ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Lire la suite

DO KAMISSA, LA FEMME-BUFFLE, une tragédie du respect

A l’origine de la geste du Manden, récit historico-légendaire qui rapporte la fondation du Mali classique par Sunjata Keïta (début du XIIIe siècle), il y a l’histoire d’une femme qui ne supporte pas l’humiliation. Le griot Wa Kamissoko en a donné une version saisissante recueillie par feu Youssouf Tata Cissé et publiée chez Karthala-Arsan sous le titre « La grande geste du Mali, des origines à la fondation de l’empire ». Je me suis risqué à tenter une adaptation du texte original dans laquelle j’ai pris comme règle de rester le plus proche possible de la scansion et de la syntaxe des langues mandingues, avec l’espoir que la langue française saurait se faire suffisamment modeste pour que ceux qui la parlent y entendent le flux des hautes gestes griotiques. Que les deux grands hommes par qui ces vers m’ont été transmis me pardonnent. L’autre grande figure de cette histoire est le héros Tiramakan. Je dédie ce travail à ceux de ses innombrables descendants, les Traoré, Diop, Ouattara, Ouedraogo, Dembélé, qui ont ajouté leurs noms prestigieux à l’état-civil français.Do_Kamissa_Buffalo_of_Do_by_Ronna_N

 

Gens de bien,

Si vous voyez que je vous dis l’histoire vraie, ici, dans sa clarté, pour que vous en connaissiez l’enchaînement et que vous en compreniez les causes,

L’or ne l’a pas fait,

L’argent ne n’a pas fait.
Ce qui l’a fait, c’est que vous êtes venus, vous vous êtes assis, et vous voulez savoir.

En ce temps là, Dieu confia la souveraineté à Dô Moko Niamoko Djata. Lire la suite

« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

Un ami, un fils plutôt vu son âge et ma proximité avec son père, me signale cet étrange moment d’ignorance diffusé sur la radio publique orgueilleusement dénommée France Culture (une chaîne que j’aime beaucoup) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon Ecoutez attentivement ces quelques minutes d’une superficialité renversante, mais tellement symptomatique.

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« Petit salon » (c’est le nom de l’émission). La journaliste Lucille Commeaux, qui indique en gros ne rien connaître à la vie intellectuelle, culturelle et artistique du continent, y commente le « focus Afrique » du festival d’Avignon. Cette sélection a retenu de splendides spectacles de danse, de magnifiques chanteurs et musiciens, connus et reconnus pour la plupart, mais aucun spectacle à placer sous sa rubrique « Théâtre », ni qui soit de nature à élargir le spectre de ce qui est déjà, à juste titre, adopté en Occident. Choix qui fait polémique. Bon, dès le départ, on comprend qu’on peut parler de l’Afrique et de ses cultures tout en déclarant ne rien en connaître, ou presque. On sait aussi depuis longtemps que l’ignorance n’empêche pas les jugements péremptoires, qu’elle les favorise plutôt.

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« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 1 / une polémique utile

Depuis que, le 22 mars 2017, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a dévoilé la programmation du « focus Afrique » dont il a doté la 71e édition de la grande manifestation des arts de la scène, un vif débat s’est engagé. Le choix retenu exclut en effet les spectacles mettant en scène des textes de théâtre au point qu’une des principales personnalités littéraires et théâtrales du continent, Dieudonné Niangouna, a pu écrire : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort ». Très engagé depuis une vingtaine d’années dans la vie théâtrale du Mali, j’ai moi aussi déploré ce choix. Des arguments et des coups de gueules se sont échangés, qui m’ont amené à infléchir et approfondir mon point de vue. Voici un point d’étape sur les principales thèses énoncées à l’occasion de cette polémique que je crois utile. 

