PETITES VISITES CHEZ J. CHRIST

 

Je retrouve ce « feuilleton » publié à partir de Noël 2000 dans le quotidien communiste L’Humanité. Il interroge le lien très ambivalent entre croyances et foi, entre idéologies et engagement politique. Cette réflexion sur la vie spirituelle s’adresse autant à ceux qui croient dans l’existence de puissances surnaturelles qu’à ceux, dont je suis, pour qui les figures religieuses sont lues de façon métaphoriques. J’espère qu’elle parlera aux croyants – chrétiens, juifs, musulmans…  – comme aux autres. J’espère aussi qu’elle sera un ferment de tolérance active, de communion dans l’engagement pour l’émancipation humaine, de partage sans sectarisme de « biens communs de l’humanité » historiquement portés par les religions, mais qui en excèdent les frontières. Merci au journal de Jean Jaurès d’avoir publié pendant onze semaines cet plongée un peu insolite dans l’univers de l’Evangile et de ses suites. 

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Le pouvoir religieux, la force des armes et le pouvoir politique condamnent Jésus à mort. Pourquoi ?

1 – Le sexe d’une femme

Pour passer ensemble au troisième millénaire de l’ère chrétienne

Jésus est mort sous le règne de l’empereur romain Tibère, et ceux qui l’entouraient l’ont néanmoins proclamé vivant. La chose est relativement banale. L’Evangile lui même nous relate plusieurs cas de résurrections historiquement anodines. Ce qui l’est moins, c’est l’influence qu’exercent pour des millénaires les « raisons » de cette foi. Et ce que ces « raisons » sont devenues dans les mots et dans les croyances, c’est à dire dans les rapports de force idéologiques, c’est à dire aussi dans les conflits de l’empereur de Rome avec les « hérésies » populaires, ou dans la Bible obsessionelle du Tea party… Car cette histoire nous en apprend toujours beaucoup. Premier épisode de l’enquête.

C’est l’histoire d’une femme qui est exclue de toute vie sociale à cause d’une infirmité sexuelle. Elle a depuis douze ans des pertes de sang continuelles, et la loi religieuse de son peuple – le peuple juif – l’exclut à cause de ça : « Quand une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle sera sept jours dans l’impureté de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir /…/ Quiconque touchera un meuble, quel qu’il soit, où elle se sera assise devra nettoyer ses vêtements, se laver à l’eau, et il sera impur jusqu’au soir. Si quelqu’objet se trouve sur le lit ou sur le meuble sur lequel elle s’est assise, celui qui le touchera sera impur jusqu’au soir /…/ Lorsqu’une femme aura un écoulement de sang de plusieurs jours hors du temps de ses règles, ou si ses règles se prolongent, elle sera pendant toute la durée de cet écoulement dans le même état d’impureté que pendant le temps de ses règles /…/ Vous avertirez les enfants d’Israël de leurs impuretés, afin qu’à cause d’elles ils ne meurent pas en souillant ma demeure qui se trouve au milieu d’eux. » Lévitique 15, 19 à 31.

La femme est exclue de la vie sociale. Elle est exclue de l’intimité avec son Dieu, c’est à dire de ce qui, dans l’univers où elle vit, fonde sa dignité d’être humain et qu’elle se représente aussi, comme tout croyant, dans des formes affectives : l’amour de ce Dieu dont elle souillerait la demeure si elle s’en approchait.

Or l’Evangile nous raconte ceci : « Elle avait entendu parler de Jésus ; venant par derrière dans la foule, elle toucha son manteau. Car elle se disait : « Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée ». Aussitôt, la source d’où elle perdait le sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son infirmité. Aussitôt, Jésus eut conscience de la force qui était sortie de lui, et s’étant retourné dans la foule, il demandait : « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui disaient : « Tu vois la foule qui te presse de tous côtés et tu demandes : qui m’a touché ? » Et il regardait autour de lui pour voir qui avait fait cela. Alors, la femme, toute craintive et tremblante, sachant bien ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. « Ma fille, lui dit-il, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton infirmité ». Marc 5 – 25 à 34

La femme tremble de crainte devant la clôture dans laquelle ont été enfermées toutes les femmes de sa religion, la clôture des impuretés rituelles. Elle a entendu parler de Jésus ; elle avance contre la clôture, elle met une main de l’autre côté, en terrain vierge, par derrière, sur le manteau de Jésus, sur la frange même de son manteau comme dit l’Evangile de Luc, sur ce signe du manteau qui devrait au contraire augmenter sa terreur car il est une marque rituelle du respect pour la Loi et signifie que Jésus est un « rabbi », un rabbin, un « maître » de la loi qui l’exclut. Au risque d’être mordue par la Loi, elle avance une main dans le vide. Et Jésus n’en est nullement offusqué. Il laisse enfreindre apparemment sans souci une loi divine qu’appuient si pesamment des millénaires d’angoisse masculine devant le sexe vivant des femmes, loi qui du coup l’exclut lui aussi, le contraint à « se laver à l’eau » et à être « impur jusqu’au soir ».

Ta foi t’a sauvée.

Miracle tout à fait plausible (on sait bien, aujourd’hui, qu’un tel élan est de nature à soigner de tels maux). Mais qu’a-t-elle entendu dire de ce Jésus pour oser ça et s’en trouver guérie ? Qu’a fait Jésus de nouveau par rapport au dogme de la religion qui les exclut, la femme à jamais et lui-même jusqu’au soir, pour s’en affranchir avec une liberté si bénéfique ?

