CETTE ETRANGE CRUAUTE QUI ACCOMPAGNE LE RACISME

Le lynchage du frère George Floyd, la sidérante placidité qu’expriment le visage et le corps du meurtrier durant l’interminable exécution de sa victime posent la question de cette forme spécifique de cruauté que la structuration raciste de nos sociétés, depuis l’invention de la race blanche et la conquête du monde par une poignée d’Etats européens, a rendue comme banale. « Détail de l’histoire » disait l’autre. Dans L’art est un faux dieu, essai qui vient de paraître, j’essaye de mettre en évidence le caractère structurel du suprématisme blanc issu des 500 ans de modernité impériale, son impact sur la culture et les comportements. En voici quelques paragraphes consacrées justement à la cruauté dont il s’accompagne.

Pour obtenir le livre : https://www.jacquesflamenteditions.com/411-lart-est-un-faux-dieu/

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Cruauté politique

 » (Le sentiment que le racisme structurel sur lequel s’est construite la domination occidentale ne serait qu’un « détail de l’histoire ») a sa part dans les tragédies individuelles qui par milliers endeuillent l’émigration Sud-Nord et transforment la Méditerranée en cimetière marin. Face à cette situation, admettons momentanément et par hypothèse la crispation xénophobe qui conduit à fermer les frontières et à transformer l’Europe en ghetto pour riches (ou pour moins pauvres). Il est vraisemblable que de nombreuses personnes favorables à des politiques populistes tendraient la main à un enfant naufragé qui se noie devant elles et implore leur secours, même étranger, même Noir, même si c’est, lui ayant sauvé la vie, pour le remettre à la police des frontières. Mais ce qu’on voit, sans que cela fasse vraiment scandale, c’est l’alliance de libéraux bon teint et de ministres d’extrême droite pour organiser l’impossibilité méthodique du sauvetage en mer et la chasse aux bouées. Les navires, les bonnes âmes qui continuent à croire dans l’antique devoir d’assistance aux naufragés sont arraisonnés, parfois traduits en justice. Lire la suite

L’ART EST UN FAUX DIEU – Le livre vient de paraître

Capture d’écran 2020-05-30 à 08.51.33La figure qui illustre la couverture de mon nouvel essai L’art est un faux dieu est l’oeuvre d’un jeune plasticien malien, Ibrahim Bemba Kébé. Sa figure ironique, sa gestuelle provocatrice, son évidence, ses secrets, les résidus urbains qui constituent sa chair, le rappel du patrimoine spirituel de la confrérie du Korè (1) dont le personnage est explicitement inspiré s’accordent en un geste unique sans rien perdre leur hétéroclite fantaisie. Le facétieux wokloni (2) ne ressemble pas, pas du tout, à la statuaire ancienne du Mali. Pourtant, chacun le sent « africain ». La couleur noire des débris plastiques dont il est recouvert ? