L’AVENEMENT DE NGOLO DIARRA, enfant captif devenu roi de Ségou

 

Régulièrement, je m’exerce à essayer de rendre dans la langue française la scansion, la syntaxe, les particularités lexicologiques de textes classiques maliens dits en langues bamanan ou maninka. J’en ai déjà donné plusieurs exemples dans ce blog. Voici une nouvelle tentative, faite d’après un récit de Jéli Baba Sissoko rapporté par Gérard Dumestre (1). Jeli Baba, immense transmetteur de la littérature orale, y raconte l’avénement de la dynastie des Diarra, qui succède à celle des Coulibaly à la tête du royaume de Ségou, au centre de l’actuel Mali, fin du 18e siècle (2). Les lecteurs qui parlent la langue bamanan (bambara) reconstitueront sans peine le texte original. Les autres seront j’espère touchés de voir ce que devient le français quand il accueille sans chercher à la soumettre la poétique d’une langue lointaine produite à travers un autre univers de pratiques littéraires. 

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Le fleuve Niger devant la ville actuelle de Ségou

 

Ngolo Diarra,

L’origine de son asservissement,

Je veux vous la dire et que vous compreniez.

Ngolo Diarra ne naquit pas captif.

Son père était de Niola.

C’était un Niolaka.

C’était un pauvre.

Au temps où Ngolo naquit,

Ceux qui savent vinrent examiner les comptes de son existence.

A son père, ils dirent :

– Cet enfant là, s’il vient à grandir,

Quelle que soit la famille dans laquelle il s’installera,

Il règnera sur elle.

Le présage fut annoncé.

Les autres fils du père de Ngolo l’examinèrent,

Jusqu’à s’en pénétrer,

Jusqu’à dire :

– Si nous ne cherchons pas un stratagème à l’encontre de cet enfant là,

A la fin des fins, cet enfant-là règnera sur notre descendance.

Vint le changement d’année.

Le roi Biton envoya dire que soit amené le tribut de Niola.

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La vieille Ségou, où est enterré le roi Biton Coulibaly

Eux refusèrent d’en rien révéler à leur père

Jusqu’au jour même de l’échéance.

Alors ils vinrent et lui dirent :

– C’est le jour du tribut,

Le jour d’amener ta part du tribut.

Au moment où la chose est dite, le père n’a ni moyen de prendre, ni moyen de laisser,

Il est sans moyen.

Ses fils lui disent :

– Si tu n’as rien trouvé,

Ajoute cet enfant au tribut de Niola

Nous irons avec lui pour le remettre à Biton Coulibaly dans Ségoukoro.

 

Le temps des ancêtres n’allait pas de notre allure.

En ce temps là, quand Ngolo fut donné à Biton en paiement du tribut de Niola,

Ceux qui savent étaient nombreux,

Et les grands les faisaient siéger auprès d’eux.

 

Le roi Biton place l’enfant chez son épouse de cœur

Pour qu’elle en fasse son homme de peine.

Un jour, Biton siège, lui et ses gens, dans son vestibule.

C’est encore dans l’enfance de Ngolo, avant même qu’il soit circoncis.

Ngolo passe auprès des hommes assis.

Parmi ceux qui savent et qui sont là,

Il en est un qui questionne :

– Biton !

– Namou !

– Roi Biton !

– Namou !

-Cet enfant qui passe, c’est l’enfant de qui ?

Biton dit :

– C’est mon captif. Je l’ai placé chez ma femme, il travaille pour elle.

– Roi, si tu ne trouves pas un stratagème à l’encontre de cet enfant là, à la fin des fins, cet enfant là règnera sur ta descendance.

– Tu n’as rien dit si tu ne dis pas quel stratagème trouver à l’encontre de cet enfant là.

 

Il y a là un homme vieilli dans la ruse et le stratagème.

L’homme dit :

– De stratagème en stratagème,

Si tu annonces que tu enlèves son bien à ton épouse de cœur,

Il en sortira la guerre entre vous.