 

2 – Notre Père

Deux mille ans plus tard, le miracle qui guérit la femme infirme dans son sexe peut sembler une de ces innombrables fantaisies auxquelles les traditions religieuses assignent la mission d’édifier les fidèles. A l’époque, la femme et surtout Jésus prennent un risque vital face à l’organisation des pouvoirs dans la Palestine juive sous administration romaine. La religion est administrée par des prêtres héréditaires qui assurent le culte dans le Temple de Jérusalem. Cette fonction assure leur richesse et leur puissance. L’accès à la vie religieuse est subordonné à des rites de purification et à des sacrifices qui en écartent une immense proportion des juifs de l’époque, soit qu’ils n’aient pas les moyens d’acquérir les animaux à sacrifier que vendent sur le parvis les « marchands du Temple », soit que leur profession les mette en contact avec des substances ou des personnes « impures », ce qui est le cas pour un grand nombre de ceux qui doivent travailler pour vivre. Le parti des prêtres, les Sadducéens, a établi un compromis avec le pouvoir romain, qui dispense les juifs d’adorer l’empereur et les dieux de l’Empire, mais reconnaît l’administration romaine.

Face à cette alliance somme toute classique, la Palestine connaît une intense fermentation politico-religieuse. Les Esseniens forment des monastères où ils cherchent l’absolue pureté en se coupant de tout. Les Pharisiens, ancêtres du judaïsme rabbinique et inventeurs de la synagogue, proposent une pratique religieuse moins juridique, plus spirituelle, mais orthodoxe néanmoins, et qui saura maintenir le judaïsme après la destruction du Temple, en 70. Les Zélotes veulent chasser les Romains et développent une action clandestine franchement politique. Les Baptistes, dont le maître aujourd’hui le plus connu est Jean, prêchent une purification simplifiée, le baptême dans l’eau vive, qui dispense par la suite des rites coûteux imposés par les prêtres et renvoie les croyants à la conversion du cœur.

Jésus, sans doute issu du milieu pharisien comme l’indique son titre de « rabbi » et sa fréquentation des synagogues, radicalise le message religieux des Baptistes en prônant le baptême « dans l’esprit », en s’affranchissant de toute obligation purificatoire, en fustigeant violemment le culte officiel, voire en chassant les marchands du Temple. Il est suivi par un petit peuple disparate qui se voit ainsi réhabilité dans son droit à la vie spirituelle. La femme au flux de sang qui ne s’arrête pas en est un exemple. Son audace (sa « foi ») et sa guérison menacent le fonds de commerce des chefs religieux, et c’est exactement pour ça que Jésus va être crucifié. Il est condamné à mort par le conseil des prêtres pour avoir prétendument affirmé vouloir détruire le Temple, accusation globale qui au fond résume bien le mouvement général de sa prédication et de ses fréquentations, puis il est exécuté par les Romains au nom de l’alliance politico-religieuse qui assure la paix dans ce canton de l’Empire.

Voici, en très gros, comment la pratique du guérisseur Jésus s’inscrit dans la vie politique de son milieu. Elle se traduit par des rapports humains incroyablement libres et libérateurs qui frappent ceux qui l’entourent au point qu’une femme en état d’impureté puisse oser venir « toucher la frange de son manteau » et s’en trouve guérie. Sur le plan des représentations, Jésus traduit cette pratique dans une innovation théologique majeure, l’affirmation, centrale dans sa prédication et ses pratiques religieuses, que Dieu est Père. Il dit à ceux qui l’écoutent : inutile de passer par les prêtres ou les marchands du Temple pour être dans la proximité de votre Dieu ; il est un Père aimant et il n’a pas besoin d’être payé pour vous aimer, ni pour vous pardonner ; il vous a fait frères et il lui suffit que vous vous aimiez les uns les autres.

La destinée extraordinaire de cette innovation théologique, la manière dont elle à joué sur l’histoire et dont l’histoire s’est jouée d’elle, sa naissance anecdotique lue comme une menace par Caïphe le grand-prêtre et le procurateur romain Pilate, sa plasticité qui a pu en faire une arme redoutable aux mains de la puissance romaine devenue chrétienne, et qui modèle aujourd’hui encore le consensus américain autour de la destinée de l’Empire, tout cela mérite qu’on regarde de plus près ce qui se passe autour des trois mots : « Dieu est Père ».

 

3 – L’histoire de Dieu

Lorsque, pour représenter son engagement contre les marchandages religieux dont                       le clergé du Temple a fait son fonds de commerce, Jésus affirme que Dieu est un père compatissant vers lequel il suffit de se tourner par l’esprit et la pratique de l’amour du prochain, il s’inscrit dans une histoire singulière qui est l’histoire du Dieu d’Israël, où si l’on veut l’histoire des représentations religieuses qu’Israël s’est données pour penser sa destinée. Il le fait sur le socle non pas d’une histoire universelle des idées qui mènerait son tranquille chemin sous la houlette de la Providence, mais dans la singularité d’une doctrine qu’il a reçue de son père, de sa mère, de la société qui l’entoure. Ce père divin, ce n’est pas le Zeus des Grecs, ni le Ra des Egyptiens, ni l’Un du Parménide de Platon, mais un Dieu singulier, provincial, issu d’une longue et singulière histoire de représentations. Dieu unique : contrairement aux peuples voisins, les Hébreux n’ont qu’un Dieu. Dieu jaloux : contrairement aux Dieux voisins, le Dieu d’Israël ne tolère pas qu’on implore les divinités étrangères. Dieu perméable à la philosophie : la littérature religieuse juive en langue grecque esquisse déjà le lien entre le Dieu unique d’Abraham et la pensée hellénistique.

Comme tous les hommes de tous les temps, Jésus hérite d’un système de représentations qui permet tant bien que mal d’intervenir sur le réel, de l’accepter, de mettre des mots sur les mystères de l’existence, mais aussi de figer en le légitimant l’ordre des choses tel qu’il est reçu. Quand Jésus dit « Dieu est Père », le contenu de ce qu’il énonce est au premier abord assez peu original. Les prophètes, les psaumes ont déjà, et longuement, évoqué la tendresse de Dieu, parfois même comparé à une mère. Jusqu’à sa mort, Jésus reste juif, juif dissident certes, mais non pas chrétien. Le corps de la doctrine religieuse dans laquelle il construit sa vie spirituelle et diffuse sa prédication, il semble ne pas la contester.