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1 – Les spectacles chorégraphiques et musicaux qui font l’essentiel de ce focus parlent aussi

La danse africaine parle. C’est indubitable. Le 18 mars 2017, le festival des Rencontres Essonne Danse organisait à Morsang-sur-Orge, où je dirige le petit théâtre de l’Arlequin au nom de la compagnie malienne BlonBa, un « colloque dansé » intitulé « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». Cette passionnante rencontre réunissait des grands noms de l’art chorégraphique africain – le Nigérian Qudus Onikeku, le Burkinabè Salia Sanou, le Sud-Africain Vincent Mantsoé – et d’impressionnants danseurs hip hop : le Malien Salah Keïta, de la compagnie bamakoise Dogmen G, le franco-congolais Michel Onomo. « Colloque dansé ». Colloque où les choses seraient dites à la fois dans les mots et par la danse. Pari gagné à la satisfaction émerveillée des participants. Quelques semaines plus tôt, à Bamako, était organisé dans le nouveau lieu de la compagnie BlonBa, qu’avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye nous avons fondée dans la capitale malienne il y a bientôt 20 ans, un festival original et novateur, le Fari foni waati (temps des corps en mouvement). Y participait notamment le chorégraphe burkinabè Serge-Aimé Coulibaly, esprit particulièrement aiguisé dont les créations « parlent » assurément, et fort, et de façon tranchante. Salia Sanou, Serge Aimé Coulibaly sont inclus dans le « focus Afrique » d’Avignon et leurs œuvres y parleront. Lire la suite

DANSE CONTEMPORAINE, QUESTIONS D’AFRIQUE

Le samedi 18 mars 2017, le château de Morsang-sur-Orge et le petit théâtre de l’Arlequin réunissent quelques grands noms de la danse africaine d’aujourd’hui sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie  (Val-de-Marne) pour un colloque dansé sur le thème « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». On me demande d’introduire ce colloque par une réflexion sur les enjeux civilisationnels qui se cachent sous cet intitulé et que je crois majeurs. Le texte qui suit développe les idées exprimées lors de cette intervention. 

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Qudus Onikeku (Nigeria) et Tidiani Ndiaye (Mali) dans la pièce We almost forgot

Les deux termes de l’expression « danse contemporaine » sont pris dans une troublante ambivalence.

« Contemporain », qui dans le sens courant suggère une simple simultanéité dans le présent, englobe ici une période, longue période, de l’art chorégraphique occidental, celle qui succède à la danse « moderne », qui elle même a pris la suite de la danse « classique ». Pour approcher ce que suggère cette périodisation, le mot clé est l’adjectif « moderne », un terme gorgé de sens et d’idéologie, ici clairement affecté à une période passée, dépassée, remplacée. Si on en cherche le nerf au delà de son usage commun ou des classifications parfois changeantes des historiens, l’adjectif « moderne » qualifie un dessein politique et civilisationnel intrinsèquement progressif né à la fin du XVe siècle européen et qui se représente sous la forme d’un vecteur allant du moins au plus, des automatismes de l’enfance à l’autonomie de l’âge adulte, de la domination par la nature à la domination sur la nature, du règne de la dogmatique religieuse à celui de la raison, du figé au nouveau. C’est dans ce sens daté et situé que ce terme sera ici employé. Lire la suite

L’ART AVEC ET PAR LES REFUGIES ET MIGRANTS – figures de la rencontre

L’Allemagne a offert un des visages les plus accueillants d’Europe face à l’arrivée nombreuse de réfugiés fuyant les zones de guerre. En septembre 2016, la fondation Genshagen contribue à la réflexion en organisant près de Berlin un colloque sur le « potentiel visionnaire de l’art » et ayant pour titre: « La pratique artistique et la médiation avec et par les réfugiés et migrants ». L’enregistrement audio de mon intervention à ce colloque, titrée « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? », vient d’être mis en ligne (lien ci-dessous). Le texte a été traduit en allemand, ce qui me permet d’user pour la première fois sur ce blog de la langue de Goethe. 

Beitrag von Jean-Louis Sagot-Duvauroux im Rahmen der Plattform Kulturelle Bildung „Das visionäre Potenzial der Kunst – Kunst und Kulturelle Bildung im Kontext von Flucht, Ankommen und Zukunftsgestaltung“, am 23. September 2016 in der Stiftung Genshagen.

