NIORT PASSE AUX TRANSPORTS GRATUITS, les grincheux résistent

Dans son édition du 1er septembre 2017, le quotidien Le Monde évoque l’entrée de l’agglomération de Niort dans le petit club des quelques collectivités françaises qui ont adopté la gratuité des transports publics urbains. Titre : « Niort devient la plus grosse agglomération à proposer la gratuité des transports en commun ». Plusieurs paragraphes de cet article plutôt factuel sont consacrés aux réactions hostiles de « la communauté (?) des spécialistes et des professionnels du transport public ». Ces réactions publiées sans commentaire méritent qu’on s’y arrête. Elles disent beaucoup sur les automatismes marchands qui dans les dernières décennies ont éberlué les esprits au point qu’on les présente désormais comme d’indubitables évidences.

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Le weed-end du 1er septembre 2017, l’accès aux bus de Niort devienne gratuits pour tous

L’article du Monde : http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/09/01/niort-devient-la-plus-grosse-agglomeration-a-proposer-la-gratuite-des-transports-en-commun_5179360_3234.html

Première affirmation : « Les pères la rigueur rappellent que la gratuité n’existe pas ». Eric Béziat, l’auteur de l’article, marque une certaine distance avec cet aphorisme libéral en accolant l’image du père fouettard aux opposants à la mesure, mais il choisit néanmoins, comme spontanément, de confirmer leur diagnostic. En effet, si les rigoureux « rappellent que la gratuité n’existe pas », c’est que cette inexistence est non pas une affirmation discutable, mais un fait avéré et qu’il suffit de le « rappeler » aux oublieux. Question : lorsqu’en 1881 la République des Jules institue l’école gratuite, ses initiateurs et ceux qui les ont élus en partie pour ça ont-ils la naïveté de penser que cette gratuité n’a pas un coût ? Jules Ferry est-il un dangereux utopiste de l’ultra-gauche ?

Non ! Il sait très bien ce qu’il fait et pourquoi il donne sans détour la belle qualification de « gratuite » à la nouvelle école de la République. La gratuité d’un bien produit par le travail salarié ne signale pas qu’il n’a pas fallu d’argent pour la produire. C’est une autre révolution qu’elle opère, une révolution située en aval du « marché du travail ». A la loi du marché des marchandises (à chacun selon sa poche), elle substitue un droit, droit lié non aux avoirs des citoyens, mais à leur être, à leur égale dignité d’êtres humains (à chacun selon ses besoins). Pardon Eric Béziat de ce petit « rappel », mais je suis certain qu’avec tous les usagers des gratuités sans lesquelles la société française serait une foire d’empoigne, vous en reconnaitrez les enjeux décisifs pour l’égalité républicaine.

Les gratuités socialement établies : un ciment de la société française

N’en déplaise aux « pères la rigueur », une société sait très bien faire cohabiter l’accès marchand et l’accès gratuit aux biens dont nous avons besoin pour vivre. La voirie est couteuse mais gratuite – libre d’accès pour tous sans acception des comptes en banque -, comme l’éclairage urbain, comme les soins remboursés par la sécurité sociale, comme l’école publique, la protection policière contre le terrorisme ou les élections au suffrage universel. Seule l’obnubilation marchande des dernières décennies permet à la « communauté des spécialistes et des professionnels des transports publics » d’envelopper de brouillard cette réalité pourtant massive et de donner un certain écho à leur point de vue pourtant très idéologique.

Aux « pères la rigueur » anonymes, l’article ajoute ensuite l’intervention d’un spécialiste identifié, Yves Crozet, universitaire lyonnais : « Le transport gratuit, c’est de la pure démagogie » affirme-t-il sans précaution, une démagogie qui dans le cas de Niort serait « au delà de toute logique économique ». L’air du temps est passé par là. « Logique économique » est ici confondu innocemment (ou pas) avec « logique marchande ». Comme d’hab ! Bon, OK, Trump aussi considère que l’Obamacare, vague embryon de sécurité sociale à l’américaine, est une « pure démagogie » étrangère à la logique économique. C’est son point de vue et celui de beaucoup d’autres qui ont tout à fait le droit de l’exprimer. Cependant l’histoire de France et la société française ont majoritairement considéré que l’accès aux soins devait sortir de la logique marchande. Résultat : les Français vivent en moyenne trois ans de plus que les Américains, tandis que leurs dépenses de santé représentent moins de 10 % du PIB contre 16 % chez l’oncle Tom. N’en déplaise au professeur Crozet, le rapport qualité/prix de sa « logique économique » n’est pas très convaincant. En tout cas pas pour le patient de base. Pour les actionnaires des industries pharmaceutiques et les cliniques privées ? Peut-être…

« Quasi irréversible » ?

