MOTS D’AFRIQUE AU FEU DE L’EMANCIPATION

Durant la deuxième semaine de novembre 2016 s’est tenu à Eséka, au Cameroun, la session inaugurale du Parlement des mots, une initiative qui est appelée à se développer dans ce pays et ailleurs en Afrique. Un comité scientifique de haute volée a permis de donner une puissante intensité intellectuelle à ces cinq jours d’échange et de réflexion. On m’avait aussi fait l’honneur de m’y inclure, en dépit de mon ignorance de l’univers bassa, mais pour partager ma réflexion née notamment de ma longue fréquentation du Mali.

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Les langues et l’univers symbolique propre des sociétés africaines ont été profondément dévalorisés, délégitimés par la domination coloniale et post-coloniale. L’usage commun des langues officielles (celles des anciens colonisateurs, de l’école, de l’Etat) rétrogradent spontanément les « institutions » endogènes au rang de « traditions », voire de « coutumes », la « campagne » devient « brousse », les « langues » se font « dialectes », voire « patois ». Beaucoup de notions liées à ce qu’on a coutume de désigner par modernité sont purement et simplement empruntées aux langues européennes. Cette dépression linguistique crée un assèchement de la vitalité des langues africaines et une perte de fécondité pour l’univers symbolique qu’elles représentent. Cela freine par la même occasion l’appropriation subjective d’aspects essentiels de la vie sociale, notamment ce que désigne le vocabulaire politique, généralement emprunté aux langues coloniales et que le peuple vit comme un verbiage manipulateur et creux. C’est dans cette « ambiance » qu’un président de la République française s’est cru autorisé à faire la leçon à des étudiants dakarois en les invitant à enfin « entrer dans l’histoire ».

L’intuition du Parlement des mots, né d’ardentes conversations bamakoises, consistait à penser que travailler ces questions, mettre en résonance les langues africaines et les langues « officielles », exhumer et/ou inventer une sémantique efficace participait à la longue marche émancipatrice de l’Afrique. Elle contribue à donner une réponse à un des plus grand défi du XXIe siècle : passer pacifiquement de l’universalisme impérial fondé sur l’alignement à une universalité de la conversation et de l’échange, sans prééminence d’un monde sur l’autre, favorisant de ce fait la tranquille émancipation des uns et des autres. L’expérience menée dans la ville camerounaise d’Eséka, récemment secouée par un atroce accident ferroviaire, a dépassé les espérances. Le magnifique travail accompli par le comité scientifique réuni à Eséka est plus qu’encourageant. Merci à ses membres : Mongo Mongo,professeur de mathématiques qui a traduit les concepts de cette science en langue bassa ; le linguiste Makong Ma Seh, membre de l’académie bassa et auteur d’un dictionnaire qui réunit des milliers de mots ; et deux maîtres de la confrérie initiatique du Mbok, Mbombok Pih et Monbok Bindjemb, dont l’immense savoir, la réserve et la pertinence ont illuminé les débats. A suivre, au Cameroun, ailleurs en Afrique et sur ce blog.

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Les wagons rescapés de l’accident ferroviaire meurtrier qui a frappé Eséka

Mustapha Ali, excellent organisateur de cette première session, prépare un compte rendu qui sera rendu public. Mais en apéritif, voici une interview que j’ai donnée à plusieurs journaux camerounais(LE JOUR, MUTATIONS, NOUVELLE EXPRESSION, LE QUOTIDIEN DE L’ECONOMIE) et qui décrit dans le concret, y compris mon concret « biographique », la dynamique qui a conduit à la mise en place du Parlement des mots. Le Parlement des mots est un des événements préparatoires du Festival international de Bogso-Eséka (FIBE , avril 2017). Il participe aussi à la dynamique de Culture en partage, une initiative dont on peut trouver la présentation dans les pages de ce blog (https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/culture-en-partage-diffusion-artistique-et-vie-culturelle-en-afrique/).

