LE CORPS NOIR

Le théâtre de l’Arlequin (Morsang-sur-Orge, 91) a été confié, grâce à un esprit d’innovation qui fait honneur à la ville de Morsang et à l’agglomération du Coeur d’Essonne, à l’antenne française de BlonBa, une compagnie bamakoise. Chaque année ce théâtre consacre sa programmation du mois de mars à l’Afrique. Le samedi 4 mars 2017, la soirée est titrée « Le corps noir ». Le public – salle pleine à craquer – va être invité à une méditation sur la façon dont l’histoire a racialisé le corps d’une partie d’entre nous, comment cette racialisation, cette hiérarchisation des corps et des êtres a jusqu’à présent laissé ses sédiments dans nos âmes, quelle que soit notre couleur, combien il est fécond et bénéfique de dépasser cette histoire. En corps du spectacle, une impressionnante évocation de Saartjie Bartmann, la « Vénus hottentote », femme d’Afrique australe déportée en Europe au début du XIXe siècle, transformée en bête de foire avant de mourir à 27 ans et que ses restes deviennent, plus tard, une des curiosités du musée de l’Homme, à Paris. Merci à Chantal Loïal pour son engagement de danseuse et de chorégraphe dans ce prenant hommage à une victime emblématique du processus de racialisation. Avant cette chorégraphie était proposée une lecture de textes qui jalonnent cette histoire. Les voici.

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Trois lecteurs et une musicienne. Léonce Henri Nlend est comédien professionnel après une formation à l’Ecole de Théâtre de l’Essonne (EDT91). Didier Lesour, lui aussi, est comédien professionnel. Merveille N’Sombi, 14 ans, est élève à Sainte-Geneviève-des-Bois et participe à l’atelier théâtre de la MJC de cette ville. Julie Lobato, percussionniste, les accompagne. Elle assure l’éveil musical dans la même MJC. Les auteurs des textes -successivement Aimé Césaire, Nelson Mandela, Frantz Fanon, Robespierre, le dictionnaire universel raisonné d’histoire naturelle, Léopold Sédar Sengor, Napoléon Bonaparte, l’abbé Grégoire – sont annoncés dans de courtes introductions lues. Les premières répliques sont tirées de mon livre « On ne naît pas Noir, on le devient » (Albin Michel et en poche dans la collection Points). J’ai associé le nom des lecteurs et celui des auteurs.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Beaucoup de jeunes Français sont noirs, nés sur le sol de France sans l’avoir jamais quitté. Il y a une expérience que tous ont vécue.

Merveille N’Sombi/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Un jour, l’institutrice demande à Mamadou : D’où tu viens, mon petit ? L’enfant répond : De la rue Jean-Jaurès, Madame. Et tout de suite, à la mine de la maîtresse, Mamadou comprend qu’il n’a pas bon, que ce n’est pas ce qu’on lui demande, qu’il lui faut commencer à chercher la bonne réponse à cette question qui va revenir, revenir, revenir. Ce qu’a répondu sa voisine Noémie à une question analogue, quoique posée avec beaucoup moins de ferveur, est d’office inutilisable. Noémie habite rue Gabriel-Péri, elle le dit tout simplement et on la croit sans l’embêter davantage. Noémie est Blanche.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

La question adressée à l’enfant noir n’est pas posée à sa personne, sa personne qui vient de la rue Jean-Jaurès. La question est posée à son corps : « Mon petit, dit moi d’où vient ton corps ? »

Didier Lesour/commentaire

Quelle histoire tordue, quelle torsion de l’histoire s’est-elle sédimentée dans le corps noir pour qu’il fasse ainsi dériver le sens des questions les plus simples ? Voici une anecdote vécue par le poète martiniquais Aimé Césaire, militant de la négritude. Elle fait avancer l’enquête :

Aimé Césaire, le Cahier du retour au pays natal, lu par Léonce Henri Nlend

C’était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l’avait laissé, le laissait. … On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant de la misère avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef-d’oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création. C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure. Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente. Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers. La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever. Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardé d’un fard de poussière et de chassie mêlées. Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le coeur, voûté le dos. Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant. Il était COMIQUE ET LAID, COMIQUE ET LAID pour sûr. J’arborai un grand sourire complice… Ma lâcheté retrouvée !

Didier Lesour/Commentaire

 Et ce texte de Nelson Mandela, cette prière, cette réponse à la lâcheté momentanée du poète, à la lucidité du poète… Contemplez la rayonnante riposte à laquelle Nelson Mandela nous invite. Nous invite tous :

de Nelson Mandela, lu par Merveille N’Sombi

Notre peur la plus profonde n’est pas d’être incapable.

Notre peur la plus profonde est d’être puissant au-delà de toute mesure.
C’est notre lumière, pas notre ombre, qui nous effraie le plus.

Nous nous demandons :
Qui suis-je, pour être brillant, magnifique, talentueux et fabuleux ?
En fait, qui êtes-vous pour ne pas l’être ?
Vous êtes un enfant de Dieu.

de Nelson Mandela, lu par Léonce Henri Nlend à l’adresse de Merveille N’Sombi

Nelson Mandela rajoute ceci. A ton intention :

Jouer petit ne rend pas service au monde.