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Une installation proposée lors du colloque

Audio (en français) « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? »

TEXTE EN ALLEMAND

Ich werde gegen Erwartungen nicht mit Afrika anfangen, sondern mit Griechenland. Wir fangen nicht mit Afrika an. Wir fangen mit Griechenland an. Vor 2500 Jahren bauten die Griechen eine Stadt, in der es drei strategische Orte gab. Der erste war der, in dem man mit den Mysterien des Schicksals redete. Das war die Akropolis mit dem Tempel der Götter. Der zweite Ort war das Theater. Wozu diente das Theater? Im Theater versammelte sich die Gemeinschaft der Bürger – nicht ganz alle, aber wir unterstellen das jetzt mal. Die Menschen lebten zusammen und kreierten eine ihnen gemeinsame Vorstellungswelt, eine Vorstellungswelt, die sie teilten. Sie erlebten gemeinsam Gefühle, sie lachten zusammen, gemeinsam hatten sie eine zugeschnürte Kehle, gemeinsam bildeten sich Geschichten in ihren Köpfen. Sie stellten fest, dass sie alle die gleichen menschlichen Wesen waren. Anschließend konnten sie auf die Agora gehen, den öffentlichen Platz, um die Gesetze zu entwerfen, die ihnen das Zusammenleben ermöglichten. Das war die politische Funktion des Theaters, vielleicht die der Kunst im Allgemeinen. Diese gemeinsame Vorstellungswelt zu produzieren, dank der wir erkennen, dass wir derselben Art angehören, und dank der wir die Gesetze unseres Zusammenlebens beschließen können. Lire la suite

LE CORPS NOIR

Le théâtre de l’Arlequin (Morsang-sur-Orge, 91) a été confié, grâce à un esprit d’innovation qui fait honneur à la ville de Morsang et à l’agglomération du Coeur d’Essonne, à l’antenne française de BlonBa, une compagnie bamakoise. Chaque année ce théâtre consacre sa programmation du mois de mars à l’Afrique. Le samedi 4 mars 2017, la soirée est titrée « Le corps noir ». Le public – salle pleine à craquer – va être invité à une méditation sur la façon dont l’histoire a racialisé le corps d’une partie d’entre nous, comment cette racialisation, cette hiérarchisation des corps et des êtres a jusqu’à présent laissé ses sédiments dans nos âmes, quelle que soit notre couleur, combien il est fécond et bénéfique de dépasser cette histoire. En corps du spectacle, une impressionnante évocation de Saartjie Bartmann, la « Vénus hottentote », femme d’Afrique australe déportée en Europe au début du XIXe siècle, transformée en bête de foire avant de mourir à 27 ans et que ses restes deviennent, plus tard, une des curiosités du musée de l’Homme, à Paris. Merci à Chantal Loïal pour son engagement de danseuse et de chorégraphe dans ce prenant hommage à une victime emblématique du processus de racialisation. Avant cette chorégraphie était proposée une lecture de textes qui jalonnent cette histoire. Les voici.

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Trois lecteurs et une musicienne. Léonce Henri Nlend est comédien professionnel après une formation à l’Ecole de Théâtre de l’Essonne (EDT91). Didier Lesour, lui aussi, est comédien professionnel. Merveille N’Sombi, 14 ans, est élève à Sainte-Geneviève-des-Bois et participe à l’atelier théâtre de la MJC de cette ville. Julie Lobato, percussionniste, les accompagne. Elle assure l’éveil musical dans la même MJC. Les auteurs des textes -successivement Aimé Césaire, Nelson Mandela, Frantz Fanon, Robespierre, le dictionnaire universel raisonné d’histoire naturelle, Léopold Sédar Sengor, Napoléon Bonaparte, l’abbé Grégoire – sont annoncés dans de courtes introductions lues. Les premières répliques sont tirées de mon livre « On ne naît pas Noir, on le devient » (Albin Michel et en poche dans la collection Points). J’ai associé le nom des lecteurs et celui des auteurs.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Beaucoup de jeunes Français sont noirs, nés sur le sol de France sans l’avoir jamais quitté. Il y a une expérience que tous ont vécue.

