MONDIALITE CULTURELLE 2 – Humanisme, progressisme, racisme…

Paradoxe des « temps modernes » : l’humanisme et le progressisme qui les caractérisent ont structurellement besoin d’un troisième pied pour tenir en équilibre. Ce troisième pied est le racisme. Ce texte explore cet apparent paradoxe et ses effets dans le champ culturel. Il est le deuxième d’une série de quatre que je publie sur ce blog pour alimenter un débat encore trop périphérique, mais déjà vif. Ce texte vient après une première réflexion sur le même thème et est suivi de deux autres articles :

Mondialité cullturelle 1 – Un point de détail ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/13/mondialite-culturelle-1-un-point-de-detail/

Mondialité culturelle 3 – Concrètement, on en est où ? : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/25/mondialite-culturelle-3-concretement-on-en-est-ou/

Mondialité culturelle 4 – On fait quoi ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/04/14/mondialite-culturelle-4-on-fait-quoi/

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Les noces de Cana, par Véronèse (détail)

Parmi les splendeurs et les grâces de notre Europe, il y a la grande galerie du Louvre consacrée aux « primitifs italiens » où se déploie, dans des images qu’on peut voir cent fois sans en épuiser l’attrait, une des plus puissantes aventures de l’esprit : l’avènement de l’humanisme occidental, entre le 15e et le 16e siècles. En ouverture, la Maestà de Cimabue, monumentale icône dont tous les signes rappellent la prééminence du divin sur l’humain. Le trône de la mère de Dieu trace une perspective inversée par rapport à celle que perçoit l’œil humain. Au lieu de converger vers un point de fuite, elle ouvre sur l’objectif religieux qui est l’infini. Le ciel n’est pas bleu, lumière trop humaine, mais or, pour signifier la gloire de Dieu. Les anges, créatures subalternes, sont peints dans une échelle inférieure à celle du Fils et de la Vierge-mère. Sur les visages hiératiques des divins personnages, les contingences émotionnelles sont gommées. Pas tout à fait. C’est dans un certain modelé des joues, dans une certaine tendresse des regards que Cimabue commence à se distinguer des purs canons byzantins et est reconnu comme un premier pas dans la conversion de la peinture occidentale à un univers de représentation dont l’échelle n’est plus le dogme religieux, mais l’œil humain. (Ci-dessous, détail)

1200px-Cimabue_-_Maestà_du_Louvre 2Cette conversion, le visiteur de la grande galerie la suit pas à pas, traces lumineuses d’une exploration spirituelle singulière, non pas « universelle », mais unique : Giotto, Fra Angelico, Botticelli, Raphaël, Léonard… Humanisme.

Suivez les auréoles

La transformation est progressive. On peut jouer à la repérer à travers le traitement des auréoles qui signalent les personnages sacrés. Cimabue : or sur or. La perspective inversée débouche sur la lumière divine qui cadre le visage de chaque être céleste.

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MONDIALITE CULTURELLE 1 – Un point de détail ?

J’entame avec ce texte une réflexion sur les liens entre les politiques culturelles publiques et l’avénement d’une mondialité débarrassée de la domination occidentale. Les questions posées par cet enjeu sont souvent jugées périphériques. Mon expérience artistique entre France et Mali m’a convaincu qu’elles sont centrales. Dans ce premier texte, je tente d’explorer la pensée-réflexe qui conduit beaucoup de ceux dont l’ascendance n’en a pas souffert à les considérer sans malice comme du détail. Il sera suivi d’un second consacré à débrouiller la façon dont le projet de la modernité a intimement associé humanisme, progressisme et racisme. Le « détaillisme » tout comme la nature de la modernité impériale ont de mon point de vue fortement impacté la structuration de l’appareil culturel d’Etat. Le troisième « épisode » fera un état des lieux des pannes, des bugs et des rhumatismes de l’appareil culturel public. Et enfin, je proposerai, à partir de l’expérience, quelques pistes pour la refondation des politiques culturelles. Ce texte est suivi de trois autres :

Mondialité culturelle 2 – Humanisme, progressiseme, racisme : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/17/mondialite-culturelle-2-humanisme-progressisme-racisme/

Mondialité culturelle 3 – Concrètement, on en est où ? : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/25/mondialite-culturelle-3-concretement-on-en-est-ou/

Mondialité culturelle 4 – On fait quoi ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/04/14/mondialite-culturelle-4-on-fait-quoi/

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Le radeau de la Méduse, Géricault

J’ai repris le titre de « mondialité culturelle » à une table ronde sur le sujet organisée par le Parti communiste français et où participaient le philosophe Etienne Balibar, la politologue Françoise Vergès et le dramaturge Mohamed Kacimi. Merci à eux pour leurs idées et pour le cadeau forcé de leur intitulé.

