STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit.

MC : Quand un art est découvert, le premier réflexe des Occidentaux est le rejet.

JLSD : Du type de rejet qu’on nomme aussi racisme ? 

MC : L’art africain, en général, est passé par là. Il est entré très tardivement dans les musées. Les Lobi suivent ce même processus : d’abord rejet, ensuite assimilation – on dit que cela ressemble à… —, mais, il y aura un troisième temps, la vraie reconnaissance, et l’exposition va y contribuer. Cela sera vraiment gagné quand on dira d’une statue contemporaine : « c’est un Lobi ».

JLSD : La séquence ainsi décrite reflète quelque chose de la réalité. Mais elle est configurée de façon bien particulière : elle met en scène un sujet actif, le découvreur, et un objet passif, inerte, invisible, à découvrir, les Lobis. La séquence prend fin quand, admis dans les musées occidentaux, c’est-à-dire annexé aux règles du jeu construites par le découvreur et pour lui, l’objet lobi s’est « intégré » à cet univers lointain. Cette banalisation permet alors au découvreur de « rendre justice » à un objet d’abord méprisé en l’élevant à la même dignité que tout autre œuvre ou curiosité muséographiables. Presque. « C’est un Lobi » et « c’est un Matisse » n’est pas tout à fait équivalent. Et les Lobis, ils disent quoi de cette déportation ? Un quatrième temps peut-être ? Ou plutôt un temps parallèle qui court depuis le début et dont on soupçonne sans peine que l’importance pour les personnes impliquées touche au sens de la vie.

RFI : Dans l’exposition, on est tout de suite face à l’icône de votre collection : une figure masculine portant la coiffure yu-bilami. Une sculpture magnifique, avec un regard très ferme et une présence incroyable. Qu’est-ce qu’il y a typiquement « lobi » pour vous ?

FC : Pour moi, ce sont ces gens qui se tiennent debout, qui se mettent face à leur destin. Ils poussent sur leurs jambes et se tiennent debout. Pour moi, c’est ça l’essentiel.

JLSD : Voilà une remarque simple et légitime. Un Lobi amateur d’art pourrait lui aussi, de la même façon, décrire son affect devant une sculpture de Rodin. Ou devant une sculpture lobi. Intérêt du jugement esthétique, qualitatif, subjectif, parlant à la fois de l’objet soumis au jugement et de celui qui porte le jugement. Jugement qui se présente comme une proposition, non comme une vérité. Ici pourrait prendre un débat honnête, par exemple un débat entre les raisons de montrer, souhait du découvreur, et les raisons de cacher, vœu du découvert.

MC : Ces statues sont toujours des statues qui portent des esprits des ancêtres. Là-bas, quand quelqu’un décède, petit à petit, le double (thuu) de la personne se détache de la personne. Le « thuu » devient le « thil ». L’esprit ne doit pas être errant et trouver une sculpture. Cela va être le réceptacle de l’esprit. La personne qui a son ancêtre chez lui, va le mettre sur un autel et va consulter l’ancêtre.

JLSD : Donc ces sculptures sont des sacrements, des objets liturgiques, les sacrements en exercice d’un peuple qui leur voue un culte.

FC : Chez les Lobis, absolument tout est spirituel. Nous [Occidentaux] venons du livre. Toute notre spiritualité vient du christianisme qui est basé sur le livre. Eux, ils n’ont pas d’écrits, donc pas de lecture. Donc, ils sont restés extrêmement primitifs.

JLSD : Brrrr, merci de nous prévenir ! Si je vais au Burkina et que je doive consulter un médecin, je me renseignerai d’abord pour être certain s’il n’est pas Lobi, je ne tiens pas à me faire opérer au silex.

FC : Par rapport au livre, ils ont peut-être 20 000 ans de retard par rapport à nous.

JLSD : Les archéologues situent la naissance de l’écriture au début du quatrième millénaire avant JC. On estime que les premières bribes de textes bibliques transcrites par écrit ont moins de 3 000 ans. Les 20 000 ans d’avance du collectionneur belge sur les collectionnés lobis, ils sortent de quel délire ?

FC : Et pourtant, ils vivent en même temps que nous. Cela m’a fasciné.

JLSD : Moi aussi, décidément, cette nouvelle mouture la relativité du temps me fascine. Je vais essayer de repérer des Lobis parmi mes nombreux amis burkinabè sur facebook. Converser en direct live avec le néolithique, franchement j’avais fait une croix dessus !

MC : Non, ce n’est pas du retard. C’est exactement la même démarche spirituelle, mais elle ne s’emploie pas de la même manière. On ne peut pas appeler cela du retard.

JLSD : Ouf !

FC : Dans les grands principes de fonds (sic) on s’aperçoit qu’on a tous les mêmes questionnements sur la vie, la mort, l’après-vie…

JLSD : Le diable est ici dans l’adjectif « même ». Il n’y a pas deux êtres humains qui aient « exactement la même démarche spirituelle », « les mêmes questionnements ». Par contre, nous pouvons nous en parler, entrecroiser nos démarches propres, les alimenter les unes aux autres et produire des hybrides inédits eux mêmes chaque fois singuliers. Le mot « même » est la réponse de la collectionneuse au collectionneur et à ses 20 000 ans d’avance. Il est employé ici pour relégitimer les malheureux Lobis qui n’ont rien demandé et que FC vient d’engloutir dans la nuit de la préhistoire. S’ils sont les « mêmes » que « nous » (quels « nous » ? J’en suis, moi, de ce « nous » ? Parce que je suis Blanc ? Parce que je suis Français ? Je suis ce qu’on appelle Blanc et je suis Français, et j’en vis très bien, mais mon « nous » n’est pas enfermé dans ma blanchitude et ma francité, merde !), s’ils sont les mêmes que leurs collectionneurs, c’est qu’ils ne sont donc pas si « primitifs » que ça. CQFD. Qu’ils soient semblables ou retardés, l’humanité des sujets coloniaux de l’empire se mesure au même étalon, modèle qui est le « nous » évoqué par le collectionneur.

 RFI : Selon vous, quelle est aujourd’hui la fonction de ces œuvres ?

MC : Malraux parle toujours de la métamorphose de l’objet rituel en objet d’art. Il y a aussi une phrase de Claude Roy : « L’art, c’est ce qui tient vivante l’idole morte en tant qu’idole. L’art, c’est ce qui dans un objet continue à servir quand il ne sert plus à rien. » Je pense qu’on est passé du sacré religieux, du rituel authentique en lien avec l’univers et les esprits à notre culture d’aujourd’hui qui n’est plus tellement religieuse. Maintenant, le sacré, c’est l’art. On est passé de la religion à l’art. D’ailleurs, Malraux disait que l’art et la religion sont les deux choses que l’homme a trouvé à opposer à la mort.

JLSD : La défétichisation des objets religieux et le transfert de fétichisme sur l’objet d’art lui-même sont en effet très pertinemment décrits (et non critiqués d’ailleurs) par Claude Roy et par André Malraux. Ce processus qui débute avec la « sécularisation » des icônes religieuses (Cimabue, Giotto, Fra Angelico, Boticelli, Michel-Ange…) est un des principaux moteurs de la production du champ symbolique durant ce que l’empire occidental appelle sa modernité (XVe-XXe siècle). Une histoire aujourd’hui en voie d’épuisement. Nos collectionneurs auraient-ils par hasard l’intention d’arrimer un wagon Lobi à cette locomotive essoufflée ? Suspense !

RFI : Qu’est-ce qui a déclenché chez vous cette passion pour l’art lobi ? 

FC : La passion du collectionneur est aussi une addiction. Et une addiction est une névrose [rires].

JLSD : Trop drôle !

MC : Notre passion a commencé par un livre du musée Dapper qu’un ami nous a offert : Le grand héritage.

JLSD : Livre magnifique et beau musée parisien.

MC : On l’a amené en vacances et on a passé une nuit blanche. En rentrant des vacances, on est allé à Bruges et on a acheté des statues. C’étaient des fausses !

