ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Logique de marché ou d’égalité sociale ? Les citoyens contribuables qui en supportent principalement la charge et élisent des majorités qui toutes promettent, à des degrés divers, l’intervention publique dans le champ culturel… Tradition d’esprit public, assurément. Les milliers de citoyennes et de citoyens qui contribuent aux opérations désormais nombreuses de financement participatif… Et cette proposition nouvelle de coupler des financements de particuliers avec l’intervention publique sur la base d’un euro pour un euro… Et les firmes capitalistes qui possèdent déjà les juteuses industries du divertissement et tentent de mettre un pied dans les arts du sens – privées, lucratives, intéressées assurément –… Et les fondations qu’elles engendrent parfois sur des critères culturels qui peuvent être occasionnellement fermes et honnêtes : DRAC privées, gouvernements privés, despotes éclairés, désirés…

Continuons l’enquête sous d’autres cieux. Je développe mon activité théâtrale entre la France et l’Afrique. Beaucoup des nations de ce continent subissent une privatisation virale des institutions dites publiques. Des dépositaires de l’autorité « publique » y utilisent leurs prérogatives transformées en auto-entreprises pour bloquer l’action d’interlocuteurs réputés « privés » – comédiens, danseurs, compagnies, poètes, dramaturges, entrepreneurs culturels – puis monnayent la levée du frein, condition incontournable de l’action. Quand on s’en étonne, ils se justifient sans vergogne en invoquant le contrôle nécessaire des « privés » par le « public ». Beaucoup d’artistes regardent alors vers l’Europe. Certains s’y exilent. Ceux dont le travail peut s’accorder avec les goûts et les critères légitimés par les pouvoirs culturels « publics » des pays du Nord en reçoivent les subsides. Alignement partiel, rusé, inévitable. Je sais. BlonBa, notre compagnie malienne [1] a pu rester au Mali mais a aussi dû jouer avec ça (avec modération) pour exporter ses spectacles dans les grandes et les petites institutions du Nord. Cette soupe là, privée ou publique ? Ou tout autre chose ?

Le détour par l’Afrique n’est pas invoqué là par hasard. Il aide à se souvenir que l’appareil culturel d’Etat construit en France dans la deuxième partie du siècle dernier s’inscrit alors dans un solide univers de représentation né du dessein multiséculaire de la modernité impériale occidentale, dessein aujourd’hui en miettes. Dans ce milieu du XXe siècle aujourd’hui si lointain, les grandes puissances du monde blanc, celles de l’Ouest comme celles de l’Est, conduisent encore le monde. Terminé. Leurs communautés nationales se reconnaissent à travers des identités stables et relativement homogènes. Terminé. Elles se présentent comme porteuses d’un modèle universel. Terminé. Le développement scientifique et technique, les beaux arts et les arts ménagers, le rêve consumériste, l’Etat représentatif ou la « démocratie populaire » voguent sur le flux continu du progrès qui n’est pas mis en doute. Terminé. Deux blocs, l’Est et l’Ouest, l’un favorable au « public », l’autre au « privé ». Dans le champ culturel comme ailleurs. Terminé.

