CONVERGENCE DES LUTTES ? Et si ce slogan était une impasse ?

 

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Celles et ceux qui, comme moi, ont leur généalogie politique et idéologique dans le mouvement ouvrier d’Occident version communiste vibrent comme naturellement au slogan qui appelle à la « convergence des luttes ». Mais dans l’actuelle confusion des repères et des perspectives, est-il toujours pertinent ?

 

 

 

D’abord le mot « luttes ». Cet automatisme verbal n’est-il pas suspect ? Le terme est brutalement binaire. Je lutte contre toi. Je te mets les épaules à terre. Ou toi. Je l’emporte sur toi ou tu l’emportes sur moi. Dans le champ social et politique, l’issue de ce qui est placé sous la dénomination de « lutte » est rarement aussi simple. Sans doute jamais. La Révolution d’octobre l’a emporté sur la tyrannie de l’argent. A-t-elle abolit la tyrannie ?

« Lutte » est aussi l’enfant d’une métaphorisation viriliste et guerrière de l’action politique – combat, conquête, stratégie, renversement, coup d’Etat –, un imaginaire tout à fait légitime (les mâles forment presque la moitié de la population humaine), mais obstinément unilatéral.

A gauche comme à droite, les mâles ont eu durant des siècles un quasi monopole sur la parole politique, sur l’imaginaire politique. Avec aussi, c’est vrai, quelques parenthèses théoriques comme la séduisante « hégémonie » gramscienne, agile Mariane qui laisse une place à l’empathie, à la conviction, au partage critique. Dans presque tous les cas, le mot « action » décrit mieux ce qui est encore aujourd’hui si souvent annexé à la notion pugiliste de lutte : réunions syndicales, manifestations de rue, mobilisation diverses de salariés ou de citoyens, élaboration de propositions alternatives, etc. « Lutte » n’en est pas abolie. La Résistance contre l’occupant nazi était une lutte, une lutte armée. Les patriotes algérien(ne)s qui combattaient l’occupation coloniale étaient en effet des « lutteurs », des combattant(e)s, au péril de leur vie que tant d’entre eux perdirent. Ces combats au sens propre du terme sont une des formes que, dans certaines circonstances, prend l’action politique et sociale. Une forme heureusement rare.

Poussons le bouchon un peu plus loin. La métaphore de la lutte est viriliste. N’est-elle pas également influencée par les réflexes impériaux qui habitaient comme par nature les classes ouvrières du centre de l’empire et qui se traduisirent notamment par l’idée qu’elles étaient la pointe de l’émancipation humaine, la clef du progrès social. « C’est la lutte finale… » Lutte ? Finale ? Ou actions déterminées, luttes parfois, pour élargir le champ de la liberté et du bien être dans une multitude sans cesse renouvelée de situations de tutelle ou d’oppression toujours singulières ?

« Lutte » n’est pas seulement une métaphore teintée par sa source masculine et impériale. Elle est un contenant qui ne désigne pas son contenu. L’habitude d’utiliser cette métaphore est née du mouvement ouvrier des pays industrialisés, dans un contexte où son contenu révolutionnaire, anticapitaliste, prolétarien, progressiste coulait de source. C’est désormais loin derrière nous. « Luttes » des paysans pro-glyphosate et des adversaires de la chimie agricole ? Sur les ronds-points, « luttes » qui réunissent des fidèles de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen (pas seulement) ? « Luttes » des pro-Trump contre le politiquement correct et des syndicalistes contre les supposées manigances des « politiques » ? Convergence des luttes ?

Si les mots ne nous servent plus à nous repérer et à nous réunir autour d’objectifs partagés, changeons de mots. Confluence des perspectives plutôt que convergence des luttes ? L’action subordonnée à des objectifs partagés ? Objectifs déterminés à partir de la question politique par excellence : dans quelle société voulons nous vivre ? Recherche de la confluence, de la synergie entre les grands chantiers où se joue notre capacité à faire paisiblement, joyeusement société : le soin des conditions de notre survie sur la planète ; le refus de la dictature de l’argent et de la cupidité placée en suprême régulatrice : le dépassement des siècles de domination d’une petite partie des civilisations humaines sur toutes les autres, de la « race blanche » sur tous les autres ?

C’est déjà à l’œuvre, par exemple dans des innovations comme la gratuité des transports publics urbains. Alternative à la loi du compte en banque : le rapport marchand est effacé et c’est à chacun selon des besoins de déplacement. Alternative au ravage de l’atmosphère : je peux laisser ma voiture au garage et vendre la deuxième, celle qu’il fallait à notre couple pour aller l’un et l’autre au travail. Alternative aux réflexes racistes ; plus de fraude, plus de contrôles, fin de la discrimination rampante qui dans cette circonstance ciblait si souvent les jeunes noirs, les jeunes arabes, les jeunes « non-blancs ». Et, comme on l’a partout constaté, de la tranquillité revenue dans les rapports humains, de la civilité, de la joie. Non pas « grand soir », mais alternative singulière et concrète sur un petit canton de l’existence, boussole, point de repère. Non pas injonction programmatique partout et pour tous, mais choix local de nature à confluer avec d’autres choix non-marchands, écologiques, altermondialistes…