JLSD : Si vous les avez achetées, c’est, j’imagine, que vous les avez trouvées belles et si elles étaient belles, en quoi étaient-elles fausses ? Au delà de la sympathique névrose qu’il révèle, le syndrome du collectionneur est un philtre devenu essentiel à la fétichisation de l’art et a son accaparement par les plus fortunés parmi les adorateurs du veau d’or. Fétichisation par l’argent. Economie philatélique. On a vu des photographes bruler leurs négatifs pour donner davantage de « valeur » à leur tirage unique. Cet acte purement spéculatif, au sens boursier du terme, est du point de vue de l’art une pure obscénité. Au moins, les « fausses » sculptures africaines ne dénaturent pas des figures sacrées et font l’objet de transactions moins troubles que celles grâce auxquelles on parvient à subtiliser un objet de culte. J’ai dans l’entrée de mon appartement une de ces « fausses » sculptures, tirée d’un bois tendre, habilement plongée dans une boue vieillissante, teintée du gris flou de cette mixture, belle stylisation d’une tête d’éléphant dont l’achat s’est fait sans détours. Derrière l’éléphant, il y a un « faussaire », sculpteur anonyme, talentueux, adepte du bois tendre et des boues vieillissantes, que sa courte ruse visant à faire croire à un objet « authentique », c’est-à-dire vieux, n’a pas découragé d’inventer une belle forme. Je l’aime, mon faux éléphant. Un musée des « fausses » statues ?

MC : C’est le ticket d’entrée obligatoire [rires]. Avant, on était très intéressé par l’art contemporain. Mais plus on allait dans l’art contemporain, plus on se noyait. L’art pour l’art. On ne savait plus ce qui était authentique ou ce qui était fabriqué pour le marché.

JLSD : Retour inopiné des « fausses » statues, sans [rires] cette fois. En effet, l’art contemporain, en tant qu’il se développe après que l’histoire unique de la modernité a atteint son terme (Duchamp, Malévitch), on s’y noie. Vive l’art contemporain. Vive la noyade dans son fatras jubilatoire, prolifération des singularités sur les ruines de l’histoire unique, histoires en effet déroutantes pour les collectionneurs d’objets jusque là évaluables selon leur placement sur l’échelle unique de l’histoire unique. Comme le suggère notre collectionneuse, ce « placement » est toujours vaguement à l’œuvre, sous le semi-contrôle d’un marché de l’art hyperactif et devenu imprécis, contraint d’inventer les fictions susceptibles de donner des repères aux acheteurs. Si la fiction du marchand marche, on pourra coller à l’objet le qualificatif « authentique » (vs vraies statues). Si la fiction ne prend pas, on dira qu’il est sans âme, « fabriqué pour le marché » (vs fausses statues). Cette fois, les objets lobis et les objets « contemporains » sont rassemblés sous une problématique similaire résumée par nos collectionneurs dans le couple « vraies statues, fausses statues ; authentique, fait pour le marché ». L’énoncé de cette problématique est encore encrassé par le vieux monde moderne, mais sous le clair parallélisme qu’il met en évidence, on voit poindre l’explosion des catégories élaborées par et pour la modernité impériale. L’auteur d’une installation « contemporaine » sait que l’événement produit autour de sa mise en forme est un moment singulier, éphémère, contingent dans la vie de l’esprit. C’est très explicitement ce qu’il a voulu faire. Pourquoi hiérarchiserait-il ce moment par rapport à ce qui se passe dans une famille lobi autour de l’objet par lequel elle revit la présence de ses ascendants, par rapport à son choix de garder pour elle et pour les termites le bois qui produit ça. Balbutiement de nouveaux paradigmes ouverts sur l’effloraison multiforme d’une humanité qui ne se représente plus son histoire sous la forme d’un vecteur unique, mais comme l’enrichissement continu d’une conversation entre singularités multiformes.

MC : Et là, tout d’un coup, on était devant des choses qui n’ont jamais été faites pour être de l’art, mais pour des fonctions rituelles. C’était un retour aux sources. Une vraie régénérescence.

JLSD : 20 000 ans de post-modernisme ?

FC : On a découvert une authenticité, après avoir ramé dans l’art contemporain. Là, l’artiste veut être connu. Alors que chez les Lobi pas du tout ! C’est un art spirituel qui vient des rituels, de la tradition. Pour nous, c’est ça, le vrai art.

JLSD : Un gros mensonge et un gros flou. Mensonge : la collection de sculptures lobi réunies par ces deux honorables collectionneurs n’a aucunement vocation à les convertir à la religion des Lobis, ni à leur donner place dans le culte de généalogies qui ne sont pas les leurs. Ces « belles pièces » ont quitté à jamais l’histoire dont on nous dit ici, par ruse ou naïveté, qu’elle fonde « le vrai art ». Par contre, leur métamorphose en « objets d’art », leur assujettissement aux modes d’emploi occidentaux leur donne une place enviable sur le marché de l’art. Les divinités d’Afrique (les « vraies », pas les « fausses ») se vendent bien dans les galeries d’Occident. Vendeurs locaux. Acheteurs locaux. Riches. Blancs. Mettre l’Afrique sur le marché ? Une longue, longue histoire. Mensonge + flou : l’emploi du mot « art », « vrai art » floute l’ensemble du propos. Ici, les mots d’art et d’artistes signalent approximativement une expérience concrète, la découverte d’objets jugés beaux et signifiants. Mais cette approximation fait l’impasse sur le fait que ces paradigmes, dans l’acception usuelle que leur donne l’Occident, ne sont pas universels, qu’ils désignent une certaine configuration de la production du champ symbolique, celle qu’a produite l’histoire, aujourd’hui en fin de course, de la modernité occidentale. A vouloir faire endosser ce costume déjà défraîchi au sculpteur qui réalise une statue destinée à l’autel d’une famille lobi, on se prend les pieds dans le tapis. S’il est vrai qu’il y a quelque chose de comparable entre ce sculpteur et Donatello – la production d’un objet symbolique, remarquable, investi de spiritualité –, l’histoire s’est faite autrement. Par exemple, Donatello a concrètement un demi millénaire de « retard » sur le sculpteur lobi d’aujourd’hui et contrairement à lui, il n’utilisait pas de téléphone portable. L’épuisement de l’empire épuise ses vieux paradigmes, de plus en plus impuissants à représenter les nouveaux mondes et à leur donner forme. Ici et là-bas, l’ici étant laissé au choix du lecteur.

RFI : Les sculptures lobi viennent du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Ghana. Avez-vous rencontré les gens et les cultures sur place ?

FC : On y est allé plusieurs fois.

JLSD : Mazette !

FC : Mais, vous savez, ils sont très vigilants.

JLSD : Ah ? Zut !

FC : Ils ont fait le « serment de la bouche ». On n’a jamais pu voir un autel. C’est interdit. D’abord, on n’a jamais voulu acheter une pièce sur place, pour ne pas passer pour des voleurs.

JLSD : Chez les Lobis, vous y êtes allés seulement pour le fun ? Cool !

FC : On a toujours acheté normalement, dans les galeries à Paris ou à Bruxelles.

JLSD : Confirmation du gros mensonge. Confirmation de la bonne affaire. Plus un zeste de conscience malheureuse exprimée ici avec une naïveté d’une maladresse presque comique. Acheter normalement, c’est quoi ? Et les galeries, elles ont acheté comment ? L’ami FC préfère passer pour un imbécile que pour un voleur. A moins qu’il ne nous prenne pour des buses. Nous, Lobis compris.

MC : Souvent, on a l’impression que les collectionneurs sont des dépouilleurs, des voleurs du patrimoine.

JLSD : Mais non, pas du tout, qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

MC : Mais, en fait, on est dépositaire d’un patrimoine. Nous, on va mourir, mais les statues vont continuer à vivre.

JLSD : On entre dans le dur.

RFI : Aujourd’hui, y a-t-il une contradiction entre le « serment de la bouche » des Lobi et votre pratique d’exposer leurs œuvres ?

FC : Oui, il y a une contradiction complète.

MC : Non, on a rencontré des Lobi sur place.

JLSD : Alors, c’est oui ou c’est non ?

MC : Ce sont des sociétés acéphales [sans pouvoir centralisé, ndlr]

JLSD : Quel étrange choix lexical ! Pourquoi pas « décérébrée » ? Et pour le présidentialisme à la française, on dit quoi, république macrocéphale ? Pourquoi le vocabulaire ethnographique est-il si obstinément enclin à surligner l’étrangeté de ce qu’il désigne, pourquoi par exemple ne pas dire « société sans pouvoir centralisé » comme le suggère la ndlr, ou tout simplement « sans chef », ce qui est exactement le sens du terme grec α-κεφαλή ?