Ce que tu fais ?

Si tu veux vraiment tendre un piège à l’enfant

Et que nous puissions le tuer,

Alors ôte cet anneau de ton doigt, ce fer,

Confie-le lui,

Dis lui : je t’ai confié ce fer, ne l’égare pas.

A la nuit, il ira se coucher.

S’il s’endort,

Avant que l’aube blanchisse le sol,

Envoie tes hommes,

Qu’ils subtilisent l’anneau,

Qu’ils le jettent au fleuve.

Là, si tu questionnes l’enfant sur l’anneau et qu’il ne puisse le faire voir,

Alors, tu as le motif.

Pour ce motif, tu peux le tuer.

Le roi dit :

– En effet.

 

Il envoie quelqu’un appeler Ngolo.

Ngolo vient.

Biton ôte le fer de son doigt.

Il dit :

Ngolo ! Je te donne ceci et le place sous ta surveillance.

Que rien ne m’empêche de trouver ce fer si jamais le besoin me vient de le porter et que je le cherche auprès de toi.

Ngolo dit :

J’ai entendu !

Ngolo porte à sa taille un gousset,

De ces goussets que portent les garçons avant qu’on les circoncise.

Il ouvre le gousset.

Il y place le fer.

Il va là où les enfants jouent.

 

Ceux du roi le guettent jusqu’à ce qu’il aille se coucher.

L’enfant dort.

Ils viennent ouvrir le gousset de l’enfant qui dort, puis prennent l’anneau, puis le montrent au roi :

– Voici le fer !

Biton dit :

– Maintenant, entrez dans l’eau du fleuve jusqu’à ce qu’elle vous arrive au cou,

Jetez y le fer !

Demain matin, je questionnerai l’enfant sur cet anneau.

S’il ne peut le faire voir,

Alors j’aurai trouvé le motif pour le tuer.

 

Ah, ce que Dieu lui-même arrange, qui pourra le déranger ?

Un grand poisson prit le fer et l’avala.

 

Biton, lui, campe dans ses paroles :

Que l’aube blanchisse le sol,

Il questionnera l’enfant sur le fer.

Le fer n’y sera pas.

Il tuera l’enfant.

 

Le jour levé, le premier repas pris,

Biton envoie quelqu’un dire à Ngolo qu’il vienne.

Ngolo dit :

– Maître, tu m’as appelé.

– Anhan ! Le fer que je t’ai donné, viens avec.

Ngolo ouvre le gousset, y plonge la main.

Il trouve que le fer n’y est pas.

Ah !

Il dit :

– Maître, le fer n’y est pas !

– Ayiwa !

Le roi dit :

Maintenant pars, cherche cet anneau, si d’ici la prière du plein jour tu ne l’as pas trouvé,

Toi même connais le reste et ce que je te ferai, tu le sais.

 

Ngolo part le dire à l’épouse du roi Biton dont il est l’homme de peine et l’enfant,

La femme pleure.

L’enfant pleure.

Des vieillards au cœur mauvais sont à la porte.

Ils sourient.

Ils disent : Cette fois, vraiment, nous avons trouvé le stratagème.

 

D’aube en aube, les pêcheurs du roi vont au fleuve.

Ils vont y jeter leurs filets pour prendre le poisson qu’on met dans la sauce.

Dieu est plus rapide que son messager.

S’Il te veut du bien, tu n’attendras pas.

Les hommes du roi jettent leurs filets.

Leurs mains concordent avec ce grand poisson.

Ils l’attrapent.

 

Parmi les poissons pris,

La part choisie pour l’épouse de cœur est ce grand poisson-là.

Ils vont le donner à l’épouse de cœur.

Ils le lui donnent.

Elle dit à Ngolo :

– Ngolo, maintenant, cesse tes pleurs

Et prépare ton poisson.

On ne renverse pas le cours de la mort.

Au moins, préparons ça, cuisinons-le et mangeons-le.