Il y a, il y aura de vastes ébranlements qui s’apparentent à ce qu’on nommait « luttes » : grèves nationales, revendications de masse, manifestations… Ça joue on le voit bien un rôle déterminant pour se faire entendre et souvent pour faire bouger les lignes. Puissance de l’action. Mais on a besoin de comprendre. Mouvement contre la réforme des retraites : dans quelle société le gouvernement veut-il nous faire vivre ? Les mesures ne sont pas claires, mais l’objectif l’est un peu plus : une société qui préserve le pouvoir du capital et où en dernier recours, c’est sa règle comptable qui décide. Dans quelle société les manifestants et les grévistes souhaitent-ils vivre ? C’est moins net. Dans ces situations qui peuvent aboutir à de grands déblocages sociaux, ne nous dispensons pas de réfléchir, de formuler la confluence des perspectives, de la mettre en débat, de trancher parfois et d’écarter les actions, les rassemblements qui vont à l’inverse de ce que nous souhaitons. Nous n’en serons pas affaiblis, mais renforcés. Tout l’héritage des actions et des luttes passées nous aideront à donner de la puissance à ces rassemblements réunis sur le contenu, pas sur l’image. Parmi cet héritage, la réflexion et l’usage concret des antagonismes de classes (les « luttes » de classes) sont convoqués, comme le labourage culturel des identités dominées pour débarrasser nos relations de leur structuration raciste et sexiste, comme le sain émerveillement devant la beauté de la nature et son soin. La grève, la fraternité, la poésie…

Dans un texte précédent, Alternative en miettes, miettes d’alternative, j’ai tenté d’explorer ces questions au regard des mouvements que connaît la France en ce mois de décembre 2019. Des amis m’ont dit qu’ils avaient d’abord été troublés par la distance ici prise avec les mouvements populaires en cours. Puis intrigués par les développements que j’en tirais ensuite. On en parle ? Quitte à s’engueuler ? Pour trouver des issues ?

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Et pour enrichir la réflexion, une image envoyée par Guy Flattot, qui revendique son appartenance aux gilets jaunes et la « poésie’ qu’il vit et fait vivre travers ce mouvement (lire sa réaction critique sur ce texte que j’ai publiée dans les commentaires).

 

 

 

3 réflexions sur “CONVERGENCE DES LUTTES ? Et si ce slogan était une impasse ?

  1. L’ami GUY FLATTOT m’envoie cette réaction critique via facebook et m’autorise à la publier. Elle apporte un éclairage utile et important,

    « Cher Jean Louis, ce qui pour moi est « essentiel » aujourd’hui tu le réduis à un lieu où n’existe et se réunissent que des supporters de JLM et de Le Pen. Personnellement je pense que ce mouvement est tout autant et sinon plus poétique que politique. Raison pour laquelle il échappe à bien des grilles de lecture. Beaucoup s’empressent de taire leur incompréhension par leurs « comment-taire » méprisants et condescendants. C’est un lieu de palabres et de fraternités où les corps s’engagent tout autant que les pensées. Il remet le slogan républicain à l’endroit, la fraternité d’abord. L’action prend le pas sur la réaction. Jusqu’à ce jour mis à part David Ayala je n’ai malheureusement entendu que peu d’acteurs du spectacle vivant temoigner de leur soutient.
    Bien à toi.
    Gilets Jaunes, et plus que jamais Insoumis »

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    • Merci Guy pour ta réaction au texte. Elle dit une chose importante, que tu as vu quelque chose « d’essentiel » dans ce mouvement auquel tu participes, et cet essentiel justement est la confrontation du sens et de la colère, la fécondation de la colère par le sens. Tu qualifies le mouvement de « poétique » et nous en donne une petite photographie bien empathique en effet. Dans le texte qui précède immédiatement celui ci (https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2019/12/07/alternatives-en-miettes-miettes-dalternatives/), j’imagine une historiette où la perspective de la dignité se frotte au simple mécontentement et le magnétise. Il me semble que ça se rapproche de ce dont tu témoignes :

      « Dignité. « On veut vivre dignement », espérance qui s’est entendue, qui s’est dite aussi sous l’édredon du « On veut plus ». Pépite de sens dans le crassier du plus plus plus. On tente le coup ?

      « Une vie digne. Une petite lumière de joie sur les ronds-points.

      « Je suis gilet jaune. L’augmentation du fuel ? Non, je ne pouvais pas accepter l’augmentation du fuel. Mon boulot, c’est déménageur. On est trois personnes et un camion. Je ne pensais pas qu’une question de fuel puisse me faire aussi mal à l’estomac. Mais ce qui m’a plu sur notre rond-point, c’est la joyeuse camaraderie qui s’est installée entre nous. J’y ai rencontré Paulette, agent d’entretien. Son boulot, je n’en savais pas grand-chose. On a échangé. On a sympathisé. Je ne vous en dis pas plus. Découvrir que je n’étais pas seul, que mes problèmes n’étaient pas les seuls, le découvrir en vrai, ça m’a donné un sentiment de dignité que je n’aurais pas connu sans. »

      Je crois aussi « essentiel » que les confluences de perspectives, les effloraisons de sens s’entendent, qu’elles prennent le pas sur les dissonances que j’évoque et dont beaucoup, comme moi, sont troublés. Mais ce moment est peut-être inévitable. Germination.

      Je place ci-dessus, en fin de mon texte, l’illustration que tu as jointe à ton commentaire. Elle parle.

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  2. Pingback: [éditorial] Et si tout commençait un 17 décembre ? – Alp'ternatives

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