POLITIQUES CULTURELLES : LA PISTE « POESIE »

Sclérose des politiques culturelles ? Vampirisation marchande ? Epuisement des anciens paradigmes ? Et si la poésie avait déjà posé le pied dans les paysages inconnus de la post-modernité ? Je sors d’une réunion organisée par le collectif culture du Parti communiste français autour des politiques culturelles. Le PCF a joué un rôle historique important, appréciable et généralement apprécié dans la mise en place de services publics de la culture qui se sont sédimentés et comptent désormais dans ce qui fait la singularité française. Il souhaite aujourd’hui remettre sur le chantier ces questions de première importance pour tout être humain, espèce qui, dans l’ensemble, place les mouvements de la tête et du coeur au dessus des appels du ventre. Cette rencontre m’incite à mettre au pot cette réflexion sur la poésie, ou plutôt sur « l’économie » de la poésie, qui hantait déjà en 1995 la conclusion de mon ouvrage « Pour la gratuité »[1].

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Une image de Ne pas plier/Gérard Paris-Clavel

La vie culturelle et artistique est prise dans un paradoxe. D’un côté, elle est ou devrait être le lieu où les humains symbolisent le nouveau cycle historique planétaire, cycle encore imprédictible que l’indication sans contenu de « post-modernité » tente de désigner, craquement tellurique, faille sismique où se perdent les anciennes certitudes sans qu’on sache encore la destinée de cette subduction. La domination occidentale, « blanche », – et son brutal projet d’unification de l’humanité autour d’une histoire unique dont elle serait par nature la locomotive – a entamé sa désagrégation. Le rêve boulimique d’un progrès fondé sur l’accumulation sans fin menace non la planète, grosse monture très résistante, mais la survie du cavalier, nous. La financiarisation capitaliste de la production des biens qui nous sont nécessaires pour vivre et constituer la société fait des bulles qui sont des bombes. Les injustices vertigineuses, irréelles, qu’elle enfante ébranlent désormais le projet de se parler, de s’entendre, d’échanger, de partager, en bref de faire humanité.

Face à cet enjeu proprement inouï, les politiques culturelles semblent calcifiées, prises dans l’étau d’institutions publiques pensées dans et pour un autre temps, dans le presse citron du marché capitaliste et dans le corset de paradigmes enfantés par un hier déchu. Il y a pourtant un lutin qui semble avoir échappé à cette arthrose et être déjà passé de l’autre côté du miroir. Cet elfe a pour nom « poésie ». Un fanal pour penser la nécessaire, l’urgente refondation de notre vie culturelle ?

La poésie est un art partout répandu qui habite les communautés humaines depuis chacune de leurs aubes. Elle a été de tout temps considérée comme une des activités les plus hautes de l’esprit humain. C’est sur la poésie, sur le déploiement concret de la poésie, son « économie » qu’en 1995 déjà je concluais mon ouvrage « Pour la gratuité ». Voici cette conclusion :

 

Crise du temps humain

La poésie ne rapporte pas d’argent, pas assez d’argent pour être une activité concurrentielle sur le marché du temps. Au regard du critère unique qui est l’augmentation du taux de profit, elle n’intéresse pas. Mais elle ne meurt pas pourtant. Elle vit. Elle vit fort. Elle fructifie dans le temps qu’on lui laisse, le temps gratuit, et dans la forme d’activité qui lui convient, la libre activité. Celles et ceux qui pratiquent l’art de la poésie vendent de leur temps, les pauvres. Il le faut bien. Par ailleurs. Pour pouvoir faire leur marché. Mais la poésie ! Regardez-les, ces puissants forgerons. Ils repoussent à l’extrême de leurs forces les parois blindées du temps vendu et l’espace qu’ils dégagent grâce à ce repoussement, ils le magnétisent. Sans le dire et peut-être sans le savoir, ils rejoignent à leur façon le grand mouvement civilisateur engagé par la classe ouvrière pour la réduction du temps de travail vendu et «l’abolition du salariat», comme on disait naguère jusque dans les statuts de la CGT. Le temps gratuit du poète n’est pas vide. La poésie l’envahit et l’enchante. Le syndicaliste et le poète ont des choses à se dire.