Merveille N’Sombi/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Un jour, l’institutrice demande à Mamadou : D’où tu viens, mon petit ? Lire la suite

ESPACE LIBRE – réflexion sur l’art dans la rue

 

La Fédération nationale des arts de la rue publie un « Manifeste pour la création artistique dans l’espace public ». Cet organisme m’a demandé un texte, que je mets ici à disposition de celles et ceux que ce sujet intéresse. J’y croise mes réflexions sur la gratuité, sur l’univers marchand et sur l’art autour d’une urgence : maintenir l’existence et le fonctionnement propre d’espaces qui n’appartiennent pas à quelqu’un mais à tous, y faire vivre en commun des moments d’imaginaire partageables sans ticket. J’espère que cette lecture incitera ceux qui y auront trouvé du plaisir à acquérir un document très suggestif qui intègre de nombreuses contributions.

Le libre accès à l’espace public – sa gratuité – est intimement lié à une caractéristique fondamentale de l’être humain : nous sommes des êtres sociaux. Certes, nous avons tous une vie privée et besoin pour la conduire d’espace privé. Besoin d’un chez-soi. Mais avec la même urgence, il nous faut des espaces communs, ne serait-ce que pour aller d’un chez-soi à un autre. Les deux types d’espaces ont chacun des fonctions propres, des joies et des peines imprégnées de leur poésie propre. Cette dualité s’est naturalisée dans nos imaginaires. Nous trouvons spontanément normal de payer un loyer pour aller de la chambre au salon et de déambuler sans péage dans les rues de nos villes.

Ça peut parfois grincer

Il y a aussi des « parties communes » dans les immeubles privés, lieux de passage qui sont régis par des « règlements de copropriété ».

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MOTS D’AFRIQUE AU FEU DE L’EMANCIPATION

Durant la deuxième semaine de novembre 2016 s’est tenu à Eséka, au Cameroun, la session inaugurale du Parlement des mots, une initiative qui est appelée à se développer dans ce pays et ailleurs en Afrique. Un comité scientifique de haute volée a permis de donner une puissante intensité intellectuelle à ces cinq jours d’échange et de réflexion. On m’avait aussi fait l’honneur de m’y inclure, en dépit de mon ignorance de l’univers bassa, mais pour partager ma réflexion née notamment de ma longue fréquentation du Mali.

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Les langues et l’univers symbolique propre des sociétés africaines ont été profondément dévalorisés, délégitimés par la domination coloniale et post-coloniale. L’usage commun des langues officielles (celles des anciens colonisateurs, de l’école, de l’Etat) rétrogradent spontanément les « institutions » endogènes au rang de « traditions », voire de « coutumes », la « campagne » devient « brousse », les « langues » se font « dialectes », voire « patois ». Beaucoup de notions liées à ce qu’on a coutume de désigner par modernité sont purement et simplement empruntées aux langues européennes. Cette dépression linguistique crée un assèchement de la vitalité des langues africaines et une perte de fécondité pour l’univers symbolique qu’elles représentent. Cela freine par la même occasion l’appropriation subjective d’aspects essentiels de la vie sociale, notamment ce que désigne le vocabulaire politique, généralement emprunté aux langues coloniales et que le peuple vit comme un verbiage manipulateur et creux. C’est dans cette « ambiance » qu’un président de la République française s’est cru autorisé à faire la leçon à des étudiants dakarois en les invitant à enfin « entrer dans l’histoire ». Lire la suite