1933. Télégramme d’Albert Dalimier, ministre des Colonies dans le gouvernement de la République française, pour le cinquantième anniversaire de la colonie du Soudan français : « Nulle part ailleurs les vertus de notre race n’ont trouvé davantage l’occasion de s’épanouir et de se faire valoir ». 1960. Indépendance de la colonie du Soudan français qui devient République du Mali. Espérance de vie à la naissance : 28 ans. Taux de scolarisation : 8 %. Voies goudronnées : 450 km (le Mali est deux fois et demi plus grand que la France). Le premier Soudanais à obtenir le baccalauréat, c’est en 1949. Conclusion : les vertus de la race du citoyen Dalimier ne se sont pas déployées dans le domaine de l’instruction, ni dans celui de la santé, ni dans le génie civil. Elles se sont déployées où alors, ces vertus de sa race ? (Tiens, « vertus de sa race », ça sonne comme une insulte de gamin).

Noms de rues

7 octobre 1802

«Voici mon opinion sur ce pays (la colonie de Saint-Domingue, future Haïti). Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille.»

Ces propos génocidaires sont tirés d’une lettre envoyée à Napoléon Bonaparte, Premier Consul de la République française, par le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc, son beau-frère. Lire la suite

POTENTIEL DEMOCRATIQUE DE L’ART CONTEMPORAIN L’expérience du Mac Val

 » Les gens du peuple n’ont pas de goût. La preuve : ils n’ont pas de toiles de maîtres dans leur salon « . Cette ironique provocation attribuée sous diverses formes à Coluche nous rappelle que l’art peut être dérivé vers d’autres usages que l’agrandissement des âmes, par exemple la spéculation financière. En 2015, dix ans après l’ouverture du Musée d’art contemporain du Val de Marne (Mac Val), ses responsables me demandent d’écrire un texte sur cette expérience insolite : un musée pour un art réputé « élitiste » au coeur d’une ville emblématique de la France populaire. Je m’y promène. Je constate qu’en dépit des liturgies de l’art en partie maintenues, ce simple déplacement fait apparaître les potentialités démocratiques d’oeuvres nées dans ce qu’on nomme les temps « contemporains », désignation approximative d’une certaine rupture avec les temps « modernes ». Je retrouve ce texte et le publie ici, y compris dans ses considérations « institutionnelles », car ce qu’il décrit – la naissance et l’expérience du MacVal – me semble être la trace d’une transition bienvenue vers l’au delà de la modernité impériale dont traite beaucoup des réflexions publiées dans ce blog.

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Jesus Rafael Soto, pénétrable jaune dit « les spaghettis »

Il arrive que certaines œuvres majeures soient avalées par la nuit d’un coffre-fort. Ce placement, cet emplacement en protège la valeur spéculative, et pourtant, dans l’obscène obscurité de ces oubliettes, elles sont réduites à rien. Rien de ce pour quoi l’imagination de l’artiste les a enfantés. Rien de l’enchantement des cœurs auquel elles pouvaient prétendre. Il y a aussi des expériences inverses.

Le Mac Val, musée d’art contemporain situé à Vitry-sur-Seine, s’est développée dans le mouvement d’une toute autre histoire. En 1793, le « Muséum central des arts de la République » ouvre ses portes dans la grande galerie du palais du Louvre. La riche collection royale, rebaptisée « nationale » par la Révolution française, est mise à disposition des artistes qui veulent s’exercer à la peinture. Chaque dimanche, gratuitement, le tout venant peut alimenter son imagination et son goût aux mêmes sources que le ci-devant roi de France. Une particularité juridique arrache ces œuvres aux lois du marché. La loi les rend « inaliénables ». Impossible de les vendre ou de les acheter. Interdit à jamais de reprivatiser ces biens devenus « nationaux ». Du point de vue marchand, La Joconde ne vaut plus rien. Du point de vue de l’âme humaine, elle accède à l’inégalable dignité de ce qui est « sans prix ». Le rayonnement de la France doit beaucoup à cette histoire d’égalité.

On dit du Val-de-Marne qu’il est un département populaire, un territoire majoritairement peuplé de « gens du peuple » qui en effet n’ont généralement pas de toiles de maîtres sur leurs murs. Lire la suite

ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Lire la suite

« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

Un ami, un fils plutôt vu son âge et ma proximité avec son père, me signale cet étrange moment d’ignorance diffusé sur la radio publique orgueilleusement dénommée France Culture (une chaîne que j’aime beaucoup) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon Ecoutez attentivement ces quelques minutes d’une superficialité renversante, mais tellement symptomatique.