Crise de l’échange

La poésie du temps gratuit s’échange. La poésie est occasion de rencontre et de partage. Elle ne s’échange pas comme une marchandise, parce qu’on ne sait même pas si on sera capable de la goûter. Parce que le poème s’inscrit toujours dans la singularité aléatoire de la rencontre. Il peut faire du bien, comme une canette de coca-cola glacé au midi d’un jour chaud peut, elle aussi, faire du bien. Mais contrairement à la canette de coca, la satisfaction qu’on attend du poème reste un mystère dont l’argent ne sera jamais la mesure. On en aura toujours trop ou trop peu pour son argent. La poésie n’est pas une marchandise. Les poètes et les amis de la poésie se transmettent les textes dans des réunions ou par Internet. Ils se les parlent. Ils les apprennent par cœur. Ils publient même et achètent aussi des livres, mais les éditeurs de poésie sont souvent des artisans, ouvriers d’une marchandise artisanale clairement subordonnées à son usage. Une marchandise honnête acceptant de se laisser déborder par son bel usage.

Crise de l’espace commun

Libérée de la double contrainte du pouvoir et du marché, la poésie prolifère et se dissémine. Son histoire s’est longtemps représentée comme un vecteur gradué, comme une course au podium : prix littéraires et chapitres calibrés dans les programmes scolaires. Désormais, il y en a trop. C’est statistique. Trop d’humains sachant lire et écrire. Trop envie de faire un tour dans les sentiers inexplorés du langage. Trop étroits, les podiums. On persiste à parler de littérature contemporaine ou d’histoire de l’art. On le fait avec l’innocence de croire à ces mots menteurs où il est impossible de faire entrer autrement qu’au brodequin de fer les lignées littéraires et artistiques extérieures au centre de l’empire occidental. Et quand ce traitement ne suffit pas, les arts non blancs sont déclassifiés en arts premiers ou en musique du monde. On est en train de construire un musée pour ça, quai Branly. Mais avec la poésie en réseau, en tissu, la généalogie impériale commence à vaciller. Le texte du chasseur-donso produit par oral dans des funérailles passe sa navette africaine entre les autres fils du tissu et ça rend bien. Dans le réseau des poésies croisées que délaisse le marché, l’espace commun s’établit et se ressent.

Crise du langage

Les privatiseurs de langage ont délaissé la forge où se travaillent les mots du poème. Rien à tirer de ça. Sans valeur. Champ libre pour la vérité.

 

CODICILLE

J’ajoute ici un petit codicille politico-syndical que ne contenait pas le texte de 1995. Trop souvent, quand il revendique, le « monde de la culture » se contente d’une pensée réflexe qui le cantonne sur la défensive. Défense du service public. Défense des acquis sociaux. Voire défense de tel(le) ou tel(le) de ses chef(fe)s dépossédé(e) de sa baronnie. C’est très en deçà de l’enjeu, sclérosant parfois. Cependant, les questions cachées sous ces invocations sont aussi une partie essentielle de l’enjeu, une partie à laquelle l’imagination politique émancipatrice doit absolument s’appliquer.

Les poètes sont des femmes, des hommes qui ont besoin de manger pour vivre, de se vêtir, de s’abriter sous un toit, de se soigner et aussi de s’acheter des livres. Quelques segments de dispositifs publics y contribuent : bourses du Centre national du livre, ateliers financés sur des fonds « sociaux », « Maisons de la poésie », festivals, résidences, conférences, aide à l’édition… La poésie a quelque chose à voir avec la prise en charge collective et non marchande de fonctions essentielles à l’existence humaine, avec l’existence d’un service public de la culture solide et bien financé.

Il est révoltant que tant de poètes même reconnus finissent leur existence dans l’indigence après avoir tant donné à nos voix, à nos langues, à nos existences. La poésie a quelque chose à voir avec la légitimation et la mise en oeuvre d’un revenu d’existence.

Un droit au temps de la poésie ? Pour tous ?

 

[1] « Pour la gratuité » Editions de l’Eclat. Texte en libre accès http://www.lyber-eclat.net/lyber/sagot1/gratuite.html

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Une réflexion sur “POLITIQUES CULTURELLES : LA PISTE « POESIE »

  1. Salut grand penseur ! J’ai fait suivre à Michel Tissier car j’ai pensé que ça pourrait l’intéresser particulièrement ; je laisse désormais aux anciens la possibilité de s’inscrire à ton blog s’ils le souhaitent . Tes textes sont formidables et, même si je ne partage pas forcément toutes tes thèses, ils sont pour moi à chaque fois une occasion de remises en question . Amitiés

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