MC : Il n’y a pas de roi. Mais il y a une petite ethnie chez les Lobi, les Gan, c’est la seule petite royauté. Nous avons rencontré le roi des Gan et on s’est présenté comme collectionneurs. On avait peur qu’il nous dise : « écoutez, vous volez, vous êtes des pilleurs ».

JLSD : Quelle idée !

MC : Mais, c’était le contraire. Il nous a dit : « Merci, vous sauvez les pièces qu’on ne peut pas garder sur place », parce que les conditions de conservation ne sont pas bonnes là-bas. Il a insisté : « Montrez-les, ne les laissez pas enfermés dans des armoires. C’est notre patrimoine. »

JLSD : De l’avantage de la monarchie sur l’acéphalie !

 RDI : Où est la contradiction alors ?

FC : Les Lobi n’avaient pas du tout envie d’être montrés. Pour moi, il y a une contradiction. Cela me pose quand même des problèmes. On récupère les statues, on leur donne une deuxième vie, mais cela n’est pas leur vraie vie. Ce n’est pas la leur.

JLSD : Merci pour l’honnêteté du propos. Mais allez jusqu’au bout mon ami. Avouez que ça vous apporte davantage de solutions que ça ne vous pose de problèmes.

RFI : Vous dites que vous êtes même prêts à rendre les sculptures aux ethnies 

FC : S’ils savent les garder.

JLSD : Ils ne savent pas. Le roi lui-même vous l’a dit ! Trop de termites là-bas. D’ailleurs, apparemment, le projet des préhistoriques Lobis n’est pas de les garder dans un musée, mais de les regarder chez eux, de s’en consoler. Chez eux. Tant qu’elles sont là. Tant qu’ils sont là. Une des solution serait qu’« on » les laisse tranquilles, mais avec ce virus qui donne tellement envie de gratter, il est vrai ce n’est pas facile !

FC : Parce que, si demain, on les rend, on va les retrouver le lendemain sur le marché du Bruxelles. J’ai des pièces de Kinshasa que le musée de Tervuren [le Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren, Belgique, ndlr] avait rendues à Kinshasa qui, le lendemain, les avait mises en vente. Moi, j’en ai acheté sans le savoir.

JLSD : « Kinshasa » n’a rien vendu. Quelqu’un à Kinshasa a vendu. Quelqu’un qui avait la main sur le circuit de restitution. Voilà une illustration bien éclairante du lien intime entre la décomposition éthique d’élites africaines corrompues et la domination de l’Occident sur l’Afrique, de l’étroite parenté entre le règne de l’argent et la puissance de l’empire.

MC : C’est quelque chose qui se passe encore maintenant. Quand vous voyez les conditions économiques et de vie là-bas… Une statue, pour eux, ce n’est pas encore l’essentiel.

JLSD : C’est l’essentiel, mais vendre l’essentiel pour survivre fait aussi partie de notre temps. Se vendre au riche, se vendre au Blanc, son corps, sa dignité, sa vérité, sa statue est envisageable quand on met sa survie au dessus de tout. Quand on ne s’estime pas soi-même, on met sa survie au dessus de tout. Non loin des Lobis, les Bamanans (Bambaras) répètent souvent : « Saya ka fsa malo ye ; la mort est préférable au déshonneur » et je vous assure que beaucoup ne pratiquent pas cette fière maxime. Parmi les Lobis, certains s’estiment et respectent le serment qui donne sens à la vie. Ceux-ci ne sont pas nécessairement plus riches que d’autres qui ont perdu l’espoir de donner sens à leur vie, qui mettent le sens de leur vie sur le marché. Aucune région du monde n’est épargnée par cette tension. Elle est plus vive là où la domination a duré.

RFIComprenez-vous le débat autour des masques Hopi où les tribus exigent le retour de leurs objets sacrés ?

FC : Oui, mais on même temps, ce sont des débats complètement idiots, puisque ce qu’il faut c’est qu’ils soient sauvés.

JLSD : Sauvé, c’est quoi ? Sauvé de quoi ? Sauvé et conservé ne sont pas synonymes. Chez les catholiques d’Occident, un ostensoir de l’hostie consacrée doit-il attendre son salut d’un collectionneur, de la foi des fidèles, d’un profanateur qui l’arrache à la sacristie pour le montrer à des agnostiques friands d’exotisme confessionnel ?