D’ailleurs, ce n’est pas parce que Dieu est Père que la femme affligée de saignements continus vient toucher le manteau de Jésus, c’est parce que Jésus est bon. Et c’est parce que Jésus pratique ce risque de la bonté, dans sa sphère « professionnelle », la sphère religieuse, c’est pour expliquer l’urgence de cette bonté qu’il ajoute à la doctrine de sa religion provinciale la proclamation : Dieu est Père. Retenons deux caractéristiques de cette proclamation. Première caractéristique : elle intervient sur le bloc de représentations hérité d’Israël, mais comme à la marge, comme si la liberté que prend Jésus avec ces représentations fonctionnait non pas en remplacement de ce bloc – système contre système -, mais de manière critique, comme un point de vue nouveau qui l’interrogerait sans toutefois le dissoudre. Deuxième caractéristique : cette innovation est très directement liée à une pratique, à l’interrogation d’une pratique sur un discours religieux qui a du mal à en rendre compte, une pratique qui appelle d’autres figures pour être dite dans sa plénitude.

La grande nouveauté, chez Jésus, ce n’est pas un corps de croyances, mais la conviction en acte que la compassion à l’endroit des pauvres, des malades, des exclus est une exigence qui surpasse les règles et les rites de sa religion. Conviction en acte, acte de foi qui lui fait courir un risque mortel et conscient dont il mourra. Ce pied qu’il met dans le vide, cette prise de risque en pratique se « dépose », se sédimente en croyance, au sens où l’Eglise catholique parle aujourd’hui encore du « dépot de la foi ». Tout de suite, la proclamation « Dieu est Père » est marquée par une ambivalence fondamentale. La formule est la trace, le dépot d’une pratique mettant en cause l’ordre établi. Elle est d’abord une formulation critique, une novation théorique : « Non, prêtres de Jérusalem, vous ne pouvez faire endosser au Dieu d’Israël et à sa religion la dureté de vos pratiques, parce que le Dieu d’Israël n’est pas comme vous dites, parce qu’il est Père ». Mais elle se présente aussi avec un contenu, sous la forme d’une affirmation dogmatique : « Il y a un Dieu et il est Père ». Ce rapport de la foi à la croyance, d’une pratique novatrice à l’idéologie qui la « représente » mérite je crois une petite visite.

 

4 – Croyance en construction

Dans l’univers idéologique où vit Jésus, la construction de l’image de soi, les normes qui permettent de se considérer et d’être considéré comme « quelqu’un de bien », de façon plus générale toute vie spirituelle passent par la religion, les représentations qu’elle porte, l’appareil qui en assure l’entretien et la célébration. Jésus lui-même n’en sort pas. C’est par référence à la religion et en termes religieux qu’il exprime l’expérience pratique dans laquelle il s’est engagé. Par compassion pour les exclus de la vie spirituelle, il fait exploser les clôtures du rituel juif orthodoxe, prenant ainsi un risque mortel. Mais comme tout autre être humain engagé dans une novation historique, pour se représenter ses actes et pour se faire entendre, il traduit cette pratique dans les mots et les croyances qu’il a sous la main.

Il y a beaucoup d’aléatoire dans la proclamation que Dieu est Père. Aléatoire d’une naissance dans un peuple monothéiste, au milieu d’un océan d’autres qui ne le sont pas. Aléatoire d’une image, celle du père, pour exprimer la sollicitude miséricordieuse de ce Dieu. Pourquoi pas un Dieu maternel, comme l’évoquent certains passages des prophètes bibliques ? Aléatoire d’une histoire individuelle qui amène ce Jésus, non seulement à proclamer la paternité divine, mais à l’exprimer à travers un terme dont l’étrange familiarité frappe ceux qui le suivent: Abba ! Presque : Papa !

Bien sûr, le point de vue rétrospectif du christianisme devenu religion, puis religion impériale lira dans tous ces aléas la marque de la Providence, écartant comme apocryphes et mensongères les constructions doctrinales qui ne conduisent pas à la ligne orthodoxe approuvée, voire imposée par l’empereur Constantin. Contentons nous ici d’explorer comment l’expression centrale de la foi de Jésus a « pris » en croyance dans un système d’orthodoxie religieuse.

Bien qu’écrits plusieurs décennies après les événements, et déjà bien imprégnés des évolutions des premières communautés chrétiennes, les Evangiles canoniques (retenus par l’Eglise comme orthodoxes) sont avares de définitions doctrinales. Le « statut » théologique de la personne de Jésus (est-il Dieu, homme, messie, prophète ?) n’y est évoqué que de façon très énigmatique. Seul L’Evangile de Jean, celui qui a été rédigé le plus tardivement, formalise vraiment dans son splendide prologue, un début de dogme articulé autour de la proclamation : Dieu est Père.

Ce texte divinise Jésus en en faisant le « verbe », le « logos » de Dieu, Dieu en tant qu’il se manifeste aux hommes. Jésus n’est plus simplement un des fils de Dieu, mais devient son Fils unique par lequel les autres humains « reçoivent le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Sous ces affirmations, on peut lire la jonction entre l’histoire de Jésus et une problématique philosophique inspirée de la pensée grecque, problématique d’ailleurs déjà présente dans certains des derniers livres de la Bible, notamment le livre de la Sagesse. Si Dieu est absolument transcendant, antérieur, infini, comment l’homme pourrait-il le connaître? Il faut nécessairement que Dieu lui-même se donne à voir, se manifeste. Le texte attribué à Jean bricole une formulation qui fait la synthèse entre cette spéculation philosophique et la proclamation d’un Dieu Père : le Dieu transcendant, antérieur est un Père qui engendre sa propre manifestation sous la forme d’un homme qui est aussi son Fils, autrement dit, Dieu en tant qu’il nous parle, Dieu en tant qu’il se donne à comprendre aux hommes, c’est Jésus. C’est l’origine de la croyance selon laquelle Dieu est un en trois « personnes ». C’est aussi un montage théorique d’une grande beauté, très séduisant, le début d’une « construction de l’esprit » qui va prendre pour de « belles raisons ». Et c’est encore ouvrir le message populaire et provincial de Jésus sur les classes cultivées de l’Empire. Déjà sont là beaucoup des éléments qui permettent à une croyance solide et durable de s’établir.

