MALI – Généalogie du désordre constitutionnel et de l’Etat de non-droit

Depuis l’indépendance du Mali, il y a 60 ans, son Etat a été présidé par cinq hommes  – Modibo Keïta, Moussa Traoré, Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré, Ibrahim Boubakar Keïta –  (+ le court intérim sous tutelle militaire de Dioncounda Traoré). Quatre des cinq présidents de plein exercice ont été chassés du pouvoir par coup d’Etat. Chaque fois, leur renversement a suscité des mouvements de soutien dans le peuple, parfois de l’enthousiasme, parfois de l’indulgence, jamais de résistance. Jamais la nouvelle administration n’est parvenue à établir durablement la confiance entre le peuple et les gouvernants, ni à débarrasser les pouvoirs publics de l’envahissante tumeur d’une corruption métastasée dans tous les organes de la vie sociale. Dernier avatar : la chute d’Ibrahim Boubakar Keïta, après des mois de soulèvements populaires chapeautés par un groupe de politiciens et de religieux, tous « mouillés » dans les épisodes précédents. Le texte qui suit tente de débroussailler les raisons de fond qui conduisent obstinément à la reproduction du même. Il fait l’hypothèse que cette apparente malédiction s’enracine dans l’inadéquation entre des règles du jeu empruntées à l’histoire politique de l’Occident et l’histoire institutionnelle endogène du peuple malien.

Dans cette interview donnée à TV5MONDE, je résume la problématique développée dans le texte qui suit.

L’histoire de l’Europe a inventé et mis au monde une forme spécifique de gouvernement des sociétés : l’Etat. Etat administré, territorial, centralisé, généralement mono-ethnique, Etat représentatif quand il accède à une forme démocratique. La conquête de la planète par les Européens a transformé cette forme de gouvernement en quasi-obligation pour toutes les autres sociétés. Elle a été présentée comme l’aboutissement universel de l’organisation politique. Impossible pour un peuple d’être représenté à l’ONU autrement que par un Etat territorial, administré, doté d’un pouvoir central, si possible assis sur une base ethnique et linguistique homogène et clairement identifiée – langues et peuples français, italien, russe, allemand… Là où la tension démocratique s’est imposée, elle a pris la forme de l’Etat représentatif, dont la conduite est confiée à des citoyens élus par une majorité des suffrages exprimés à l’occasion d’un scrutin égalitaire – une personne, une voix –, secret et limité dans le temps.

Institutions fédératives plutôt qu’impériales

Les institutions endogènes des grands ensembles politiques qui ont tenu l’Afrique soudano-sahélienne dans la prospérité et la paix durant un millénaire – Wagadou, Mali, Songhoy – diffèrent sur presque tous ces points des Etats à l’occidentale. Lire la suite