[1] que les enfants appellent en criant « mbayé…é, mbayé…é », une histoire, une histoire ! Lucien est un des derniers chrétiens à habiter encore le KM5, quartier où vivent retranchés la plupart des musulmans banguissois. Il y a quelques jours, une rumeur vient déchirer le calme de la Tuilotte : Lucien a été tué. Lire la suite

DECHEANCE DE NATIONALITE : inutile, raciste, délétère

 

La déchéance de nationalité, rarissime, n’était jusque là possible que pour les binationaux naturalisés depuis moins de 10 ans, 15 ans « pour les crimes et délits constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». Même approuvée par une majorité de sondés, dont le souci de sécurité est compréhensible, l’élargissement à tous les bi-nationaux de cette disposition est une mesure raciste, sans utilité dans la lutte contre le terrorisme, une mesure délétère pour l’unité nationale si souhaitable dans ces circonstances.

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Cette proposition gouvernementale est bordée par des dispositions du droit international – la Déclaration universelle des droits de l’homme notamment –, qui interdisent de transformer quelqu’un en apatride. Elle ne s’appliquera donc qu’aux Français qui disposent d’une autre nationalité, situation que la mondialisation des relations humaines et les hasards de l’amour a rendue fréquente. Cette discrimination qui stigmatisera des centaines de milliers de citoyens nés Français rencontre l’imaginaire apeuré de ceux qui, comme le prêchent Nadine Morano ou Marion Maréchal-Le Pen, peinent à reconnaître comme de vrais Français ceux dont la couleur ou le patronyme signalent qu’ils ont des ascendances familiales au Sud de la Méditerranée. En clair, les Arabes et les Noirs. Ce sont eux qui sont visés, chacun le sait.

Durant l’occupation nazie, des hommes et des femmes, des Français, ont collaboré avec l’envahisseur et se sont fait complices de crimes quantitativement beaucoup plus meurtriers que les horreurs dont les suppôts de Daech ont récemment accablé Paris. Lire la suite

A BAMAKO, UN PAS VERS LA FIN DE LA GUERRE DE 500 ANS

Il y a environ un demi-millénaire, quelques nations européennes engageaient contre les autres peuples de la planète une guerre de conquête qui allait durer cinq cents ans. C’est sans doute le seul conflit qui, dans l’histoire humaine, mérite vraiment la qualification de guerre mondiale. Certains aspects des événements du 20 novembre à Bamako signalent peut-être un autre voie.

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Engagés à la fin du XVe siècle, l’invasion des deux Amériques, la dislocation de l’Afrique du fait de la traite négrière, puis sa colonisation, l’asservissement de l’Asie et de l’Océanie établissent sur le monde ce qu’il est convenu de nommer la domination occidentale. De génération en génération, cette suprématie s’enkyste dans les esprits, établissant une hiérarchie « raciale » qui fait des Blancs le sommet de l’hominisation, délégitimant l’apport des autres civilisations à l’humanisation de l’espèce, instaurant un vertigineux déséquilibre économique entre l’Occident et le reste du monde.

Cette histoire est aujourd’hui sur le reflux. La tectonique de l’histoire est en évolution rapide. Beaucoup de nations naguère assujetties conduisent désormais seules leur destin et la Chine est devenue, pacifiquement, le premier producteur mondial de richesse marchande. La décolonisation, plus qu’imparfaite, a néanmoins donné partout le goût de la libre souveraineté. Lire la suite

THEATRE ET TENSION – créer dans Bangui sous couvre-feu

30 octobre 2015. Toute la journée, le tournoiement des hélicoptères et le crépitement épisodique des armes à feu ont rappelé à qui aurait voulu s’en évader les atroces règlements de compte qui secouent la capitale centrafricaine. L’Alliance française de Bangui décide d’y montrer malgré tout, à 16h, « La soupe de Sidonie »[1], spectacle inspiré d’une pièce de kotèba[2] créé il y a dix ans par la compagnie malienne BlonBa[3].

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L’acteur qui joue le rôle principal –celui d’un chef de famille musulman rêveur et désabusé – est chrétien. Il vit non loin du quartier de Fatima où, ce jour-là, se concentrent les événements meurtriers qui opposent des protagonistes des deux confessions. Il laisse dans les coulisses le téléphone qui le relie à sa famille restée là-bas, entre sur scène. Comme on dit au théâtre, il n’est pas tout à fait là. Le texte s’évapore, revient. Le jeu prend néanmoins. Il prend avec le public, très « mis en jeu » comme le veut la lignée théâtrale du kotèba, mais beaucoup de spectateurs gardent leur portable en main, vibreur aux aguets. Lire la suite