LE PARLEMENT DES MOTS 1er épisode au Cameroun

Des Etats, des institutions, une « démocratie », des rites administratifs qui ne s’enracinent pas ? Bien des observateurs constatent combien la greffe de l’histoire politique occidentale peine à prendre sur les sociétés africaines. Comment en serait-il autrement ? A moins de partager la naïve croyance selon laquelle l’Occident constituerait l’unique vecteur du progrès humain, la seule référence de l’organisation sociale, on peut se douter que le copier-coller institutionnel ne suffira pas à donner aux peuples africains les formes de leur vie démocratique et de l’efficacité politique. Le Parlement des mots est fondé sur l’idée qu’en interrogeant la distance entre les termes officiels (en langues officielles, c’est-à-dire européennes) et la désignation des réalités politiques et sociales dans les langues africaines, des pistes de réflexion vont s’ouvrir. J’en ai proposé le principe aux promoteurs du Festival International de Bogso-Eséka (FIBE), au Cameroun. Banco ! Premier épisode du 4 au 12 novembre 2016 en préfiguration du FIBE 2017.

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Plusieurs journaux camerounais ont annoncé le Parlement des mots. Ici, l’analyse du Quotidien de l’économie

Regards interrogatifs et perplexes

L’idée du Parlement des mots est née d’une expérience répétée. Au Mali où je réside régulièrement, j’ai pris l’habitude de me livrer à un petit jeu : demander à des partenaires de conversation comment ils traduisent dans leur langue maternelle, souvent le bamanan kan (bambara) que je parle un peu, des notions régulièrement employées en français, langue officielle, et qui structurent le discours politique : citoyen, citoyenneté, ethnie, corruption, liberté, Etat… La réaction la plus fréquente est un regard interrogatif, perplexe, puis après réflexion l’énumération de termes qui rejoignent approximativement la notion française sans jamais la recouvrir.

« Ethnie », mot fantôme ?

Ainsi, le concept d’ethnie, notion obsessionnelle dans les commentaires politiques et sociologiques de l’Occident, n’a pas d’équivalent en bamanan kan. Lire la suite

A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Moussa Konaté

Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit. Lire la suite

REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite

AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

Mars 2017, le Festival d’Avignon annonce le focus « africain » de sa prochaine édition. Trois importantes signatures de la danse contemporaine, un spectacle de musique et de danse sur le génocide rwandais, des chanteurs connus. C’est bien et les artistes retenus méritent amplement l’honneur qui leur est fait. Allez-les voir ! Cependant, enchâssées dans les pompes de la prestigieuse manifestation, ces quelques pépites ne rendent pas compte du bouillonnement qu’on voit en Afrique aujourd’hui. Le théâtre est inexplicablement absent de cette programmation, le théâtre d’autodérision notamment, si important dans le relèvement de ce continent humilié devenu champion toute catégorie dans l’art de se placer au dessus de lui-même en riant de soi. Comme s’il était admis de pleurer sur les malheurs de l’Afrique, qui méritent la compassion autant que tout autres, mais déplacé de se moquer avec elle des vices qu’elle exorcise ainsi. Comme si l’Afrique était sans mots pour se dire. Et puis, depuis quelques années, je vois au Mali, en Centrafrique, au Cameroun des spectacles de diffusion internationale attirer un public massif, jeune, populaire quand on prend la peine d’ouvrir ses conditions d’accès. Il y avait là une grande leçon à travailler, à retenir du théâtre africain, une leçon salutaire et urgente pour la vie théâtrale française dont la base sociale et générationnelle rétrécit de façon préoccupante . Tout laisse craindre que transplantées dans les rites du in, les belles oeuvres retenues restent globalement réservées aux propriétaires de la haute culture, pour des raisons qui ne tiennent pas à leur valeur intrinsèques, mais aux raisons évoquées dans ce texte écrit l’an dernier, publié depuis par les Cahiers Jean Vilar, et dont les interrogations me semblent être toujours d’actualité.