FC : Après, s’ils sont sauvés par leur pays d’origine ou par quelqu’un d’autre… On est tous des frères humains.

JLSD : Il y a grands frères, il y a petits frères.

MC : En Occident, il y a un travail de conservation qui est fait. Le Burkina Faso n’est pas prêt de pouvoir faire une exposition comme celle-ci. C’est ici que cela se passe maintenant.

JLSD : But !

MC : On verra plus tard quand nous serons morts. On est des dépositaires…

JLSD : Pardon, François et Marie, d’avoir usé d’ironie. Vos paroles y prêtaient, je n’ai pas pu résister à la tentation. Je suis certain que votre exposition aura ouvert l’imaginaire des visiteurs, nourri leur désir de beauté et de vérité. Moi-même, si j’étais passé à Bruxelles quand elle y était donnée, j’y serais allé. Vous m’en avez donné envie. Vos propos, bien que modelés de façon criante par la domination occidentale, posent néanmoins une vraie question, une urgente question. De beaux objets qui pourront parler longtemps après la fin des croyances qui les ont enfantés sont menacés de disparition et d’oubli. On peut légitimement penser que c’est dommage et les Lobis de demain pourraient le reprocher aux Lobis d’aujourd’hui, pourraient même, comme le roi des Gan, se féliciter de l’arrachement auquel vous participez. On fait quoi ? Plusieurs issues sont pensables. Une nuit de 1973, chez une famille amie de Nossambougou, bourgade située à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Bamako, mes hôtes m’intimèrent l’ordre de ne pas sortir. Ni moi, ni les femmes, ni personne. C’était la nuit du komo, la nuit où sort le masque du komo. Je ne faisais pas partie, ni elles, ni eux, des initiés qui peuvent croiser et voir la cérémonie sans danger. Le komo est une institution ancienne et protectrice. Les membres de cette confrérie gardent la communauté en même temps qu’ils gardent les règles de la confrérie. Nous sommes restés à la maison. A la lueur des lampes à pétrole, nous avons écouté les hululements du komo. Nous avons respecté la règle. Plus tard, quand fut ouvert le musée du Quai Branly, splendide réceptacle parisien des arts non-Blancs, j’y ai défilé comme beaucoup devant une vitrine où était séquestré le masque interdit. J’ai depuis le sentiment que je l’avais mieux vu dans la nuit de Nossambougou, où il m’était interdit de le croiser et impossible d’empêcher qu’il m’habite. Comme si ce que montrait la vitrine n’en était qu’un fade avatar. Je ne mourut pas de le regarder en face. Mais ce masque désenchanté fut une étrange rencontre. Conserver la trace du masque enchanté ? La nuit de Nossambougou l’avait plus efficacement gravée en moi que la vitrine du quai Branly. La solution du collectionneur à l’occidentale, la réponse dispendieuse, impériale et rémunératrice qu’il donne à sa névrose est aussi une solution, c’est vrai. Il y en a d’autres. A l’époque de la photocopie 3D et de la télématique généralisée (même chez les Lobis), montrer « ces gens qui se tiennent debout, qui se mettent face à leur destin » n’exige plus que l’objet sacré d’une famille ou d’une communauté lui soit enlevé pour que sa puissance esthétique soit partagée avec les autres. Un musée des photocopies 3D ? Le marché de l’art n’y gagnera rien, mais l’intelligence du monde n’y perdra pas. Je participais récemment à un colloque où Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou, décrivait une action féconde réalisée au Mali. Un organisme de microfinance y avait choisi de demander en gage de ses prêts des objets remarquables possédés par les emprunteurs, avec le descriptif de leur usage et de leur sens, puis de les présenter au public en attendant le remboursement du prêt. Des visiteurs par centaines pour cette belle transgression du modèle muséographique. Conservation ? Oui, mais conservation de quoi, pourquoi, comment, dans la lignée de quelle histoire ? Et le cas échéant respect du sens que porte l’éphémère ? Pourquoi pas ? Arts contemporains.

 

[1] Les bois qui murmurent, à l’Ancienne nonciature (Bruxelles), jusqu’au 12 juin 2016

[2] http://www.rfi.fr/afrique/20160611-art-africain-grande-statuaire-lobi-histoire-collectionneurs

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