Didier Lesour/Commentaire

Il y a le jour. Il y a la nuit. La lumière et l’ombre. Et les lumières fantasques qui surgissent de l’ombre. Le penseur et militant anticolonialiste Frantz Fanon explore notre question à travers les rêves singuliers qui se cachent dans l’obscurité de ses nuits. Ecoutez comment son corps se détend, la nuit, comment la nuit détend son corps !

de Frantz Fanon, lu par Léonce Henri Nlend

La première chose que l’indigène des colonies apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin.

Didier Lesour/Commentaire

Robespierre, autre acteur de la révolution du monde, parle lui aussi de ces ombres et de la lumière. Il est Blanc. Son corps n’est pas en jeu. Il parle néanmoins.

 Henri Nlend/Commentaire

C’est en 1791, à l’Assemblée législative. Robespierre s’adresse aux députés des colonies qui refusent l’éligibilité des Noirs et des mulâtres libres, aux députés esclavagistes.

de Robespierre, lu par Didier Lesour

Périssent les colonies, s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté. Je le répète : périssent les colonies si les colons veulent, par des menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts. Je déclare au nom de l’Assemblée, au nom de ceux des membres de cette Assemblée qui ne veulent pas renverser la Constitution, au nom de la nation entière qui veut être libre, que nous ne sacrifierons aux députés des colonies, ni la nation, ni les colonies, ni l’humanité entière.

Merveille N’Sombi/Commentaire

L’humanité entière ? Robespierre ? Et toi ? Et moi ?

Léonce Henri Nlend/Commentaire

Ton corps, mon corps, le corps de Robespierre ! Question : quelques années avant la Révolution paraît en France un « Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle » ; à l’article « Nègre », on lit ceci.

du Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, lu par Merveille N’Sombi

La laideur et l’irrégularité de la figure caractérisent l’extérieur du nègre ;

du Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, lu par Didier Lesour

Les négresses ont les reins écrasés et une croupe monstrueuse, ce qui donne à leur dos la forme d’une selle de cheval. Les vices les plus marqués semblent être l’apanage de cette race ;

du Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, lu par Merveille N’Sombi

la paresse, la perfidie, la vengeance, la cruauté, l’impudence, le vol, le mensonge, l’irréligion, le libertinage, la malpropreté, l’intempérance,

du Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, lu par Didier Lesour

Ces vices semblent avoir étouffé chez eux tous les principes de la loi naturelle, et les remords de la conscience ; les sentiments de compassion leur sont presque inconnus ; seraient-ils un exemple terrible de la corruption de l’homme abandonné à lui-même ? Leurs usages sont quelquefois si bizarres, si extravagants, et si déraisonnables, que leur conduite, jointe à leur couleur, a fait douter, pendant longtemps, s’ils étaient véritablement des hommes issus du premier homme comme nous, tant leur férocité et leur animalité les fait, en certaines circonstances, ressembler aux bêtes les plus sauvages.

Léonce Henri Nlend/commentaire

Il y a une réplique à la déshumanisation, une réplique donnée par la plus haute forme de la parole humaine, donnée par la poésie. Voici comment réplique le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor.

De Léopold Sédar Senghor, lu par Didier Lesour

Femme nue, femme noire

Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

de Léopold Sédar Senghor, lu par Léonce Henri Nlend

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

de Léopold Sédar Senghor, lu par Didier Lesour

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Léonce Henri Nlend/Commentaire

Histoire de France : Napoléon Bonaparte, devenu Premier consul de la République, envisage de rétablir l’esclavage. L’esclavage a été aboli quelques années plus tôt, grâce notamment à l’action de la révolte menée à Saint-Domingue par Toussaint Louverture, esclave africain devenu général de la République, puis par un décret de la Convention. Napoléon Bonaparte consulte. Parmi ses conseillers, l’abbé Grégoire, infatigable militant de l’égalité, le renvoie au plus inattendu, au plus juste, au plus concret, au plus concrètement fraternel des arguments. L’abbé Grégoire invite Bonaparte à se revêtir du corps noir.

Bonaparte (Didier Lesour)

Arnaud, que pensez-vous de Toussaint Louverture

Arnaud (Henri Nlend)

Citoyen Bonaparte, ce Toussaint Louverture est si vicieux qu’il lui est impossible d’estimer ni d’évaluer un galant homme. Sachez qu’il est l’ennemi naturel des propriétaires.

Bonaparte (Didier Lesour)

Adet, votre avis sur l’esclavage des Nègres

Adet (Henri Nlend)

Quelqu’horreur qu’il inspire à la philanthropie, l’esclavage des nègres est utile dans l’organisation actuelle des sociétés européennes. Aucun peuple de notre continent ne peut y renoncer sans compromettre les intérêts des autres nations.

Bonaparte (Didier Lesour)

Et vous Grégoire, quel est votre avis

Grégoire (Merveille)

Vous connaissez ma manière de penser à ce sujet ; cependant, si vous voulez que je parle, mon opinion sera bientôt donnée.

Bonaparte (Didier Lesour)

Je vous écoute

Gregoire (Merveille)

Hé bien, si toutes ces honorables personnes qui parlent de rétablir l’esclavage changeaient à l’instant de couleur, elles tiendraient un tout autre langage.

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