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« Petit salon » (c’est le nom de l’émission). La journaliste Lucille Commeaux, qui indique en gros ne rien connaître à la vie intellectuelle, culturelle et artistique du continent, y commente le « focus Afrique » du festival d’Avignon. Cette sélection a retenu de splendides spectacles de danse, de magnifiques chanteurs et musiciens, connus et reconnus pour la plupart, mais aucun spectacle à placer sous sa rubrique « Théâtre », ni qui soit de nature à élargir le spectre de ce qui est déjà, à juste titre, adopté en Occident. Choix qui fait polémique. Bon, dès le départ, on comprend qu’on peut parler de l’Afrique et de ses cultures tout en déclarant ne rien en connaître, ou presque. On sait aussi depuis longtemps que l’ignorance n’empêche pas les jugements péremptoires, qu’elle les favorise plutôt.

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« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 1 / une polémique utile

Depuis que, le 22 mars 2017, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a dévoilé la programmation du « focus Afrique » dont il a doté la 71e édition de la grande manifestation des arts de la scène, un vif débat s’est engagé. Le choix retenu exclut en effet les spectacles mettant en scène des textes de théâtre au point qu’une des principales personnalités littéraires et théâtrales du continent, Dieudonné Niangouna, a pu écrire : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort ». Très engagé depuis une vingtaine d’années dans la vie théâtrale du Mali, j’ai moi aussi déploré ce choix. Des arguments et des coups de gueules se sont échangés, qui m’ont amené à infléchir et approfondir mon point de vue. Voici un point d’étape sur les principales thèses énoncées à l’occasion de cette polémique que je crois utile. 

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1 – Les spectacles chorégraphiques et musicaux qui font l’essentiel de ce focus parlent aussi

La danse africaine parle. C’est indubitable. Le 18 mars 2017, le festival des Rencontres Essonne Danse organisait à Morsang-sur-Orge, où je dirige le petit théâtre de l’Arlequin au nom de la compagnie malienne BlonBa, un « colloque dansé » intitulé « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». Cette passionnante rencontre réunissait des grands noms de l’art chorégraphique africain – le Nigérian Qudus Onikeku, le Burkinabè Salia Sanou, le Sud-Africain Vincent Mantsoé – et d’impressionnants danseurs hip hop : le Malien Salah Keïta, de la compagnie bamakoise Dogmen G, le franco-congolais Michel Onomo. « Colloque dansé ». Colloque où les choses seraient dites à la fois dans les mots et par la danse. Pari gagné à la satisfaction émerveillée des participants. Quelques semaines plus tôt, à Bamako, était organisé dans le nouveau lieu de la compagnie BlonBa, qu’avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye nous avons fondée dans la capitale malienne il y a bientôt 20 ans, un festival original et novateur, le Fari foni waati (temps des corps en mouvement). Y participait notamment le chorégraphe burkinabè Serge-Aimé Coulibaly, esprit particulièrement aiguisé dont les créations « parlent » assurément, et fort, et de façon tranchante. Salia Sanou, Serge Aimé Coulibaly sont inclus dans le « focus Afrique » d’Avignon et leurs œuvres y parleront. Lire la suite

DANSE CONTEMPORAINE, QUESTIONS D’AFRIQUE

Le samedi 18 mars 2017, le château de Morsang-sur-Orge et le petit théâtre de l’Arlequin réunissent quelques grands noms de la danse africaine d’aujourd’hui sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie  (Val-de-Marne) pour un colloque dansé sur le thème « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». On me demande d’introduire ce colloque par une réflexion sur les enjeux civilisationnels qui se cachent sous cet intitulé et que je crois majeurs. Le texte qui suit développe les idées exprimées lors de cette intervention. 

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Qudus Onikeku (Nigeria) et Tidiani Ndiaye (Mali) dans la pièce We almost forgot

Les deux termes de l’expression « danse contemporaine » sont pris dans une troublante ambivalence.