 

Ngolo partit avec le poisson.

Il l’étendit sur un lambeau de natte.

Il l’ouvrit.

Quand il l’eut ouvert, il en sortit les entrailles.

Il coupa les entrailles.

Il en sortit un fer.

Il le prit.

A ce moment même, il sut.

Il sut jusqu’à pouvoir l’annoncer :

L’anneau qui lui avait été confié, c’était ça.

Il se tut.

 

Ngolo lave le fer.

Il le dépose au fond du gousset.

Il se remet à préparer le poisson.

La joie monte en lui.

Il prépare le poisson jusqu’à finir avec ça.

Il le donne à la maîtresse de maison.

Elle le cuisine.

 

Le besoin de voir Ngolo monta dans l’âme du roi.

A l’heure de la prière du plein jour,

Il dépêcha des hommes pour l’appeler et qu’il vienne.

Ceux-ci allèrent dire à Ngolo :

Le roi veut que tu viennes

Il vint.

Le roi dit :

– Ngolo, où est mon fer ?

Ngolo ouvrit le gousset, il prit l’anneau pour le donner au roi.

Biton dit :

Comment as-tu trouvé ce fer ?

Ngolo dit :

– Gloire à Dieu !

– Je ne te questionne pas sur la gloire de Dieu, je dis : ce fer, où l’as-tu trouvé ? Dis-le moi.

– Ayiwa, ce fer, en tout cas, il se trouvait dans le ventre d’un poisson.

Le roi dit :

– Il n’y a pas de remède contre le destin de cet enfant-ci.

 

Biton gouverna l’enfance de Ngolo et l’éleva près de lui.

Les enfants firent de cet enfant leur chef.

Il devint jeune homme.

Les jeunes gens firent de lui leur chef.

Il les emmena dans les bois sauvages rabattre le gibier,

Puis il finit par aller chasser seul.

Il soulevait autour de lui les désœuvrés et se faisait la main pour la guerre sur les cités sans force.

Quand Biton mourut,

Le pays fut laissé aux mains de Ngolo.

Ainsi vint au pouvoir la race de Ngolo.

 

Notes

1 – In La Geste de Ségou, collection Classiques africains, Librairie Armand Colin, diffusion Les Belles Lettres.

2 – Le royaume de Ségou est fondé au début du 18e siècle par Mamary Coulibaly. Il tombe en 1860, vaincu par les troupes de El Hadj Oumar Tall, chef toucouleur musulman parti du Sénégal pour mener la guerre sainte sur le territoire de l’actuel Mali. Ngolo Diarra en devient le roi en 1766, succédant à Biton Coulibaly. Il meurt en 1790, au retour d’une campagne menée contre les Mossis (actuel Burkina Faso)

 

 

 

 

 

 

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3 réflexions sur “L’AVENEMENT DE NGOLO DIARRA, enfant captif devenu roi de Ségou

  1. Merci Armand. En fait, il ne s’agit pas exactement d’un conte, mais du récit légendaire ou « légendé » (légende : ce qui mérite d’être lu) de l’accession de Ngolo Diarra, qui a bien existé, à la tête du royaume de Ségou. A la différence du statut de l’histoire en Occident, qui est identifiée comme une discipline académique dont l’objectif est la transmission la plus exacte des faits du passé, les grands récits de l’aire mandingue (comme d’ailleurs les récits bibliques) ont pour fonction principale de refonder les relations sociales, par exemple en expliquant à chacun qui est qui. Jusqu’à présent, savoir si Ngolo est un « captif » de naissance ou par accident peut provoquer des discussions enflammées, y compris dans les causeries entre jeunes. Beaucoup de ce qui « tient » la société est figuré dans ces récits, toujours écoutés avec passion à l’occasion d’événements que les Maliens appellent « le social » : mariages, obsèques, baptêmes, féries religieuses, etc. La qualité littéraire du texte bamanan est ici un gage de l’importance de ce qui est dit.

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