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L’organisation de la conférie initiatique du Mbok

  1. Qui est Jean Louis Sagot-Duvauroux ?

Quelques indices. Je suis né à Paris à Noël 1950. En 1972, j’atterris à Bamako pour y enseigner le français. J’ai 21 ans, l’envie de voir le monde, je me suis engagé sur place, je dispose donc un salaire local qui me conduit à partager les conditions de vie de mes collègues maliens. Je me trouve immergé dans la vie des Bamakois. Depuis, mon temps se partage entre le Mali, où je fonde ma famille et où se situe une part importante de ma vie professionnelle, et la France. Mon activité d’écrivain se partage elle aussi en deux pôles. J’ai publié plusieurs ouvrages de philosophie politique. Parallèlement, avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye, nous avons créé en 1998 la compagnie théâtrale BlonBa, qui a produit une vingtaine de spectacles largement diffusés dans l’espace francophone. C’est dans cette dynamique que j’ai écrit une quinzaine de pièces de théâtre crées le plus souvent au Mali et pour deux d’entre elles en Centrafrique. Je suis aussi l’auteur de scénarios de films, notamment La Genèse, de Cheick Oumar Sissoko, sélection officielle Cannes 1999 « Un certain regard » et la série Cyberdébrouille diffusée en ce comment sur Canal + Afrique. En France, je dirige le théâtre de Morsang-sur-Orge, en région parisienne, qui a été confié à l’antenne française de cette compagnie malienne et nous sert de point d’appui pour la diffusion de la création théâtrale africaine dans les pays du Nord.

  1. Que cherchez vous en Afrique ?

Je ne dirais pas que je « cherche » quelque chose en Afrique. J’y ai mis les pieds un peu par hasard. La vie a fait que je m’y suis enraciné. La greffe a pris. 44 ans après mon premier séjour bamakois, je peux affirmer que deux pays m’ont construit, la France et le Mali. Même si je ne l’ai pas « cherché », l’Afrique, précisément le Mali, m’a apporté avec la France les ingrédients qui alimentent une existence, des amis, une famille, de belles aventures professionnelles et artistiques, et aussi quelques coups, comme partout ailleurs. Ces circonstances m’ont ouvert une extraordinaire aventure intellectuelle. Vivre de l’intérieur deux mondes sensiblement différents, se sentir chez soi dans l’un et dans l’autre, ça produit dans l’esprit quelque chose qui ressemble à la vision binoculaire. D’un seul œil, on voit une certaine image du monde, mais pas son relief. Avec deux yeux, le relief apparaît, les distances se précisent, les formes changent de signification. Mon pays de naissance, la France a de grandes qualités civilisationnelles, mais un lourd passif historique : placé par les armes dans une position dominante, il croit spontanément que son point de vue est universel. Ça l’empêche souvent de bien voir toute la richesse, toute la beauté du monde, et même la sienne propre. En aimant le Mali, j’ai appris à aimer mieux la France, à la comprendre plus en profondeur, à découvrir qu’elle n’a rien à perdre en abandonnant les mirages de la domination et en se mettant fraternellement en conversation avec les autres. Ce que l’Afrique m’a fait « trouver », sans que j’ai planifié de le chercher, c’est un regard plus aigu qui a beaucoup enrichi les paysages humains que la vie m’a fait traverser.

