AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

Je suis né dans un temps où ce qui est aujourd’hui la République du Mali était la colonie du Soudan Français. Dans mon petit monde bamakois où se côtoient tous les âges, les jeunes me brocardent et nous brocardent, nous les anciens, en nous afflublant du sobriquet de Soudanais. La moquerie, mais dans le respect. Jamais, au Mali, de plus jeunes ne me laissent porter le moindre fardeau. Ils m’interrogent. Ils m’écoutent. Ils me respectent. J’essaye de faire de même et je vois naître un nouveau monde. Tous les gens de mon âge ont fait l’expérience de caler devant une procédure informatique sur l’ordinateur ou le téléphone. Alors nous appelons un « enfant » et, le plus souvent, il nous dépanne en quelques secondes. Ces nouveaux langages sont comme leur langue maternelle. Pour ceux de mon âge, il nous faut les traduire. C’est possible, mais lent.

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L’acte héroïque de Mamoudou Gassama

Le Mali est un pays dont la moitié des habitants ont moins de 15 ans et les trois quarts moins de 30 ans. Leurs mains sont beaucoup plus habiles pour mettre en action le monde qui naît. Le temps est venu de passer la main.

La crise politique que connaît le pays est extrêmement menaçante par quelque bout qu’on la prenne. Le pouvoir rampant du fanatisme et du banditisme congèle toute possibilité de faire des projets et même d’ouvrir des écoles dans d’immenses parties du territoire. Une jeunesse innombrable et bouillonnante étouffe sous le couvercle d’une gérontocratie prête à acheter les consciences, à bloquer les talents, à s’accommoder de la division du pays, à substituer le profit des petits arrangements à l’effort des grandes perspectives.

Personne ne croit, personne ne peut croire dans un système étatique et administratif peu à peu transformé en un conglomérat de petits ou gros commerces dont l’objectif premier est de bloquer la société et de proposer à ceux qui en ont les moyens de débloquer leur situation moyennant finances. Le jeune bloqué au carrefour avec sa moto le sait. Le commerçant bloqué devant un appel d’offre le sait. Le voyageur qui a urgemment besoin d’un passeport le sait. L’acheteur d’un terrain qui a besoin de papiers en bonne et due forme le sait…

Et pourtant, l’espoir, lui, n’a pas pu être bloqué. En quelques minutes, le jeune Mamoudou Gassama « Spiderman » a donné un exemple partout admiré de ce dont sont capables nos enfants : courage, confiance en soi, force, adresse, humanité, honneur, foi religieuse portée vers la vie et non vers la mort… Quelques minutes de lumière après trois ans de nuit : Mali – Niger – Lybie – Méditerranée – Italie – France… Pourquoi ce courage, cette confiance, cette force, cette adresse, cette humanité, ce sens de l’honneur, cette foi sont-ils condamnés à servir dans le corps des pompiers français ? Pourquoi ce jeune homme n’a-t-il pas trouvé chez lui de quoi faire fructifier ses talents ? Pourquoi sa capacité à prendre des risques, risques du voyage, risques du sauvetage, ne s’est-elle pas mise au service de sa société ? Pourquoi, alors que le président du Mali lui-même vient de l’inviter à rentrer dans son pays, il n’est pas absurde de penser que sa famille et son village prient pour qu’il n’en fasse rien ?

Il n’y avait pas un billet de 1000 F, ni un paquet de thé sur le balcon où Mamoudou est venu sauver l’enfant d’autrui. Il y avait un appel de sa foi dans la dignité humaine, qui est sans prix. L’avenir d’un pays aussi est sans prix. C’est trahir cet avenir que de le monnayer, le vendre comme se laisser acheter. Trahir au sens le plus fort du terme. La génération qui a conduit la société à cette honte ou qui n’est pas parvenue à l’empêcher – ma génération – n’est pas bien placée pour sortir le Mali de là.