 

5 – L’empereur entre en scène

Quand Jésus meurt et que ses disciples interprètent cet échec apparent comme l’annonce de temps nouveaux, ils conservent un double souvenir. D’abord, la pratique de Jésus, cet engagement jusqu’au bout, cette foi dans l’amour des pauvres, des affligés, des humiliés, foi explicitement dirigée contre le pouvoir religieux qui les exclut. Ils en ont la conviction, la mort infamante de Jésus ne peut pas être l’échec de cette foi là, cette foi dont ils ont vécu les bienfaits et dont ils témoignent. Non, Jésus n’a pas été vaincu par les prêtres ! Non, en dépit de cette mort infamante, Jésus est Seigneur !

Ensuite – il faudrait dire en même temps -, ils retiennent quelques croyances à travers lesquelles Jésus a mis des mots sur son engagement, sur sa foi. Parmi elles : Dieu est Père. Et ces mots, ils vont immédiatement les enrichir de ce qui alimente la vie spirituelle de leurs contemporains. La croyance en un Dieu trinitaire est le fruit de cet enrichissement. Elle se constitue par la jonction entre la pratique de Jésus, sa traduction dans la proclamation « Dieu est Père » et les spéculations de la pensée grecque sur le principe de l’univers. Elle résulte d’un travail on pourrait dire de contemplation, processus assez analogue à celui qui conduit un peintre à représenter une scène religieuse par la mise en résonnance d’un contenu religieux – la nativité, l’annonciation, la crucifixion – avec son apport de peintre à l’histoire des images, son goût pour telle couleur ou telle attitude et bien sûr les représentations du moment…

Ce travail de mise en références est encore, d’une certaine manière, un travail critique. Il teste la profondeur de champ d’une croyance, son aptitude à porter de la vie spirituelle dans un certain contexte idéologique, à donner un sens à la vie, à investir de façon féconde les bastions avancés de la civilisation, par exemple l’art ou la philosophie. Il ressemble assez exactement à ce que feront bien plus tard un Teilhard de Chardin référant les croyances chrétiennes à ses découvertes paléontologiques, un Drewerman qui les plonge dans le bain de la psychanalyse, ou encore la théologie de la libération frottant l’Evangile des béatitudes aux thématiques marxistes de l’aliénation ou de la lutte des classes. Il s’agit toujours de donner des mots pour se dire à un engagement pratique, des mots qui soient crédibles, en d’autres termes de produire des croyances pour dire une pratique de foi.

Ces constructions de l’esprit (les croyants écriront « de l’Esprit ») ont une puissance « esthétique » indéniable. Elles gardent la trace de la foi, de la prise de risque en pratique qui les a motivées et peuvent de ce fait inviter par un effet retour à ces prises de risque, à ces pratiques de foi. Elles constituent souvent en elles-mêmes une prise de risque, un acte de foi mettant en péril la tranquillité ou même la vie de ceux qui les élaborent : Jésus, Drewerman, Teilhard de Chardin ou les théologiens de la libération sont poursuivis par la colère du Grand Prêtre. Mais dans le même mouvement, elles prennent aussi, sans qu’il soit possible de faire autrement, la forme de pures croyances. Et ces croyances, dont le montage s’est fait dans le champ des luttes idéologiques, sont nécessairement placées non pas au ciel, mais quelque part dans les affrontements de l’histoire humaine. C’est là que ça se corse.

Pure croyance. Le mouvement qui pousse Jésus à bouleverser en pratique l’ordre des vanités humaines, un poète à ouvrir le champ des mots, une foule révolutionnaire à jeter à bas un Etat oppressif est par nature une échappée en terrain libre. Là, les pouvoirs perdent la main. Par contre, ils sont très rôdés à l’instrumentalisation des croyances dans lesquelles ces expériences de liberté vont historiquement trouver les mots pour se dire : Admets que Dieu est Père ou c’est le bûcher ! Toute tragédie qui ne respectera pas les trois unités sera déclarée sans valeur ! Si tu n’avoues pas que le socialisme est l’avenir de l’homme, au goulag !

Croyance née dans les fractures d’une société de classe. La théologie trinitaire n’est pas seulement un splendide montage spéculatif autour de l’expérience de Jésus. Elle est aussi le sésame qui crédibilise la foi nouvelle aux yeux des classes dirigeantes de l’empire romain. Et ça, ça intéresse bougrement le pouvoir impérial.

 

6 – Pater omnipotens

Au début du 4e siècle, le chef de guerre Constantin réunifie l’empire romain autour de la nouvelle Rome, Constantinople (aujourd’hui Istanbul). Le vieil animisme gréco-romain, religion honorant les puissances de la nature et des lieux, a perdu sa force fédératrice. Les classes dominantes se sont le plus souvent converties à l’universalisme philosophique qui continue la pensée grecque : stoïcisme, néo-platonisme. Elles jouissent de la civilisation apportée par l’empire unique et croient à un principe unique de l’univers.

Il y a aussi cette nouvelle foi, encombrante et divisée, qui prend dans les masses autour de la figure d’un sauveur compatissant, Jésus-Christ. L’Etat l’a d’abord combattue comme subversive : refus de rendre un culte à l’empereur, prédictions apocalyptiques contre l’ordre établi, mouvements incontrôlés dans la plèbe, prétention intolérante à l’unique vérité. Mais de plus en plus, de grands intellectuels de la romanité s’y rallient et la policent. Bien sûr, le message évangélique est écrit dans un grec qui sent l’hébreu. Sa simplicité presque naïve fait contraste avec la sophistication des débats qui agitent les beaux esprits de Byzance ou d’Alexandrie. Mais ce Dieu unique qui s’exprime à travers sa Parole faite homme et qui inspire le Bien par l’action son Esprit, voilà matière à des développements autrement plus chics que ces réunions d’illuminés aux mains calleuses profanant la paix des catacombes. Une possible rencontre entre l’esclave abruti de travail qu’émerveille la bonté du guérisseur Jésus, l’intellectuel raffiné contemplant le Logos où se manifeste la vérité cachée de l’univers et le chef militaire qui remet en ordre de bataille un empire à l’unité chancellante?