  1. Qu’est ce qui vous a inspiré le PARLEMENT DES MOTS ? Parlez nous du concept ?

Le Parlement des mots est directement inspiré des réflexions nées de cette expérience « binoculaire ». En faisant peu à peu mienne la langue bamanan (bambara), j’ai d’abord découvert que ses mots ne découpaient pas le réel, ne l’éclairaient pas de la même manière que le français. Pour désigner en français une personne âgée, on dit un « vieux », une « vieille », des termes connotés par la décrépitude du corps. Au Mali, on dit « tièkoroba », « moussokoroba », littéralement le grand (ba) homme (tiè) aîné (koro) ou la grande femme (mousso) aînée, une construction verbale qui signale, non la décrépitude, mais l’expérience accumulée et le respect qu’on lui doit. Cela induit un rapport assez différent à l’âge, tout le monde le voit. Les sociétés européennes ont tendance à dénier le vieillissement. Les sociétés africaines lui donnent place et l’honorent. Même si dans les unes et les autres, la peur des cheveux blancs conduit certains à des frais de teinture ! Ces déplacements existent aussi dans le vocabulaire consacré à l’organisation sociale, à la vie politique, qui se parlent beaucoup dans les langues « officielles », Français, anglais, portugais… Par exemple, pour désigner une malversation commise par un fonctionnaire, le français dit « corruption », qui indique le pourrissement d’un corps considéré au départ comme sain. La langue bamanan pointe un autre processus, contenu lui aussi dans ce dysfonctionnement de l’Etat. Elle emploie le mot « yuruguyurugu » qu’on peut traduire en français par « magouille ». Le Parlement des mots, c’est fait pour identifier ce type de déplacements, les analyser, en tirer des conséquences, par exemple le fait qu’on ne combat par de la même façon des malversations vécues dans un cas comme le pourrissement d’un Etat qu’on croit sain, dans un autre comme un petit arrangement mafieux… Ce travail sur les mots est un moyen de redéfinir, de ré-enraciner, de modifier si nécessaire les concepts de la vie politique et sociale, de les enlever au monopole des langues coloniales, et de permettre ainsi leur intériorisation par le peuple.

  1. Avec le PARLEMENT DES MOTS, les mots peuvent ils soigner les maux ? Est ce forme de thérapie sociale ?

Je suis convaincu que le copier-coller par l’Afrique des institutions nées de l’histoire politique des pays occidentaux est une des causes de la défiance que les sociétés africaines éprouvent pour ces institutions et de l’usage peu scrupuleux qu’en font bien des personnes en charge de prérogatives publiques. Si ce que recouvre le mot français de « citoyenneté » ne trouve pas à se fonder dans l’histoire et les langues à travers lesquelles les Africains ont pensé et construit leurs sociétés, il est bien difficile d’en généraliser la pratique. Quand ce travail est fait, on aboutit à des notions qui ne recouvrent pas exactement les concepts élaborés dans les langues européennes par l’histoire européenne, On est incité à ré-explorer l’univers institutionnel légué par le passé non-colonial de l’Afrique, à revitaliser ou à inventer des institutions et des pratiques spontanément habitables par les Africains. Ce processus n’est pas pour moi une prise de distance par rapport à la visée démocratique. Au contraire. On a vu bien des dictatures se justifier de « l’authenticité africaine » pour imposer leur tyrannie. Il s’agit de reconnaître que la démocratie se conduit différemment selon les civilisations. En prendre conscience et le mettre en œuvre est je crois un bon médicament pour que les peuples se rendent maîtres de leur destin, ce qui est l’essence de l’émancipation politique pour laquelle je milite ici et là-bas.

  1. Pourquoi pensez vous que la plateforme du FIBE (Festival international de Bogso Eséka) est idéale pour introduire ce concept en Afrique Centrale ?

Idéale, je ne sais pas, mais en tout cas très appropriée. A l’occasion de conversations avec Suzanne et Jean-Félix Ntomp, puis avec Mustapha Ali, le désir en est né. A ce désir correspondait déjà un outil éprouvé, un espace d’ouverture des intelligences et des sensibilités, le FIBE. Le désir est le carburant, le FIBE est le véhicule. J’espère que nous serons de bons conducteurs. Les hasards de la rencontre ont joué leur rôle dans ce choix, le fait notamment que Suzanne et son association ABTA (Association Bogso Terre d’Avenir) soient très engagés dans la vie du théâtre que je dirige en région parisienne. Mais c’est ainsi que toute idée prend corps. A la racine, il y a l’idée bien sûr, mais aussi l’amitié, la confiance, la volonté et la qualité des événements qui constituent le FIBE.