Sur ces bases englouties, la France, grâce à un compromis d’une puissante efficacité, s’invente alors un remarquable appareil culturel d’Etat aujourd’hui en voie d’épuisement, mais que sa tonique originalité a jusqu’à présent préservé de l’effondrement. Le mouvement communiste, globalement admiratif du modèle soviétique, s’en sépare peu à peu dans le champ des politiques culturelles, récuse le jdanovisme, sacralise sous la houlette de hautes personnalités des lettres et de l’art, la liberté de création et des créateurs. La droite, emmenée par la politique de grandeur nationale héritée de la monarchie et voulue par le général De Gaulle, confie à l’Etat la responsabilité de faire vivre et de répandre la haute culture française. Dans les banlieues rouges ou sur la colline de Chaillot, partout sont édifiés des temples de l’art avec le dessein affirmé et souvent atteint d’en faire des espaces de rencontre entre le peuple et la création. Des personnalités de premier plan, Jean Vilar, Antoine Vitez, Jeanne Laurent, Louis Aragon, André Malraux, apposent sur la vision le sceau de leur indiscutable qualité d’intellectuels et d’artistes. Même si les couches populaires ne sont pas aussi présentes que souhaité dans les nouvelles institutions, le fait que l’accès à l’art soit pour elles facteur de progrès et d’émancipation est une perspective consciemment ressentie par beaucoup. Les ouvriers des banlieues populaires, même quand ils pensent encore que « le théâtre, c’est pas pour moi », espèrent que leurs enfants fréquenteront le bel équipement pour lequel ils ont voté et que finance leurs impôts. Voilà la tension positive, émancipatrice, qui fait alors tout naturellement placer « l’objet » de l’appareil culturel d’Etat sous le vocable de « service public ».

C’est face à cet « objet » concret toujours actif, et non sur la tension qui l’a enfanté désormais flapie, que ce colloque interroge la question rendue confuse par les subductions de l’histoire, question de « l’émergence du privé dans la culture ». J’ai cité l’Afrique, naguère marge de l’empire, aujourd’hui en pleine ébullition prophétique, parce que la confusion des termes « privé » et public » en matière de vie culturelle y atteint paradoxalement une clarté aveuglante. En avance sur la décomposition des modèles de la modernité impériale, elle nous invite (elle nous condamne) à revisiter en profondeur le lexique même des politiques culturelles.

Quand on dit « privé » ou « public », on sous-entend « pouvoirs privés », « pouvoirs publics ». Or le cœur de ce dont nous parlons, la vie culturelle et artistique, se place dans la zone libre de l’existence, celle qui se vit dans une échappée hors de la tutelle des pouvoirs, même démocratiques. Le ou la poète qui s’installe devant son clavier pour écrire, dans ce moment là, compte ne s’assujettir ni aux pouvoirs publics, ni à la cupidité marchande. Les premiers romans, les jeunes compagnies de théâtre, la naissance dans l’esprit des images que le danseur transformera en chorégraphie n’obéissent pas. Ils sont libres. Libres aussi les regroupement, souvent associatifs, qui donnent leur forme collective à ces activités, quelque chose de la « libre association » considérée par les utopies libertaire et communiste comme l’organisation adulte d’une société émancipée de la tutelle étatique. Libres l’individu ou le petit groupe qui échangent des livres, décident d’aller ensemble à un concert ou choisissent un bon film pour la soirée. Libres les kotèdenw[2] des villages maliens ou les comédiens professionnels de même culture qui se lèvent pour brocarder dans la veine du kotèba les vices du pouvoir et de la société. Libre le corps de la mère de famille musulmane du Sénégal qui s’élance dans le cercle de danse pour mettre en forme et montrer des énergies que la décence et la civilité recommandent en temps normal de corseter. Ces zones libres sont entourées de contraintes qui en tordent l’influx comme les trous noirs de l’espace interstellaire infligent leur courbure aux vents de lumière. Les inégalités culturelles, les intimidations policières, les objurgations cléricales, l’appétit du gain ou les rites de mondanité sont des rappels à l’ordre. Néanmoins, même vite canalisée, la source est d’eau claire.

Quand il s’agit de ce cœur vivant de la vie culturelle, individus et groupes engagés ensemble dans la production de l’événement artistique qui toujours est rencontre, la notion de « privé » et les connotations lucratives qui l’environnent sont obscènes. Même quand il s’agit de collectifs artistiques qui s’institutionnalisent, par choix aléatoire ou par la force des choses, sous la forme de sociétés privées, par exemple des SARL. Je propose d’utiliser pour les désigner le qualificatif non de privés, mais d’indépendants. Acteurs, auteurs indépendants de la vie artistique et culturelle.