Sommairement dit, il y a de cela dans la décision inédite que prend Constantin, devenu maître de tout l’empire, en réunissant à Nicée, près de la future Constantinople, le premier « concile œcuménique » de l’histoire chrétienne. L’événement a une dénomination bien solennelle, mais en réalité, le pape de Rome n’y est pas, la Gaule n’est représentée que par l’obscur évêque de Die sans doute en voyage dans la région, et le concile ne réunit que deux cents responsables d’églises dont la plupart viennent des provinces environnantes.

Constantin est-il alors personnellement chrétien ? C’est douteux. Mais il a fait une constatation politique : les églises et la doctrine chrétiennes sont en bonne place pour assurer la cohésion idéologique de l’Etat et la police des consciences. Encore faut-il qu’un accord soit trouvé autour d’une « règle de foi » unique donc contrôlable, et d’une discipline ecclésiastique universellement assurée. Or les spéculations sur la nature du Dieu trinitaire font l’objet de querelles « byzantines », auxquelles il est vraisemblable que Constantin ne comprend pas grand chose. Ordre est donné aux évêques de trouver une formulation unique et de réduire ainsi, sous la protection vigilante de l’Etat, le fatras des divergences qui empêchent l’unité doctrinale.

Le Concile est ouvert et présidé par l’Empereur. Il aboutit à un texte, le fameux Credo ou Symbole de Nicée, qui reste jusqu’à présent le résumé des croyances identifiant ceux qui sont reconnus par les autorités ecclésiastiques comme partageant la foi chrétienne. L’Etat dispose désormais d’un test patronné par l’Esprit Saint pour débusquer les esprits forts et souder l’unité de l’Empire. Maintenant qu’est clairement établie la vérité divine, va pouvoir commencer un travail officiel de toilettage de l’histoire chrétienne. Seul quatre des très nombreux Evangiles écrits après la mort de Jésus sont retenus comme canoniques. Toutes les constructions théologiques antérieures qui ne conduisent pas au compromis de Nicée sont condamnées comme hérétiques. La ligne officielle est clairement spiritualiste et le salut y est affaire de vie intérieure. Tous les groupes chrétiens, souvent d’origine populaire, qui ont cru comprendre que Jésus soignait aussi les corps et chassait les marchands du Temple, sont évidemment anathémisés avec la plus grande vigueur, ceux du passé, ceux du présent et ceux de l’avenir. La proclamation d’un Dieu Père ouvrant l’espoir aux exclus devient la croyance en un Père tout-puissant, Pater omnipotens, curieusement proche de l’image emblématique que veut se donner le nouveau pouvoir.

 

7 – Une foi sans croyances ?

Une femme est exclue de la compagnie de son peuple et de son Dieu à cause d’un flux de sang qui la rend impure aux yeux des prêtres de sa religion. Elle croit en ce Jésus dont la bonté n’a pas peur du risque. Elle se tourne vers lui. Il l’accueille au péril de sa réputation, et finalement de sa vie. Il lui dit : ta foi t’a sauvée. C’est concret. C’est crédible. « Dieu est Père » est la croyance historiquement posée par Jésus sur cette pratique de foi, à tel point que ceux qui le suivent pourront dire, comme en raccourci : J’ai la foi en Dieu le Père. Mais si on détache cette croyance de la pratique qui l’a fait naître, que devient-elle ? De quoi peut bien concrètement nous sauver le fait de croire qu’il existe dans l’au delà un père surnaturel et tout puissant ? De rien, répond l’Evangile dans un texte splendide qui sous-entend une distinction radicale entre croyance et foi pratiquée, une supériorité radicale de la pratique sur la croyance.

Au chapitre 25, de l’Evangile de Matthieu, on lit cette parabole du jugement dernier. A ceux qu’il accueille avec lui, le Christ dit : J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. Ceux-là étonnés, interrogent : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? Et il répond : Dans la mesure ou vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

L’éventuelle croyance que derrière les pauvres se cache Jésus lui-même ne compte pour rien. Aucune des croyances qui s’attachent à Jésus ne comptent face à l’engagement pratiqué. C’est d’ailleurs ce que renforce la seconde séquence, quand les réprouvés demandent à leur tour : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier et de ne te point secourir, laissant entendre qu’ils l’auraient fait, bien sûr, s’ils avaient rencontré le messie de leur croyance. Mais celui-ci leur répond : En vérité, je vous le dis, dans la mesure ou vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait et il les renvoit à leur peine éternelle. Ainsi la foi ne justifie et ne sauve, pour reprendre les termes de l’apôtre Paul, que dans la mesure où elle est un engagement pratiqué dans les dépassements de la compassion. Réduite à un catalogue de croyances, même soutenu avec la plus forte des convictions, elle n’est rien.

Mis en selle par l’empereur Constantin, relayé à l’occasion par les polices d’État et les tribunaux d’inquisition, l’appareil ecclésiastique aura une tendance naturelle à tirer le mot foi du seul côté propice à ses contrôles : l’adhésion proclamée à des croyances religieuses. Aujourd’hui encore, est considéré comme membre de la religion de Jésus non celui qui pratique le dépassement sur la voie de la compassion – c’est en effet incontrôlable -, mais celui qui accomplit les procédures archivées d’entrée dans l’église et récite le Credo en croyant fermement à la réalité objective des représentations religieuses hétéroclites dont ce formulaire est le puzzle. Il devient ainsi possible de dénombrer l’assemblée des saints, d’excommunier si nécessaire, de récolter le denier du culte et de contrôler depuis le sémaphore des confessionnaux le degré d’assujettissement des consciences aux règlements touffus de la Loi.