« Contemporain », qui dans le sens courant suggère une simple simultanéité dans le présent, englobe ici une période, longue période, de l’art chorégraphique occidental, celle qui succède à la danse « moderne », qui elle même a pris la suite de la danse « classique ». Pour approcher ce que suggère cette périodisation, le mot clé est l’adjectif « moderne », un terme gorgé de sens et d’idéologie, ici clairement affecté à une période passée, dépassée, remplacée. Si on en cherche le nerf au delà de son usage commun ou des classifications parfois changeantes des historiens, l’adjectif « moderne » qualifie un dessein politique et civilisationnel intrinsèquement progressif né à la fin du XVe siècle européen et qui se représente sous la forme d’un vecteur allant du moins au plus, des automatismes de l’enfance à l’autonomie de l’âge adulte, de la domination par la nature à la domination sur la nature, du règne de la dogmatique religieuse à celui de la raison, du figé au nouveau. C’est dans ce sens daté et situé que ce terme sera ici employé. Lire la suite

L’ART AVEC ET PAR LES REFUGIES ET MIGRANTS – figures de la rencontre

L’Allemagne a offert un des visages les plus accueillants d’Europe face à l’arrivée nombreuse de réfugiés fuyant les zones de guerre. En septembre 2016, la fondation Genshagen contribue à la réflexion en organisant près de Berlin un colloque sur le « potentiel visionnaire de l’art » et ayant pour titre: « La pratique artistique et la médiation avec et par les réfugiés et migrants ». L’enregistrement audio de mon intervention à ce colloque, titrée « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? », vient d’être mis en ligne (lien ci-dessous). Le texte a été traduit en allemand, ce qui me permet d’user pour la première fois sur ce blog de la langue de Goethe. 

Beitrag von Jean-Louis Sagot-Duvauroux im Rahmen der Plattform Kulturelle Bildung „Das visionäre Potenzial der Kunst – Kunst und Kulturelle Bildung im Kontext von Flucht, Ankommen und Zukunftsgestaltung“, am 23. September 2016 in der Stiftung Genshagen.

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Une installation proposée lors du colloque

Audio (en français) « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? »

TEXTE EN ALLEMAND

Ich werde gegen Erwartungen nicht mit Afrika anfangen, sondern mit Griechenland. Wir fangen nicht mit Afrika an. Wir fangen mit Griechenland an. Vor 2500 Jahren bauten die Griechen eine Stadt, in der es drei strategische Orte gab. Der erste war der, in dem man mit den Mysterien des Schicksals redete. Das war die Akropolis mit dem Tempel der Götter. Der zweite Ort war das Theater. Wozu diente das Theater? Im Theater versammelte sich die Gemeinschaft der Bürger – nicht ganz alle, aber wir unterstellen das jetzt mal. Die Menschen lebten zusammen und kreierten eine ihnen gemeinsame Vorstellungswelt, eine Vorstellungswelt, die sie teilten. Sie erlebten gemeinsam Gefühle, sie lachten zusammen, gemeinsam hatten sie eine zugeschnürte Kehle, gemeinsam bildeten sich Geschichten in ihren Köpfen. Sie stellten fest, dass sie alle die gleichen menschlichen Wesen waren. Anschließend konnten sie auf die Agora gehen, den öffentlichen Platz, um die Gesetze zu entwerfen, die ihnen das Zusammenleben ermöglichten. Das war die politische Funktion des Theaters, vielleicht die der Kunst im Allgemeinen. Diese gemeinsame Vorstellungswelt zu produzieren, dank der wir erkennen, dass wir derselben Art angehören, und dank der wir die Gesetze unseres Zusammenlebens beschließen können. Lire la suite

ESPACE LIBRE – réflexion sur l’art dans la rue

 

La Fédération nationale des arts de la rue publie un « Manifeste pour la création artistique dans l’espace public ». Cet organisme m’a demandé un texte, que je mets ici à disposition de celles et ceux que ce sujet intéresse. J’y croise mes réflexions sur la gratuité, sur l’univers marchand et sur l’art autour d’une urgence : maintenir l’existence et le fonctionnement propre d’espaces qui n’appartiennent pas à quelqu’un mais à tous, y faire vivre en commun des moments d’imaginaire partageables sans ticket. J’espère que cette lecture incitera ceux qui y auront trouvé du plaisir à acquérir un document très suggestif qui intègre de nombreuses contributions.

Le libre accès à l’espace public – sa gratuité – est intimement lié à une caractéristique fondamentale de l’être humain : nous sommes des êtres sociaux. Certes, nous avons tous une vie privée et besoin pour la conduire d’espace privé. Besoin d’un chez-soi. Mais avec la même urgence, il nous faut des espaces communs, ne serait-ce que pour aller d’un chez-soi à un autre. Les deux types d’espaces ont chacun des fonctions propres, des joies et des peines imprégnées de leur poésie propre. Cette dualité s’est naturalisée dans nos imaginaires. Nous trouvons spontanément normal de payer un loyer pour aller de la chambre au salon et de déambuler sans péage dans les rues de nos villes.

Ça peut parfois grincer

Il y a aussi des « parties communes » dans les immeubles privés, lieux de passage qui sont régis par des « règlements de copropriété ».

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A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Moussa Konaté

Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit. Lire la suite

REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite