LE RAPPORT QUE N’A PAS PRESENTE PHILIPPE MARTINEZ, secrétaire-général de la CGT

Politique fiction : face aux mouvements puissants et indécis de ce début mai 2018, Philippe Martinez propose, dans un rapport présenté à huis-clos aux cadres de la CGT, de revisiter en profondeur les objectifs et les modalités de l’action syndicale. Ce rapport imaginaire n’engage évidemment pas son auteur involontaire. Il est proposé à la réflexion, à la contradiction, à l’approfondissement, avec la conviction que dessiner clairement la perspective aide à l’efficacité de l’action. 

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Chers camarades,

J’ai sollicité cette réunion à huis clos avec le sentiment que la rénovation de l’action syndicale était une urgence, mais qu’elle remet en cause beaucoup de nos certitudes et nécessite une parole totalement libre. Voici donc un rapport dont je vous demande instamment qu’il ne fuite pas et reste entre nous, afin de ne pas interférer sur les mouvements sociaux en cours. Les idées que j’y exprime le sont à titre personnel et n’engagent pas notre organisation.

1 – Dissolution des articulations admises entre l’action sociale et l’action politique

Une nouvelle survenue en début d’année m’a donné le vertige. Le gouvernement grec conduit par Alexis Tsipras, chef de la gauche alternative, a décidé de limiter drastiquement le droit de grève. Mon trouble vient du fait que je n’ai aucune raison de douter de la sincérité des convictions politiques anticapitalistes du camarade Tsipras, convictions si proches des miennes. Or nous sommes engagés en France dans des grèves qui tomberaient vraisemblablement sous le coup de la nouvelle loi grecque. Cette situation parle d’une réalité que nous connaissons bien et que la CGT dénonce à jet continu : la suprématie de puissances privées et d’organismes pseudo-publics dégagés d’un vrai contrôle démocratique sur le pouvoir de nos Etats et la vie de nos sociétés. Mais dans ce cas, la question posée par les faits est brutale. Peut-on encore espérer que la victoire électorale de forces politiques proposant une politique alternative à l’ordre actuel puisse réellement modifier le cours des choses ? Nos formes de démocratie politiques sont-elles encore opérantes ? En bref, dans l’état actuel des rapports de force, Mélenchon pourrait-il faire globalement autre chose que Macron ?

Cette question bouleverse en profondeur la pensée et l’action sur les liens entre le champ politique institutionnel, le militantisme social, les mouvements de la société civile. Dans ces conditions, quelles convergences établir entre l’action politique sur les pouvoirs publics et l’action salariale contre la conduite de l’activité productive par le Capital et la mécanique marchande ?

Je commence par là cette intervention, car il me semble qu’elle dit bien la profondeur des remises en cause que je souhaite évoquer devant vous, remises en cause des formes d’action syndicales auxquelles nous sommes habitués, pour ne pas dire rompus, et dont on voit bien aujourd’hui qu’elles patinent. La force des convictions, la puissance des colères, la taille des manifestations, même la sympathie de l’opinion, fluctuante mais non pas disparue, semblent se fragmenter, s’évaporer lorsque l’enjeu de fond se présente : déposséder les mécanismes du marché capitaliste, en clair déposséder leurs mécaniciens du pouvoir qu’ils ont pris sur nos vies ; rendre le pouvoir (du pouvoir ?) au peuple et aux salariés, à ceux qui produisent par leur travail les richesses dont nous vivons.

Vers un syndicalisme de l’usage ?

Les grèves à la SNCF font apparaître des symptômes importants à discerner. Face aux adaptations nécessaires du service, l’Etat et le patronat en l’occurrence public poussent tout naturellement dans le sens du vent. On ne touche pas à la mécanique et aux mécaniciens tout puissants du marché. Haro sur les soutiers ! Vue de notre côté, leur propagande peut se résumer ainsi : Nous sommes parvenus à mettre la majorité des salariés à la diète ; qui sont ces privilégiés qui se croient encore le droit de mettre du beurre sur leurs biscottes ?