Je crois qu’appréhender correctement l’ambivalence inévitable de la foi – prise de risque en pratique capable en effet de produire du nouveau, de l’inédit, de l’incroyable ; croyances « représentant » cette prise de risque – est un préalable déterminant pour toute critique rationaliste de la religion qui ne se réduise pas à un catalogue de sarcasmes et puisse rendre compte d’un phénomène aussi durable. Je crois aussi qu’il y a là un nœud extrêmement fécond pour penser de façon plus générale le rapport entre les pratiques novatrices, libératrices et les idéologies qui les représentent, idéologies, on le sait bien, qui peuvent un jour se faire prétexte à les étouffer.

 

8 – Critique sans système

Les Evangiles mettent la pratique au dessus de la croyance, mais l’Eglise constantinienne renversera cette hiérarchie en faisant d’un catalogue de croyances – le Credo – le test obligatoire permettant de savoir qui est « fidèle » et qui ne l’est pas. Ce renversement nous en apprend beaucoup sur les enjeux de pouvoir qui entourent les constructions idéologiques, même et peut-être surtout quand elles naissent de pratiques libératrices.

Lorsqu’un partisan de la transformation sociale affirme que « le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire », c’est en quelque sorte une croyance. Et il est fort possible que dans trois ou cinq siècles, quand nos descendants évoqueront ceux qui aujourd’hui partagent avec moi cette croyance, ils nous plaignent pour notre naïveté. Peut-être qu’avant ça, la société capitaliste aura provoqué sa propre fin, soit par un conflit armé, soit par la destruction sans retour des ressources et des rythmes de la planète. Bien sûr, tous ceux qui croient à une vérité de l’histoire, à une destinée inscrite dans les gènes de la civilisation, et beaucoup de marxistes en sont, s’insurgeront qu’on appelle croyance ce qu’ils regardent comme une connaissance scientifique, mais ils le feront au nom d’une croyance cette fois carrément difficile à gober pour un matérialiste conséquent, quoiqu’elle ait été rendue quasiment obligatoire par les églises staliniennes, la croyance dans le progrès nécessaire et continu.

La croyance que « le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire » n’est pas pour autant dénuée de vérité. Elle est vraie en tant qu’elle s’articule à une pratique politique qui met en œuvre les rapports de forces permettant un dépassement du capitalisme, en tant qu’elle en est la trace, le souvenir, le dépôt. Elle est vraie en tant qu’elle contribue à produire ce qu’elle nomme, en tant qu’elle est elle-même engagée dans le processus, qu’elle témoigne d’une prise de risque, d’une mise en mouvement, d’une novation. Elle est vraie en tant qu’il faut nommer les choses qu’on veut pour au moins risquer de les obtenir. Elle est vraie parce qu’elle convoque d’autres que soi à se réunir dans une action commune. Là par où elle pourrait être fausse, c’est seulement l’éventuelle incapacité des humains à produire sa vérité, son possible. Et pour la même raison, l’incapacité à dire l’avenir de façon certaine, car l’avenir n’est pas le fruit de seuls mécanismes, mais aussi de désirs aléatoires mis en marche par des peuples singuliers.

Bien sûr, il y a une différence entre la croyance qui s’exprime dans les mots « Le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire » et celle de Jésus quand il dit « Dieu est père ». Le Dieu dans lequel croit Jésus est un être surnaturel. Ni le capitalisme, ni l’histoire, ni sa fin ne se situent en dehors de la nature des choses. L’éventuel dépassement du capitalisme est un possible envisageable sans qu’il soit besoin de recourir à des spéculations métaphysiques. On emploiera le terme « idéologie », plutôt que « croyance ». Mais c’est par des mouvements analogues que la foi mène à la croyance et la pratique libératrice à l’idéologie, puis la croyance ou l’idéologie à l’enfermement dogmatique.

Nous avons vu dans les épisodes précédents en quoi l’affirmation « Dieu est père » est d’abord chez Jésus une formulation critique, une croyance qui vient mettre en cause le système dogmatique du judaïsme sacerdotal en révélant sa dureté pour les pauvres et les exclus : « Non, comme j’en témoigne par ma pratique, Dieu ne peut pas être comme vous dites, il est autre que ce que vous dites, il est père ». Et c’est seulement dans les conditions de ce mouvement critique que la croyance « Dieu est père » peut concrètement sauver de cette dureté, en tant qu’elle est une invitation à poser des pratiques novatrices face à un système d’oppression.

Notons que le principal ouvrage de Karl Marx, Le Capital, se présente non pas comme un traité d’économie politique qui viendrait en concurrence d’une autre théorie, mais comme une « critique » de l’économie politique, comme le point de vue critique que produit dans l’économie politique le fait d’être engagé dans la pratique des luttes ouvrières : comment penser l’économie politique quand on est de ce côté là des luttes de classe et qu’en voit-on ? Ou encore : de quels mouvements de la pensée et de la connaissance s’accompagnent les mouvements de l’histoire ? Ou encore : à quelles conditions les mouvements de la pensée et de la connaissance peuvent-il contribuer à la novation dans l’histoire ? Karl Marx et Jésus Christ, même débat ?

 

9 – Opiums du peuple

Ces petites visites chez J. Christ nous ont fait entrer dans le processus de transformation d’une pratique libératrice en un système de croyances, puis dans l’enfermement de ces croyances au service des pouvoirs. L’enchantement que portent les croyances religieuses, mais également les idéologies politiques, sont d’une certaine manière la trace de cette histoire ambivalente. Il y a quelque chose de crédible, de vécu dans la croyance que Dieu est Père ou que la révolution socialiste est la vérité de l’histoire, parce que ces croyances ne sont pas nées de rien, qu’elles sont nées dans le mouvement de la vie, que d’une certaine manière elles en attestent. Les croyants affirment tous être « témoins » de leurs croyances. D’une certaine façon, c’est vrai. Ils sont témoins qu’il s’est passé quelque chose de nouveau dans l’histoire, dans leur histoire, quelque chose qui leur semble mériter fidélité. Puis ils mettent ça en forme dans des mots qui disent non le passé dont ils témoignent, mais l’avenir qu’il leur permet de rêver. Le témoignage vient toujours après l’événement. Mais le témoignage sur l’événement de la foi, ou disons de façon plus laïque le témoignage sur un engagement novateur, embrasse l’ensemble de la perspective initiée par la novation. Je fais grève, le patron cède et je témoigne qu’une autre société est possible ; les prêtres m’excluent du culte, mais je rencontre un homme bon du nom de Jésus qui m’accepte avec tendresse et me dit que Dieu est père.