  1. Nous avons l’impression qu’avec le PARLEMENT DES MOTS, le FIBE repense la DEMOCRATIE. Que dites vous à ce sujet ?

Mon ami Alioune Ifra Ndiaye, avec qui j’ai fondé la compagnie BlonBa, a l’habitude de dire que la culture est le logiciel-système des peuples. Utiliser sur sa machine le logiciel d’une autre, fait par et pour d’autres, est une assurance pour la multiplication des bugs. La refondation par l’Afrique d’institutions faisant vraiment vivre la volonté et la liberté du peuple passe par la reconstruction du logiciel, très abimé par la situation de domination que subit l’Afrique depuis des siècles. Toute l’énergie du FIBE est depuis l’origine tendue vers la volonté de faire vivre la culture vivante de Bogso et Eséka, du Cameroun, de l’Afrique. Le Parlement des mots y ajoute un outil. C’est avec des outils tels que ceux réunis par le FIBE que se travaille la reconstruction du logiciel, préalable à l’essor démocratique. Le Parlement des mots est une modeste participation à la longue lutte des peuples pour leur émancipation et leur indépendance. La développer là où est enterré l’héroïque résistant à l’occupation coloniale, le grand Ruben Um Nyobé, a pour moi beaucoup de sens. A son échelle, c’est dans les pas de ces grands ouvriers de la renaissance africaine que s’inscrit cette initiative.

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La tombe, très simple, de Ruben Um Nyobè, atrocement massacré en 1958 par le colonialisme agonisant.

  1. Le FIBE affiche des allures politiques d’un mouvement social qui repose sur la culture pour atteindre le pouvoir. Voulez vous aider le FIBE à prendre le pouvoir au Cameroun ?

Là, je ne suis pas certain que vous me vouliez du bien ! lol (comme on dit désormais). Permettez-moi de laisser à César ce qui appartient à César et au Camerounais ce que personne ne peut faire vivre à leur place. Mais la dimension politique du projet est évidente, politique non pas au sens des joutes politiciennes, mais de la construction de la cité sous la responsabilité de ceux qui la composent. Par ailleurs, dans cette affaire, je n’ai pas la prétention « d’aider » le FIBE. Le fait que Suzanne, Jean-Félix, Mustapha, puis l’organisation du FIBE m’aient invité à contribuer sous cette forme à leur engagement m’honore et j’en suis fier. Mon intervention nait de la convergence entre l’engagement des animateurs du FIBE et des perspectives qui donnent sens à ma vie, sens et joie. Si cette convergence nous fait du bien à tous, tant mieux. C’est en tout cas ce que je nous souhaite.

 

Lire aussi https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/10/26/le-parlement-des-mots-1er-episode-au-cameroun/.

 

 

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4 réflexions sur “MOTS D’AFRIQUE AU FEU DE L’EMANCIPATION

  1. J’aime bien ce passage et je cite « Mon pays de naissance, la France a de grandes qualités civilisationnelles, mais un lourd passif historique : placé par les armes dans une position dominante, il croit spontanément que son point de vue est universel. Ça l’empêche souvent de bien voir toute la richesse, toute la beauté du monde, et même la sienne propre. En aimant le Mali, j’ai appris à aimer mieux la France, à la comprendre plus en profondeur, à découvrir qu’elle n’a rien à perdre en abandonnant les mirages de la domination et en se mettant fraternellement en conversation avec les autres.  »
    Ça résumé presque tout au fait Jean-Louis. Ce qui manque c’est juste un peu d’humilité. D’un côté l’Occident qui traîne depuis toujours un complexe incommensurable de supériorité et de l’autre l’Afrique qui a besoin de d’être écouté, dont les langues cachent tellement de trésors qu’on ne peut apercevoir automatiquement du fait que la langue n’est pas un objet palpable. Ton exemple sur les termes « vieux » du français et « tiekoroba » du Bambara est frappant et montre à quel point les « petits » « aux yeux de tous » sont parfois « grands »

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