Ceux qui aiment les biscottes beurrées et n’apprécient pas qu’on les prenne pour des imbéciles se révoltent. Sur le fond, leur révolte est comprise par le grand nombre, aux prises avec les maîtres du beurre et de l’argent du beurre. Elle rejoint mille foyers de colère analogues disséminés dans la société. Les cheminots répondent par la grève, un droit essentiel : c’est moi qui produit le service ; vous me crachez à la gueule ; j’arrête ! Ce droit vise à mettre du sable dans la mécanique et à frapper les mécaniciens au portefeuille pour rétablir un rapport de force moins inégal. Mais là, comme en Grèce avec Tsipras, les atouts que les mécaniciens du Capital tiennent en main sont si forts que c’est la grève elle-même qui risque de patiner, de se gripper, de perdre sens.

Dans ce mouvement, usagers et salariés ont un intérêt commun évident : donner aux déplacements humains et marchands un cadre correspondant à leurs besoins, à leurs choix, aux contraintes écologiques et aux désirs sociaux. C’est ressenti. Dans les conversations que nos camarades grévistes ont sur les quais avec les passagers, cette convergence d’intérêt est très souvent exprimée. Mais elle est surplombée par la dépression politique et sociale née du sentiment qu’on ne peut rien changer à l’ordre actuel, qu’il vaut mieux s’en accommoder, comme la démonstration nous en est faite quotidiennement, à son corps défendant par Tsipras, avec foi par Macron.

De ce fait, les imaginations peinent à faire converger les éléments de compréhension qui permettraient une convergence. Astucieusement, les camarades grévistes de la SNCF organisent une rotation des arrêts de travail qui leur permet de ne pas mettre trop leurs familles en difficulté. Mais pour beaucoup d’usagers, c’est « le maximum d’emmerdements pour nous, le minimum pour eux ». Et les uns et les autres savent que la grève coûte cher. Pas au patron. Pas à Macron. Aux finances publiques qui viennent de renoncer à l’impôt sur la fortune et flairent nos poches en retroussant les babines. Macron, Tsipras, Martinez, Pépy : même bourbier ?

Je vous invite donc, chers camarades, à réfléchir ensemble à ce que je propose d’appeler un « syndicalisme de l’usage ». Quel type d’action peut réunir tous les segments de la vie sociale concernés par l’usage, par le sens d’une activité, pour que ceux et celles qui la font exister par leur travail soient respectés, pour que celles et ceux qui en font usage en aient satisfaction, pour que les uns et les autres s’en sentent spontanément responsables ? Ensemble. SNCF : cheminots, usagers, ceux qui ne voyagent plus mais attendent la visite des leurs, élus et responsables de collectivités, riverains des équipements ferroviaires… Je rêve : une journée mensuelle du libre déplacement ; les trains fonctionnent ; les contrôleurs débonnaires laissent à l’usager le choix de payer ou non ; de nouveaux usages apparaissent, les associations concernées imaginent des happenings dans les gares ; les artistes s’y mettent ; les chercheurs cherchent ; les expériences de transports publics gratuits se donnent à voir et à aimer… Chacun dans son emploi. Nous, syndicalistes, apportant notre pierre sur le sujet de la qualité du service, de la qualité de nos vies. Ça coûte un peu d’argent ? Oui, mais beaucoup moins que la grève. Au bout du compte, c’est nous qui paieront ? Oui, mais pour une action choisie par nous et conduite par nous. Il me semble que dans un tel environnement, la question du statut changerait de sens. Au lieu du sourd reproche (« privilégiés » !), gageons qu’on entendrait aussi : « Ah bon ? Mais c’est intéressant votre affaire ? Pourquoi on ne ferait pas des choses comme ça chez nous ? Nous aussi, on aimerait bien pouvoir en remettre un peu du beurre sur nos biscottes ! »