Le Dieu père ou la société sans classe ont formalisé dans l’histoire des mots l’expérience que la perspective humaine n’est pas fermée, que du nouveau, de l’émancipation peuvent advenir. Ces deux notions vivent ensuite de leur propre vie et contiennent l’une et l’autre une part d’enchantement. Cependant, tant que n’est pas oubliée la pratique libératrice comme instance déterminante, tant que la croyance ne s’est pas substituée à la pratique, qu’elle continue à s’y alimenter, à en être modelée, modifiée, qu’elle la dit sans la supplanter, l’enchantement qu’elle provoque reste la poésie du possible et se trouve empêché de devenir mystification. Mais si la croyance prend le pouvoir sur la pratique, en clair si les pouvoirs prennent le pouvoir sur la croyance, alors la vieille formule marxiste selon laquelle « la religion est l’opium du peuple » prend tout son sens, et peut s’élargir à tout système dogmatique ayant pour ambition de donner une représentation globale de l’histoire ou l’existence.

Exemple. Dans la pratique des luttes de classes et du combat politique, les théoriciens communistes du XIXe siècle établissent in situ la distinction entre « réformistes » et « révolutionnaires ». En faisant de cette distinction le test de la fidélité à leur stratégie et à leur pouvoir, qui d’ailleurs renvoyaient le communisme aux calendes grecques, les partis communistes du XXe nous ont donné un exemple saisissant de la manière dont une croyance, même produite dans des mouvements libérateurs, peut enchanter les esprits jusqu’à les soumettre. Ainsi, quand on y regarde de près, l’accusation de réformisme a été à 99 % un pur instrument de pouvoir aux mains des propriétaires de la doctrine. A l’instar du Credo constantinien, elle fut d’abord, dans la pratique, un moyen de tester par oui ou par non la soumission des troupes. On vit que la croyance dans la révolution pouvait agir comme un stupéfiant, faire avouer les purs et vénérer les monstres.

L’État romain se fichait pas mal de savoir par quelle formule syntaxique il était juste de définir l’union entre les deux natures du Christ. Il lui importait par contre que le résultat des rapports de force entre théologiens aboutisse à une position unique et réglementaire. De la NEP au programme commun, de la souveraineté limitée aux nouveaux critères de gestion, du « socialisme dans un seul pays » à l’abandon de la dictature du prolétariat, combien de prises de position concrètes du mouvement communiste auraient été immédiatement traitées de réformistes avec une tonne d’arguments imparables si elles avaient été exprimées par d’autres que le pouvoir !

 

10 – La foi dans la foi

Depuis les deux derniers épisodes de ces petites visites chez J. Christ, j’établis un parallèle entre les croyances religieuses et les prises de parti idéologiques. J’ai déjà averti des limites que comporte nécessairement une telle comparaison, ne serait-ce qu’en raison du caractère surnaturel des figures dessinées par les croyances religieuses, tandis que le paradis des idéologies politiques est délibérément terrestre. Ce que je veux dire, c’est qu’il nous est impossible de ne pas nous représenter par des croyances ce qui se produit dans nos pratiques quand elles prennent le risque de la novation. Pour évoquer ces pratiques et les représentations qu’elles produisent, le vocabulaire religieux parle de foi, mais pas seulement le vocabulaire religieux. Je peux donner ma foi à une femme et dire d’elle qu’elle est la plus belle du monde, ce qui est vrai en effet sous le rapport de la pratique, sous le rapport de l’urgence amoureuse qui me rapproche d’elle plus que de toute autre, ce dont chacun peut comprendre la vérité, car cette croyance qui dit une pratique de la foi donnée porte, dans son exagération même, une vérité générale : la capacité d’un humain à mettre en jeu son existence, ici dans la passion de l’amour, là dans l’engagement associatif, ailleurs dans l’art théâtral, le combat politique ou la vie contemplative .

Nous ne devons donc pas craindre d’avoir des croyances. Nous en avons tous. Et quand nous sommes matérialistes, ou rationalistes, nous devons nous méfier de l’ironie facile par laquelle nous regardons de haut les croyances que nous ne partageons pas, car elle masque bien souvent notre innocence à l’encontre de celles que nous affirmons avec aplomb sans voir le lien fragile qui les attache à nos désirs, aux hasards de nos histoires ou même aux paresses de notre esprit et les y attache souvent si fort que nous finissons par nous soumettre à leurs enchantements. J’ai longtemps cru, avec bien d’autres, que l’URSS écrivait l’avenir des sociétés humaines et que le socialisme était irréversible.

Il est important, aujourd’hui, pour le courant de pensée marxiste, de reformuler la critique des religions, tant pour se rappeler ce qui s’est pensé de véridique à travers elles, que pour éviter d’aller faire ses emplettes au grand bazar pseudo-mystique du « retour du religieux ». Le christianisme et l’islam, portés par d’impétueuses dynamiques impériales, ont donné une extension planétaire à l’histoire religieuse née dans les pérégrinations des Hébreux entre l’Asie mineure et l’Afrique. Les pouvoirs politiques, les classes dominantes, la suprématie masculine y ont puisé des armes et des arguments. Souvent, les mouvements progressistes ont trouvé contre eux les prêtres et les dogmes. En Europe, le chemin des sciences s’est fait en conflit presque constant avec les pouvoirs religieux et les croyances imposées. Cependant, force est de reconnaître que cette histoire religieuse a perdurée, qu’elle a manifesté une étonnante plasticité et qu’à l’aube du troisième millénaire, des savants de premier plan, d’ardents révolutionnaires et des saints qui forcent l’admiration publique y réfèrent toujours leurs pratiques de foi.

Pratiques de foi : actes à travers lesquels nous nous engageons sur des chemins sans issue connue d’avance, actes auxquels il faut qu’on « croit » pour les accomplir.

La religion, notre lignée religieuse, ou si l’on veut l’histoire de Dieu est l’espace où s’est formée, pensée et dite la question de la foi, l’histoire où le mot foi s’est inscrit dans notre système de représentation. A cela, nous ne pouvons plus rien, sauf le recevoir avec esprit critique. Dans notre aire de civilisation, les croyances religieuses sont la forme d’expression qu’a pris « la foi dans la foi » ; elles constituent l’affirmation générale, le vœu que la foi soit l’événement central de notre existence individuelle et collective. Autrement dit, la foi religieuse et les croyances qui l’accompagnent constituent en quelque sorte une méta-foi. A la femme en état d’impureté rituelle qui prend le risque de l’approcher et qui en est guérie, Jésus dit : « Ta foi ta sauvée ». En faisant ceci, il invite chacun à s’engager dans le même type de mouvement : « Prenez ce type de risque vous aussi, il sauve ». Et la croyance que Dieu est père vient « donner raison » à cette foi pratiquée.

 

11 – Ressuscité ?

Au tout début de ces chroniques, j’ai rapporté le miracle de cette femme affligée d’un flux de sang permanent qui la rend impure et la condamne à l’exclusion. Elle ose s’approcher de Jésus qui ne s’en offusque pas, qui l’accueille au contraire, et elle en est sauvée. Miracle plausible. Miracle risqué, car en se laissant toucher par la femme en état d’impureté, en indiquant que cette impureté n’écarte en rien du Dieu père, Jésus brave les interdits dont les prêtres du Temple tiennent leur pouvoir et leur richesse. C’est l’accumulation d’événements comme ceux-là qui conduisent les chefs des prêtres à se saisir du guérisseur et à le condamner à la crucifixion. Et voilà que les disciples de Jésus, malgré la mort avérée, publique, infamante de leur maître, refusent d’y voir un échec et lui maintiennent leur foi.

La femme qui a été guérie de son infirmité et de son exclusion sait qu’en dépit de l’atroce exécution dont meurt Jésus, cette rencontre l’a sauvée. Les disciples qui ont vécu le miracle le savent aussi. Ils relisent les livres de leur religion et y trouvent les mots pour dire qu’en dépit de la souffrance de leur maître, à travers même cette souffrance, le salut dont ils ont fait l’expérience concrète reste d’actualité. L’Evangile de Marc, qui est le plus ancien, n’évoque la résurrection que de manière tout à fait allusive, à tel point que l’Eglise trouvera nécessaire d’y rajouter 22 versets pour qu’on puisse y lire explicitement les apparitions du ressuscité. L’étude des origines chrétiennes montre que les premières professions de foi concernant Jésus lui-même sont beaucoup moins « matérialistes » que l’affirmation ultérieure d’une sortie miraculeuse du tombeau. Elles affirment que Jésus est Messie et Seigneur, qu’il est vivant, que Dieu l’a élevé auprès de lui. Ils disent ainsi l’urgence de poursuivre un engagement pratique et radical sur le chemin de l’amour du prochain. Et leur formulation religieuse de cette foi ouvre effectivement la perspective d’une façon radicale : chemin vers Dieu, c’est à dire ouverture absolue de l’aventure humaine ; chemin que la mort n’arrête pas. Le premier travail de formulation des croyances chrétiennes témoigne que la croyance est relative, subordonnée à la pratique de foi, qu’elle n’en rend compte qu’en second et imparfaitement.

Les personnes qui ont lu cette chronique dans le quotidien L’Humanité sont pour beaucoup des communistes, ou des gens qui ont de la sympathie pour le mouvement communiste. Il y a parmi eux des croyants et des athées. Je crois que les uns et les autres peuvent communier sans complexe à ce que dit la fête de Pâques, qui fait partie de notre façon de parler et qui est en effet très parlant. Il me semble que cette histoire là appartient à tout le monde. Bien sûr, pour les raisons de pouvoir que j’ai évoquées tout au long de ce feuilleton, les appareils ecclésiastiques ne peuvent accepter dans cette communion ceux qui ne croient pas à l’existence de Dieu ni à la résurrection des morts. Mais notre langue commune, notre expérience commune d’humains engagés dans la construction de novations émancipatrices n’appartient à aucun appareil. Une vision étriquée de la laïcité crée une barrière étanche entre ce qui s’est dit à travers la tradition religieuse au sujet de la novation comme perspective axiale de l’être humain et ce qui s’en dit dans d’autres lignées idéologiques. Mais comme cette barrière est somme toute très artificielle, on voit le versant frelaté du religieux réapparaître en contrebande dans nos consciences et nos formulations, à notre insu et donc hors critique, sans que nous puissions en être libre. L’humanisme stalinien, dégoulinant d’espoir dans l’avènement de la bonté universelle, était très proche des interprétations que les appareils ecclésiastiques ont donné du messianisme : faites ce qu’on vous dit, sacrifiez-vous aujourd’hui, et vous serez payés d’un rêve inaccessible, demain.

Ce terrain là aussi, il faut donc le libérer. Libération concrète par rapport aux appareils religieux qui jouent, chacun le sait bien, un rôle politique sur lequel tout militant politique est fondé à se prononcer. Libération des représentations, qui sont celles dont s’est formé très intimement notre langage et que nous ne pouvons ignorer. La relation entre croyants et incroyants engagés dans l’ouverture émancipatrice de l’histoire peut être beaucoup, beaucoup plus riche qu’elle ne l’a été jusque ici.

 

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