Beaucoup de « Soudanais » concourent à la présidence du Mali et certains ont de vraies chances de l’emporter. L’élection du plus âgé (bien qu’il aime parler à la façon des enfants) signifierait clairement : « Rien ne bouge, nous sommes contents comme ça, on continue comme avant ». Dans les conditions actuelles, l’élection d’un de ceux de ses cadets qui sont mes frères d’âge serait l’expression de l’aspiration au changement. Cette perspective rencontre à cette heure la mobilisation de beaucoup, même si la situation est tellement volatile que nul de peut dire de quoi demain sera fait. Mais à elle seule, une telle élection sera difficilement le symbole de la grande transformation nécessaire.

A ces frères et grands frères, dont certains sont des amis, je me permets de donner respectueusement mon conseil en espérant qu’ils ne prendront pas cette liberté pour une insolence.

Au plus ancien, je dis : Boua, nè korokè, vous pensez que vous avez bien fait durant ces cinq ans. Admettons que vous avez fait de votre mieux. Mais regardez l’état du pays, la pauvreté, les injustices, la corruption, la division, l’insécurité… Combien y a-t-il de cours dans tout ce grand Mali où si l’on pose la question « Est-ce qu’ici, au Mali, ça va bien ? », on peut entendre en réponse « Tooro si tè, tout va bien ». Président, admettez que votre mieux n’est pas suffisant. Les maux que le Mali hérite de vos mains et que d’ailleurs vous reconnaissez en partie, des mains neuves sont mieux faites pour les réparer.

À mes frères d’âge, Modibo, Soumaïla, Cheick Modibo, je dis : Mes frères, nous avons le même âge ; la plus belle chose que nous puissions faire vous et moi, c’est passer la main à nos enfants. Dans cinq ans, nous aurons approximativement l’âge du grand frère et nous aurons dépassé de quinze ans l’espérance moyenne de vie d’un Malien. Vivre jusque là, je vous le souhaite. Je nous le souhaite. Mais si l’un d’entre vous est élu pour conduire le destin du pays, voici mon conseil : Frère, fais de ton mandat la grande, la profonde transition dont le Mali a besoin. Identifie de plus jeunes que nous qui ont la compétence et la force d’âme pour conduire le pays et donne leur le maximum de responsabilités. Fais tes cinq ans et passe leur la main. Paisiblement.

A mes jeunes frères, à mes enfants, à mes petits enfants, voici aussi mon conseil : Bamananw ko : demiseni so sen ka di, nka a tè kungo don. Le pied du jeune cheval est vaillant, mais il ne connaît pas la brousse. Vos réflexes sont plus aiguisés que les nôtres, votre vue est plus perçante, vous vous fatiguez moins vite… Prenez le volant, faites rouler la machine, mais écoutez et respectez ceux qui ont parcouru cent fois la route, qui savent où sont les embûches, qui se souviennent des ornières dans lesquelles ils ont parfois sombré et qui sont prêts à se tenir à vos côtés pour que nous parvenions ensemble à bon port. La société malienne est une étoffe faite de ces innombrables liens qui tissent les hommes avec les femmes, les jeunes avec les vieux, les cultivateurs sédentaires avec les pasteurs nomades, les nyamakala avec leurs leurs jatigi, les commerçants et les maraichères, le grand-père et sa petite fille, le sinanku avec son sinanku… L’étoffe s’est en partie déchirée par le mouvement de l’histoire et par la négligence des uns comme des autres. Nous voyons tous le n’importe quoi qui résulte de ces déchirures. Réparons l’étoffe, non pas en imitant le passé, mais en nous en inspirant pour inventer la partition malienne du 21e siècle. An makorobaw, nous vous passons la main, prêtez-nous l’oreille, avançons ensemble et tous, nous nous en porterons mieux.

 

 

 

[1] Le mot français « vieux » signale la décrépitude du corps qui accompagne le vieillissement. C’est, en France, respecter les personnes avancées en âge que de souligner que, non, elles sont « encore jeunes ». Dans la langue bamanan, on dit maa-koro-ba : la grande personne ainée, tiè-koro-ba : le grand homme aîné, muso-koro-ba, la grande femme aînée.

 

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Une réflexion sur “AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

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