Un mot sur une évolution terminologique en cours un peu partout dans les services publics, mais qui est très loin d’être inoffensive. Les « usagers », les « passagers », les « voyageurs » de la SNCF sont dans la dernière période devenus ses « clients ». « Usagers » signifie qu’on a un besoin, besoin d’un service, en l’occurrence du déplacement, et qu’on en fait usage. Cet usage nous rassemble avec d’autres qui ont le même besoin et avec ceux qui assurent le service. Nous avons partie liée. « Client » est un terme interchangeable qui écrase le sens, la réalité concrète, l’usage de nos actes en les réduisant à une simple transaction commerciale interchangeable : client de la SNCF, comme de la boulangerie, comme de l’hypermarché, comme de mon serveur internet ou de mon concessionnaire automobile. Du point de vue du client – qui est roi, comme on sait – la fonction du cheminot est de « lui en donner pour son argent ». Ils sont mis l’un et l’autre dans une position antagoniste, absurde du point de vue de l’usage, mais qui correspond bien à l’obnubilation marchande que le système est parvenu à généraliser. Tant que tient l’empire de cette obnubilation, Macron et le CAC 40 sont certains de ne pas être inquiétés. Ni par Tsipras, ni par Mélenchon, ni par Martinez…

Le droit au sens

C’est un peu comme si le système capitaliste avait franchi un nouveau pas. A l’assujettissement salarié (et dépendances) de l’activité humaine mondiale, qui lui a donné une puissance financière délirante – les dix capitalistes les plus riches possèdent un patrimoine équivalent à celui de la moitié de l’humanité –, s’ajoute désormais une agression tous azimuts contre le droit des humains à produire le sens de leur existence dans leurs activités sociales productives. La belle ouvrage du cheminot lui apportait la satisfaction d’être utile aux autres en même temps qu’elle donnait satisfaction à l’usager et provoquait son respect. Désormais, le geste du salarié tend à n’être plus qu’une marchandise achetée par un client sous l’empire d’une mécanique réputée implacable et désincarnée, derrière laquelle se cachent néanmoins des privilégiés et des profiteurs de chair et d’os, peu enclins à lâcher leur beefsteack. Pour l’ouvrier maçon, dire à son enfant : « Tu vois, c’est moi qui a construit cet immeuble où soixante familles sont abrités de la pluie et du froid », c’est une fierté partageable et qui fait du bien. Mais rentrer le soir du travail et dire à son conjoint (les enfants dorment déjà !) : « Génial ! Grâce à mes heures sup non rémunérées, j’ai fait monter l’action Bouygues », c’est une connerie. L’action Bouygues sait ce qu’elle doit à la connerie et ce qu’elle perd avec l’autonomie spirituelle de ses subordonnés. La souffrance au travail vient en grande partie de là. On ne se suicide pas au travail parce que le salaire est trop bas, mais parce que les heures qu’on y passe ont perdu tout sens, que les relations humaines qui allaient avec le travail collectif sont empoisonnée par la calculette du profit, qu’on est sommé d’assujettir sa subjectivité elle-même au but le plus absurde qui soit : travailler de telle sorte que son exploiteur en tire le profit maximum. N’est-il pas temps de placer dans nos objectifs syndicaux un « droit au sens », qui interdirait les méthodes de management imaginées pour évacuer du procès de travail tout autre motivation que « l’esprit d’entreprise » et toutes relations humaines qui ne lui soit pas directement subordonnées.

Beaucoup de témoignages qui nous remontent décrivent la façon dont ce management inhumain a envahi jusqu’aux services publics, jusqu’aux administrations nationales ou locales. N’est-il pas de la responsabilité syndicale de promouvoir une nouvelle école de management dont l’impératif serait de s’accorder au fait que le travail est produit par des humains et non des rouages, que ces humains conservent leur dignité même quand ils ont vendu leur force de travail. Je note qu’il reste suffisamment de collectivités locales, d’entreprises de l’économie sociale et solidaire, de patrons sensibles à l’humain pour donner des perspectives concrètes à des professionnels issus de telles formations.

