« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

Un ami, un fils plutôt vu son âge et ma proximité avec son père, me signale cet étrange moment d’ignorance diffusé sur la radio publique orgueilleusement dénommée France Culture (une chaîne que j’aime beaucoup) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon Ecoutez attentivement ces quelques minutes d’une superficialité renversante, mais tellement symptomatique.

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« Petit salon » (c’est le nom de l’émission). La journaliste Lucille Commeaux, qui indique en gros ne rien connaître à la vie intellectuelle, culturelle et artistique du continent, y commente le « focus Afrique » du festival d’Avignon. Cette sélection a retenu de splendides spectacles de danse, de magnifiques chanteurs et musiciens, connus et reconnus pour la plupart, mais aucun spectacle à placer sous sa rubrique « Théâtre », ni qui soit de nature à élargir le spectre de ce qui est déjà, à juste titre, adopté en Occident. Choix qui fait polémique. Bon, dès le départ, on comprend qu’on peut parler de l’Afrique et de ses cultures tout en déclarant ne rien en connaître, ou presque. On sait aussi depuis longtemps que l’ignorance n’empêche pas les jugements péremptoires, qu’elle les favorise plutôt.

L’écrivain, comédien et metteur-en-scène Dieudonné Niangouna s’est insurgé contre le choix d’Olivier Py et de son équipe ? Ce ne peut être que jalousie. Bizarre ! Dieudonné Niangouna est un des quelques acteurs de la vie artistique africaine qui sont réellement reconnus par l’appareil culturel français. Cette reconnaissance est rare. En l’occurrence, elle est absolument méritée. Il pourrait se taire, s’incliner, ça ne lui fermerait les portes d’aucune institution ici prestigieuse. Il prend au contraire le risque de mettre en danger cette confortable stature pour dire ce qu’il pense, ce que pensent beaucoup d’autres qui ne sont pas en position de le faire savoir. Dieudonné Niangouna dit en substance : parler de « focus Afrique » dans le festival de théâtre le plus couru du monde francophone et en exclure les spectacles que ce festival place lui-même sous la rubrique « théâtre » n’est pas anodin ; cela correspond trop à l’image coloniale qui assigne les Africains aux trémoussements rythmiques. Le grand homme de théâtre, emporté par sa colère, va de mon point de vue un peu loin, car les pièces de danse ou les musiciens retenus parlent assurément et démentent par leur art ces assignations racistes. Mais tout de même, zéro spectacle à placer sous la rubrique que le festival de Jean Vilar dénomme « théâtre », quel déni ! Quel mépris ! L’émission en déduit que cet auteur, invité du festival d’Avignon 2013, tout récemment reçu au théâtre national de la Colline, serait un vil jaloux. La thèse est énoncée sans gène, sans guillemets, comme allant de soi, reprise à tout moment. Asséner cette accusation à l’encontre de celui qui, étant arrivé là où il est, débarrassé des plans de carrière, ose dire ce que beaucoup pensent et prendre les coups qui vont avec, c’est creux, creux, creux et dégueulasse. Merci Dieudonné pour ton courage.

L’autre grand sujet de cette causerie surréaliste tourne autour du fait de savoir si Dieudonné Niangouna et le théâtre africain sont en mesure de remplir la cour d’honneur du palais des papes. Une préoccupation commerciale bien accordée à la tarification d’un festival globalement voué par ses rites et ses guichets aux vieux Blancs à revenus moyens ou supérieurs (dont je suis) et aux professionnels de la culture (dont je suis), les plus huppés bénéficiant néanmoins de la gratuité.

Et puis la petite peau de banane finale, l’enrôlement d’Eva Doumbia, « afropéenne » comme elle aime se définir, une metteure en scène dont j’apprécie beaucoup la personne et le travail, dans le dédouanement en l’occurrence alambiqué de ces choix paresseux. Eva, pardonne-moi, mais je n’ai pas tout compris dans ton argumentaire et ça m’inquiète un peu qu’il soit disponible pour ça, même si je sais qu’il n’était pas fait pour ça.

L’essentiel est en creux. Si vous avez écouté cette émission, avez vous retenu un point, un seul, qui vous a éclairé sur le spectacle vivant en Afrique ? Sur l’histoire et le rôle qu’y tient le texte dit ? Sur l’importance que peut avoir la resymbolisation par la vie culturelle et artistique dans ce continent en pleine reconstruction ? Sur les racines locales dans lesquelles il puise ? Sur ses règles du jeu si éloignées des rites socialement discriminants qui caractérisent l’appareil français de la culture ? Sur les raisons qui font que le même spectacle peut réunir en Afrique des foules de jeunes de milieux populaires tandis que programmé dans une scène nationale française, le filtre social (et racial ?) le privera de ce public ? Sur ce qui vous aiderait à vous former une opinion libre et éclairée ? La justification qui court du début à la fin du propos est que la programmation choisie correspond aux goûts du programmateur (vrai), que le programmateur est artistiquement honorable (vrai) et qu’il est vilain de lire dans ses choix les remugles du colonialisme (bof). Je crois pourtant que les lire en nous mêmes, Européens comme Africains, en nous tous, et les dépasser, est une urgence absolue du siècle. Mais, si l’on comprend bien, Olivier Py, son équipe, le « petit salon » de France Culture en seraient exonérés et ce ne sera pas une urgence du festival d’Avignon ? La fonction politique du théâtre serait à ce point vidée de son sens et de ses enjeux ?

Pour finir, pardon pour les quelques remarques qui se sont aussi faites entendre et ont tenté d’échapper à ces mondanités de « petit salon », puisque c’est le titre de l’émission, celles de René Solis notamment. Dommage, elles ne parviennent pas à renverser la tendance, la triste tendance.

Ecoutez, jugez, ne me croyez pas sur parole et toute contradiction sera la bienvenue.

https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon

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2 réflexions sur “« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

  1. Voilà bien le style de la seule émission de France-Cul que je zappe chaque soir tellement elle m’irrite par son parisianisme.
    Je me suis donc fait violence pour écouter la rediff’ que tu nous propose, Jean-Louis.
    Rien à ajouter sur le fond, si ce n’est qu’une fois de plus il est atteint.
    Mais cette polémique, qui me trotte dans la tête depuis le début, a soulevé une question, je vous la livre brute de décoffrage :
    Je perçois une sorte de malaise entre, d’une part, les africains d’Afrique et d’autre part les afropéens et africains privilégiés (c’est à dire déjà introduits/intronisés par les élites blanches). Il me semble que Dieudonné, tout en faisant partie de la seconde catégorie, se faisait la voix de la première. Et que les seconds prêtent le flanc à des critiques qui pourraient dire qu’ils défendent leur beefsteack (ce que je ne pense pas).
    Corollaire :
    En tant que blanc vivant au Mali, je suis souvent disqualifié de ce genre de débats, en tant que privilégié présumé. Si j’accepte l’idée d’être l’involontaire bénéficiaire d’un indéniable privilège dû au racisme rampant de beaucoup de mes frères en couleur et que je combats avec énergie, je voudrais néanmoins rappeler que, pour un noir, être victime du racisme des blancs à leur égard constitue aussi une sorte de priviège : en effet, l’immense majorité des africains n’aura jamais à le subir, simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de même rêver passer un jour la frontière d’un pays où ce racisme a cours.

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  2. Oui, Diogène, beaucoup de vrai dans ce que tu dis. Il y a dans toute cette histoire un trou noir qui fait dériver les ondes lumineuses et tu le décris bien. Tout bêtement, chaque fois que j’écris un phrase sur cette polémique, je me demande si cela ne va pas poser des problèmes à notre BlonBa, aux artistes qui en vivent, aux moyens que nous guignons pour ça… Ça c’est pour le part de moi qui s’est tissée avec le Mali. Et en même temps, comme Dieudonne, je fais partie de ceux qui ont un filet de sécurité pour le faire, le « privilège » dont tu parles. Moi par ma carte d’identité, ma sécu, mon passeport passe-partout, etc. Alors je choisis de parler. En pesant mes mots tout de même. Un jour la fin du trou noir, son engloutissement dans les abîmes de l’espace ? La plupart de ceux qui interviennent ici sont des acteurs de ce grand voyage sur des terres inconnues. Soyons très attentifs aux différents points de vue, au sens optique du terme. Ils sont notre réel désormais sans repère héritable.

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