Texte de 2016 – « Révolution », « grands changements », « forces collectives », « vent de l’histoire »… Les deux phrases par lesquelles Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, introduit la 70e édition de la grande manifestation théâtrale ne manquent pas d’invocations à la transformation de la société. Désespérant d’un personnel politique réduit aux « manigances politiciennes » et qui « n’a plus à cœur que ses privilèges de classe », le metteur en scène fait appel à l’art. Il écrit notamment : « C’est au théâtre que nous préservons les forces vives du changement à l’échelle de l’individu. Face au désespoir du politique, le théâtre invente un espoir politique qui n’est pas que symbolique mais exemplaire, emblématique, incarné, nécessaire. »

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Loin de la cour d’honneur, dans Bangui brisée par la guerre, le quartier de Kolongo plage se rassemble autour de la scène, s’interroge, vibre ensemble, conjure le crépitement des armes. Urgence de l’art vivant. Des regards qui sont une pressante invitation à reconstruire la fonction politique du théâtre. Même en Avignon. (photo Pascale Gaby)

Toute personne qui a le privilège de fréquenter les théâtres et de s’y sentir à l’aise partagera beaucoup de ce qu’écrit Olivier Py dans son éditorial. J’en suis. Oui, l’élargissement de l’imaginaire habite nécessairement l’ouverture émancipatrice de l’histoire humaine. Il est son oxygène. Oui, le théâtre est un des pôles où cette ouverture se joue. Oui, l’anémie croissante des politiques culturelles publiques indique un essoufflement des perspectives politiques.

Mais le vibrant exposé ne vient pas seul. Il s’accompagne aussi de tarifs – 38 € pour le public « normal », 15 € pour les moins de 18 ans – et d’une avalanche de logos indiquant l’implication du politique de droite et de gauche dans l’existence du festival sans considération de manigances politiciennes. Signature : Ministère de la Culture et de la Communication, Ville d’Avignon, Communauté d’agglomération du Grand Avignon, Département de Vaucluse, Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Sans parler des puissances économiques qui suivent le cortège… Comment interpréter le grand écart entre l’élan révolutionnaire censé définir l’esprit de la manifestation et les circonstances concrètes qui l’enchâssent dans une réalité sociale et politique si éloignée de l’intention. Lire la suite

L’AVENEMENT DE NGOLO DIARRA, enfant captif devenu roi de Ségou

 

Régulièrement, je m’exerce à essayer de rendre dans la langue française la scansion, la syntaxe, les particularités lexicologiques de textes classiques maliens dits en langues bamanan ou maninka. J’en ai déjà donné plusieurs exemples dans ce blog. Voici une nouvelle tentative, faite d’après un récit de Jéli Baba Sissoko rapporté par Gérard Dumestre (1). Jeli Baba, immense transmetteur de la littérature orale, y raconte l’avénement de la dynastie des Diarra, qui succède à celle des Coulibaly à la tête du royaume de Ségou, au centre de l’actuel Mali, fin du 18e siècle (2). Les lecteurs qui parlent la langue bamanan (bambara) reconstitueront sans peine le texte original. Les autres seront j’espère touchés de voir ce que devient le français quand il accueille sans chercher à la soumettre la poétique d’une langue lointaine produite à travers un autre univers de pratiques littéraires. 

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Le fleuve Niger devant la ville actuelle de Ségou

 

Ngolo Diarra,

L’origine de son asservissement,

Je veux vous la dire et que vous compreniez.

Ngolo Diarra ne naquit pas captif.

Son père était de Niola.

C’était un Niolaka.

C’était un pauvre.

Au temps où Ngolo naquit,

Ceux qui savent vinrent examiner les comptes de son existence.

A son père, ils dirent :

– Cet enfant là, s’il vient à grandir,

Quelle que soit la famille dans laquelle il s’installera,

Il règnera sur elle.

Le présage fut annoncé.

Les autres fils du père de Ngolo l’examinèrent,

Jusqu’à s’en pénétrer,

Jusqu’à dire :

– Si nous ne cherchons pas un stratagème à l’encontre de cet enfant là,

A la fin des fins, cet enfant-là règnera sur notre descendance.

Vint le changement d’année.

Le roi Biton envoya dire que soit amené le tribut de Niola.

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