Sur la frontière des formes libres de l’activité humaine

Autre point d’actualité, autre voie d’action. L’empire du marché capitaliste financiarisé ne règne pas sans partage. Il connaît aussi des poches de dissidences, des désertions réussies. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes a mis sur le devant de l’actualité ces marronnages d’un nouveau type. Disons-le tout de suite, il s’agit d’actions assez éloignées de nos pratiques, de notre imaginaire, je dirai même de notre poétique syndicale. La CGT, moi-même, avons été plutôt sceptiques sur l’abandon de l’aéroport du Grand-Ouest. Mais une fois la décision actée, ce qui devait sans doute arriver (merci Macron !), la question posée par ces groupes mérite l’attention : « Tiens ! Voilà des gens qui s’organisent de façon collective, novatrice, respectueuse de la nature, dans une existence où l’argent a cessé d’être le maître et retourne à sa fonction d’esclave… On fait quoi ? » Difficile d’imaginer que notre Etat leur réponde : « Tiens, c’est vrai, dans ce que vous faites et que vous nous montrez, il y a plein d’issues aux impasses qui engloutissent le projet humain ; qu’est-ce que nous, représentants de l’intérêt public, pouvons faire pour concourir utilement à vos inventions sociales ? » Simplement d’y penser, on sent combien ce pourrait être fécond et combien c’est incongru. Mais nous, les syndicalistes ? Nous, la CGT, on leur dit quoi ?

Nous avons longtemps inscrit dans nos statuts la perspective libertaire et communiste de « l’abolition du salariat ». En gros, une invitation à organiser l’activité humaine sans être contraint de la mettre sur le marché et de la soumettre au pouvoir hiérarchique. Cette capacité à l’activité autonome, nous en avons d’ailleurs tous l’expérience à l’occasion de nombre d’actes qui sont pour nous sans prix, quoique le marché soit tout à fait en mesure de les monnayer, qu’il en ait même fait des industries : faire notre jardin, échanger des idées ou des connaissances, conduire notre famille au bord de la mer, organiser un tournoi de foot ou reproduire l’espèce… Et il y a deux façons d’entraver l’empire du capital : lui mordre les mollets façon pitbull, sans lâcher prise – il peut compter sur la CGT – ; lui rendre impossible la conquête de nouveaux territoires tout en libérant ceux qui s’y prêtent. Quelles alliances entre l’une et l’autre ?

Si l’on y réfléchit bien, le long et opiniâtre combat de la classe ouvrière pour la diminution légale du temps salariable ressortit à cette tension émancipatrice. Le temps où se déploie notre activité est le territoire de l’exploitation. Imposer des lois qui en rendent inaliénable une part croissante – temps d’activité interdit à la vente, interdit à l’achat – ouvre sur des inventions sociales de nature à faire sens pour la plupart d’entre nous. De ce point de vue, peut-être que nous, syndicalistes, nous sommes trop laissé enfermer dans une vision à courte vue de ces questions, n’envisageant la libération de notre temps qu’en réparation de nos forces ou en récréation de nos occupations « sérieuses ». L’affaiblissement de notre engagement syndical en faveur de l’éducation populaire, la transformation (souvent) des propositions culturelles des comités d’entreprises en boutique de divertissements à prix discount est peut-être un symptôme d’une vision rabougrie du temps gratuit, arrimé à l’imaginaire du « temps de travail », du temps vendu, du temps dont l’importance est garantie par un prix. Et pourtant, ce qui compte le plus dans nos existences, nous le savons tous, est justement ce qui reste sans prix. Protéger, repousser la frontière entre le temps vendu et le temps gratuit, entre le temps dont l’acheteur nous dicte l’usage et celui qui reste « à nous » : voilà un objectif syndical classique qui a beaucoup à dire et à apporter à toutes les alternatives post-marchandes.

Et voici que la crise écologique ouvre les imaginaires sur des désertions qui emplissent les espaces non vendus de notre existence à des contenus et à des formes d’activité en totale dissidence avec la tyrannie de la mortelle accumulation marchande et consumériste, avec le cauchemar de rapports sociaux régulés en dernier recours par la concurrence de tous contre tous.

L’objectif d’émancipation du temps humain porté par le mouvement ouvrier et salarial n’a-t-il pas un cousinage avec ce qu’expérimentent les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ou les néo-ruraux de la vallée de la Drôme ? N’y a-t-il pas, là aussi, des actions communes à imaginer, qui réuniraient sans sectarisme ni d’un côté, ni de l’autre et sur le sens de l’existence, un syndicalisme de la libre activité rompu aux combats salariaux et les inventions sociales des déserteurs voués à la « frugalité heureuse » ?

Nouvelles formes collaboratives et non hiérarchiques dans l’élaboration de biens complexes

Ces expérimentations peuvent paraître limitées, partielles, locales, elles le sont. Mais voici que s’ouvrent de nouveaux espaces, espaces mondiaux, travaillés par les technologies les plus aiguës, espaces où se produisent des richesses inouïes : connaissances, idées, images, sons, services, arts, communication… Ces richesses, le Capital les guigne. Il s’efforce avec un certain succès d’en circonscrire la production et la circulation à son profit. C’est là, autour du net, que se sont réalisées les plus grosses accumulations de capital de la dernière période. Mais la nature même de cet atelier mondial condamne ses tentatives de confinement. Guettées par des hackers aux mille motivations, elles fuient de toute part et contreviennent à la nature même des biens produits, introduisant des bugs insoupçonnés dans la « loi du marché ». La rationalité marchande vacille. On touche déjà à la possibilité d’une banque de données mondiale à égale disposition de tous les peuples, de tous les individus. Les déséquilibres vertigineux hérités de la conquête du monde par l’Occident et de la conduite capitaliste de l’économie mondiale peuvent sur cet espace trouver une première issue. Le syndicalisme est concerné. Exemples : les combats des salariés des firmes pharmaceutiques contre la prise en otage du savoir médical trouvent dans ces évolutions des perspectives et des outils nouveaux, tout comme les combats des peuples indigènes contre la razzia des multinationales sur le génome du vivant.

Les syndicalistes sont concernés de deux façons : tout d’abord par la faille potentielle dans la monopolisation capitaliste de l’activité humaine et dans les formes de propriété qui la rendent possible, mais aussi par l’apparition de nouvelles formes de travail, de collaboration, de partage, de réponse aux besoins. Ainsi, le mouvement du logiciel libre est aujourd’hui un laboratoire fascinant d’une élaboration collective sans propriétaire autres que ceux qui le décident et en ont la compétence. Potentiellement, il rend pensable la gestion coopérative de la plupart des branches du net, débarrassées des freins à l’échange intrinsèques au système marchand. L’économie monétaire qu’il produit aussi s’organise par ricochet : formations, maintenance, réparations… Elle n’est pas délocalisable. La gestion privée de réseaux sociaux comme facebook ou de moteurs de recherche comme Google, avec la concentration de richesses et de pouvoir qu’elle provoque, a des alternatives déjà à l’œuvre… Absurde de penser que le choix du « libre » réunisse les pouvoirs publics, les organisations de salarié, les associations de la société civile et les centaines de millions de personnes qui en ont fait un terrain d’invention aux perspectives inouïes ? Les grands serveurs mondiaux doivent-ils nécessairement être des entreprises capitalistes ? Qu’est-ce qui empêche l’émergence de moteurs de recherche collaboratifs et coopératifs soutenus par les pouvoirs publics, ne serait-ce qu’en se faisant les usagers ? Et si l’Europe s’y mettait, avec toute la puissance de son économie, au lieu de continuer à mettre tous nos œufs dans le panier de nos prédateurs.

Le syndicalisme dans la nouvelle mondialité

Parmi les venins qui paralysent la réponse du monde du travail au projet du capitalisme mondialisé, il y a le sentiment que les habitants des pays appauvris par la domination impérialiste et capitaliste nous menacent d’un raz de marée migratoire. Plusieurs nations d’Europe ont déjà confié le pouvoir politique à des forces populistes et xénophobes qui piègent la colère des travailleurs dans la glue du ressentiment raciste. La perspective cauchemardesque d’un renouveau de ce que représenta naguère le fascisme n’est plus impensable. Une fois de plus l’action syndicale est concernée.

Quelles actions concrètes peuvent contribuer à contrer la mise en concurrence des travailleurs et à construire de la solidarité active que je n’hésite pas à placer sous la belle inspiration de l’internationalisme ? Il y en a sans doute mille. J’en propose deux qui me semblent être démonstratives.

La première est le combat pour une sécurité sociale mondiale. Parmi les effets de la pauvreté qui provoquent les migrations économiques qu’on connaît, un des plus vivement ressenti est le vertigineux déséquilibre que connaît notre monde dans l’accès aux soins. Quand les vôtres meurent par manque de moyens du fait de maladies dont le médicament est en vente dans la pharmacie, certains parmi les plus courageux tenteront la solution de l’exil pour trouver par leur travail de quoi payer l’ordonnance. Ces hommes et ces femmes sont des héros. Mais le corset du capitalisme dans lequel leur voyage héroïque doit à un moment entrer en fait aussi des concurrents à bas prix sur le marché du travail. La sécurité sociale qui apporte tant à nos existences est en grande partie l’enfant de la classe ouvrière et des salariés de France. En faire un objectif mondial et solidaire contribue à enrayer la mécanique. Mille foyers de solidarité concrète peuvent alimenter la chaudière. Beaucoup concernent l’action syndicale : luttes menées dans les industries pharmaceutiques, actions multiformes pour l’égalité des droits sociaux sans considération de nationalité ou d’origine, refonte non capitaliste du système assurantiel, soutien public à l’internationalisation de l’économie sociale et solidaire, etc. On peut penser que porté par le mouvement syndical à un niveau d’urgence qui corresponde à l’enjeu, une telle perspective engagera des millions de consciences et de volontés dans une solidarité internationale dont les effets seront bénéfiques pour tous. Que les habitants des pays longtemps exploités puissent se soigner, eux et leurs familles, sans avoir à risquer leur vie dans des voyages improbables, est bénéfique pour tous. Que les nombreuses maladies transmissibles soient partout traquées avec l’efficacité maximum est bénéfique pour tous. Que l’action des salariés se déploie non seulement pour leur avantage, mais aussi pour un idéal de nature à rendre l’espoir dans l’émancipation humaine est bénéfique pour tous.

Le deuxième champ d’action concernant la construction d’une nouvelle mondialité où le mouvement syndical me semble pouvoir utilement contribuer est le domaine culturel, plus particulièrement l’éducation populaire. Nous sortons de cinq siècles de conquête et de domination du monde par quelques pays d’Europe occidentale. Cette domination s’est justifiée de la soi-disant supériorité raciale des habitants de ces pays, de leur droit à mettre les autres à leur service, de leur vocation naturelle à être la locomotive de l’histoire. Nos représentations du monde, nos habitudes de langage, notre culture vivante en restent profondément tordues et pèsent sur notre capacité à construire une humanité fraternelle. Elle trouble la juste défense des acquis sociaux, parfois intriquée avec le maintien des déséquilibres planétaires. Si je propose de mener bataille pour une sécurité sociale mondiale, c’est aussi parce que cette splendide invention politique de la solidarité ouvrière ne peut aujourd’hui donner tous ses fruits que dans des pays où la richesse s’est injustement polarisée. Promouvoir la mondialité culturelle[1] à travers des actions d’éducation populaire appropriée me semble être un bon chemin pour avancer dans la perspective syndicale que je propose ici. Ce sera aussi l’occasion de renouer avec le rôle naguère déterminant du syndicalisme et de la CGT dans la rencontre entre la création contemporaine et le monde du travail, objectif qui s’est peu à peu anémié, privant l’action des salariés des anticorps que la libre vie de l’esprit oppose à la contamination marchande.

Chers camarades, nos allons continuer à soutenir bec et ongle les actions engagées à la SNCF, à Air France, dans l’enseignement supérieur et partout où la révolte surgira. Nous ferons tout pour que leur issue soit le plus favorable possible à celles et ceux qui les mènent. Nous connaîtrons des succès, mais aussi des échecs et des résultats en demi-teinte. Prenons appui sur ces expériences encore indécises et sur les mobilisations qui les accompagnent pour redéfinir les règles du jeu. L’espoir d’une alternative à la tyrannie de l’argent et du marché sur l’activité humaine n’est pas voué à rester une chimère. Mais il a besoin de forces et d’arguments nouveaux. C’est ce chantier que je vous propose ici d’engager.

 

 

 

[1] Sur ce sujet, lire https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/mondialite-culturelle-urgence-politique-clef-dun-nouveau-monde/

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