« Vous mélangez tout » pourrait me répondre le chercheur, arguant que transport n’est pas santé. Dommage. Une pièce maîtresse de la « communauté » des anti-gratuité vend la mèche. Le GART (Groupement des autorités responsables des transport) et son porte parole, cité par le même article, lui envoie dans les dents un argument contraire involontairement cinglant. Selon le GART, un des inconvénients majeurs de la gratuité serait qu’elle est « quasi irréversible car il est politiquement très difficile de revenir en arrière. » Ah bon ? Mais pourquoi ça ? L’électeur serait-il rétif à la « logique économique » façon Crozet ? Quand il l’a expérimenté, la gratuité des transports publics, il aimerait tellement ça qu’il s’y accrocherait comme un morpion ? Quel con !

Pour être tout à fait honnête, le représentant du GART a fait précéder ce curieux argument de deux fake news imaginées pour étayer la thèse d’un corps électoral indécrottablement débile. Premier mensonge : la gratuité « ne fait pas baisser la circulation automobile ». Toutes les études menées dans la vingtaine de collectivités française qui ont adopté la gratuité indiquent qu’une part de l’augmentation toujours très substantielle de la fréquentation des bus résulte du « report modal » : des usagers qui utilisaient leur voiture préfèrent désormais prendre les transports en commun. Certes, cela ne concerne qu’une part de cette augmentation. Une autre part, importante, est due au fait que beaucoup de gens qui se privaient de certains déplacements s’y autorisent du fait de la gratuité. Un soupirant qui multiplie les visites à son amoureuse ? Une personne âgée qui se rend tous les deux jours au super-marché plutôt qu’une fois par semaine ? En juger est affaire d’opinion. La mienne est faite : ces nouveaux usages qui rétablissent de l’espace public, j’aime ça ! L’opinion de ceux à qui ça donne des aigreurs d’estomac a la même légitimité que la mienne. Mais entre la société punitive qui les réconforte et un usage jouissif de l’argent public, les usagers des bus gratuit ont le droit de choisir sans être soupçonnés d’avoir une cervelle de reptile. En tout cas, même partiel, le « report modal » est partout avéré. Il se traduit toujours par une automobile qu’on laisse à la maison. Le nier est mentir.

Les fake news du GART

Autre fake news signée GART, la gratuité « dégrade souvent l’image du réseau ». Mauvaise image de la gratuité ? Là où elle n’est pas instituée et où règne la vulgate libérale qui voudrait que ce qui n’est pas évalué par un tarif est sans valeur, peut-être. Mais là où les usagers ont eu le loisir d’expérimenter la gratuité des transports, il n’est plus question d’image, mais de réalité vécue. Un bus gratuit est un bus sans fraudeur. Les tensions liées à la fraude et au contrôle s’apaisent. De la simple humanité se réinstalle. Ça ne résout pas tout. Ça ne dégrade rien.

Pour ne laisser personne sur le bord du chemin, l’auteur de l’article cite enfin le directeur de Veolis, un opérateur privé de transports en commun qui assure le service pour trois localités qui ont choisi la gratuité, mais qui a surtout pour clients potentiels la multitude de celles qui ne l’envisagent pas ou s’y refusent. Comment garder les uns sans perdre les autres ? La réponse mérite d’être mise au programme des écoles de commerce : « En tant qu’opérateur, nous répondons aux clients qui veulent instaurer la gratuité. Mais nous ne la recommandons pas. On notera d’ailleurs que ce n’est pas du tout une demande des associations d’usagers ». Sans autre commentaire que l’inoxydable adage selon lequel « le client est roi ».

Pour en savoir plus

Pour finir, voici quelques liens à l’adresse tous ceux qui souhaitent pousser l’enquête plus loin. Tout d’abord, les nombreux articles publiés dans ce blog et qui traitent de la gratuité (liste sur la droite de l’écran).

Deux livres aussi, édités et vendus sous forme papier, mais dont le texte est gratuitement disponible sur le net :

Pour la gratuité, éditions de l’Eclat : http://www.lyber-eclat.net/lyber/sagot1/gratuite.html

Voyageurs sans ticket (sur la gratuité des transports publics dans l’agglomération d’Aubagne, avec Magali Giovanangelli, éditions Le Diable Vauvert) : http://audiable.com/boutique/cat_document/voyageurs-sans-ticket/

Et aussi la vidéo d’une table ronde organisée par l’agence d’urbanisme de Dunkerque où un élu de Chateauroux (Les Républicains) et une élue d’Aubagne (PCF) décrivent les expériences de gratuité menées dans ces deux collectivités : http://www.urbislemag.fr/bus-gratuit-ils-l-ont-fait-ils-en-parlent-video-billet-158-urbis-le-mag.html

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Une réflexion sur “NIORT PASSE AUX TRANSPORTS GRATUITS, les grincheux résistent

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