Puis vient la question d’argent. En second. Elle ne vient pas d’abord. D’abord, le premier roman, la première mise en scène sont généralement produits hors économie monétaire, au frais de leurs acteurs indépendants. D’abord, l’accès à l’art n’est pas monétarisé, ni sur les gradins des théâtres de la Grèce antique, ni lors des nuits de kotèba, ni quand un enfant rompt l’enclos de la propriété intellectuelle et récite gratuitement un poème en famille, ni dans l’émerveillement du passant devant les architectures remarquables, ni lors des grandes déambulations du spectacle de rue, ni face à l’invitation des musées nationaux britanniques, gratuits… L’art est là considéré comme « sans prix », ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse faire à une production de l’activité humaine, car cette qualification s’applique d’abord et par nature à ce qui donne sens, beauté, intensité à nos existences.

Sans prix ne veut pas dire sans coût. Coût = argent. Argent = pouvoir. Pouvoirs publics. Pouvoirs privés. Cette fois, sur ce segment de la vie culturelle et artistique, en effet les mots « public » et « privé » retrouvent du sens et un peu de clarté. Ce segment n’est pas central, il est périphérique, parce qu’on peut donner un texte ou un chant sans le sésame d’un tarif. qu’on peut écrire un poème ou monter un spectacle dans la zone libre, dans la part non vendue de son temps, Mais on ne peut pas y passer son temps sans aller chercher à manger, à se couvrir, à s’abriter, ce qui coûte de l’argent. Et passer son temps à travailler son art souvent améliore cet art, parfois est indispensable pour lui donner sa qualité. Les violonistes ou les chanteurs lyriques le savent. Or on ne peut pas y passer son temps sans qu’une partie de cette activité et de ce temps soit mis sur le marché. Marché public. Marché privé.

La question qui se pose alors est celle de la contrainte qu’imposent nécessairement la nature et les vœux du financeur (du client ?), qu’il soit public ou privé, celle du compromis qu’on est prêt à faire avec cette contrainte. Parfois, elle est rédhibitoire. Les tarifs du festival in d’Avignon sont rédhibitoires pour le couple de spectateurs « indépendants » qui ne peut distraire 80 € pour une soirée de théâtre. Le rétrécissement de la gamme des esthétiques promues par l’appareil culturel d’Etat est rédhibitoire pour les artistes qui n’y correspondent pas. Un spectacle dénonçant la Françafrique ne sera pas sponsorisé par Bolloré. Le blues, quand il naissait dans les champs de coton, était payé de coups, non de subventions. Il a changé l’oreille du monde. Aujourd’hui, ses meilleurs représentants en vivent. Grâce d’abord aux amateurs indépendants. Grâce aussi, pas nécessairement, au pouvoir privé du marché et aux services publics de la culture.

Dans cette période de bouleversements telluriques et d’effondrement des anciens repères, l’action respective des pouvoirs étatiques-administratifs et des pouvoirs économiques sur la vie culturelle et artistique doit être remise à sa place. Une question simple leur est posée : comment vous mettez-vous au service de la zone libre où germent l’art et les rencontres qui lui donnent vie ? Derrière, on retrouvera les questions politiques fondamentales. Les pouvoirs publics d’aujourd’hui sont-ils démocratiques ou oligarchiques ? Le règne de l’argent fou va-t-il engloutir tout processus d’humanisation, d’émancipation ? Mais dans la vie des acteurs de la culture, ce sont des questions très concrètes dont on doit décider au cas par cas. En Afrique, la sponsorisation d’un spectacle par des entreprises patriotes engagées pour la création d’un imaginaire commun favorable à la fois au climat des affaires et au développement de la nation peut être un moyen d’échapper à la stérilisante privatisation des prérogatives publiques par la corruption. En France, l’invasion de l’imaginaire marchand dans certaines institutions culturelles d’Etat (règles d’exclusivité, tarifs sensés être témoins fiables de la « valeur » d’événement humains sans prix, sélection d’œuvres de nature à remplir les salles d’une clientèle socialement et culturellement typée, suprématie accordée aux critères quantitatifs…) méritent la révolte des « indépendants » et peut-être des démocrates. Le jugement doit-il être par principe différent quand un « gouvernement privé », fondations d’entreprises par exemple, déploie son action selon des critères analogues, voire parfois plus attentifs à la zone libre ?

Ce retour à la question de fond ne me conduit nullement à placer sur le même plan les motivations « publiques » des administrations et les appétits « privés » du capitalisme culturel. D’abord, je crois primordial de favoriser l’ouverture du temps humain à la libre activité, cette zone libre où se joue le sens de notre existence, l’amitié, l’amour, la reproduction de l’espèce, l’émerveillement sexuel, la vie de famille (ou non), les innombrables activités productives réalisées hors marché, la lecture et la rencontre avec l’art, la création, la contemplation des paysages, les soirées arrosées (ou non), le farniente ou le footing… La part de notre temps qui reste sur le marché et donc sous l’influence directe des pouvoirs publics et privés peut être drastiquement réduite, grâce à l’explosion de la productivité du travail. La semaine de douze heures et la création sans patente ? Le capital se bat pour empêcher cette démarchandisation de la personne humaine. Pour l’instant, il mène la danse et impose au « public » de s’accorder à ses pas. Mais l’utopie reste active. Dans le champ culturel comme ailleurs, nos institutions publiques se vident peu à peu de la sève démocratique qui leur donnait vie. Epuisement des outils nés de la modernité impériale. Mais le principe de l’action publique et sa bienfaisance conservent leur pertinence, même si c’est au prix d’une profonde refondation. Sans y être disponibles « par nature », les pouvoirs publics sont institutionnellement plus poreux à l’expression de l’intérêt général que la règle de fer du profit. Mais ce n’est plus au crible des procédures et des repères identifiés au siècle passé que se pose aujourd’hui la question de la liberté de création et d’accès à la création, c’est au fond. Où est la bonne place de l’argent dans les processus de production du sens ? Quelles garanties face aux pouvoirs qui le possèdent et le dispensent ? Comment renforcer la puissance de la liberté ?

Exercice pratique : place de l’argent au festival d’Avignon. Dans le In, argent public affecté par choix politique de l’Etat représentatif, argent privé en béquille par choix politique de directions de la communication, argent de la billetterie assurée par un public indépendant, acquis et plutôt privilégié. Destinataires artistiques : des compagnies généralement confirmées aux ressources régulières. Dans le Off, argent des compagnies subventionnées ou non, souvent fragiles, qui investissent dans une opération vécue comme un risque commercial, en béquille argent de la billetterie assurée par un public indépendant présent en force d’appoint (le « public » recherché est celui des diffuseurs pour qui c’est gratuit). Frontières brouillées. Et si, dans ce maquis, on cherche sincèrement la place de la liberté – liberté de création, liberté des perspectives de rencontre avec le public –, on la trouvera, in et off, ça et là, souvent inattendue, à déchiffrer, à défricher… A retrouver ? Mais les GPS d’hier ne nous serviront pas à grand-chose.

Je me suis ici limité à questionner la question. Le reste est à construire. Pour ceux qui ont envie d’aller un peu plus loin avec moi dans cette réflexion, j’ai évoqué quelques pistes d’action à la fin d’un texte intitulé « refonder les politiques culturelles publiques » et qu’on peut trouver sous ce lien. https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/06/06/refonder-les-politiques-culturelles-publiques/

 

[1] [1] http://www.blonbaculture.com/pdf/textes/blonba-15-ans.pdf

[2] Les kotèdenw sont les acteurs de kotèba, farces burlesques de critique sociale jouées dans les cités bamanans ou mandingues (Afrique de l’Ouest).

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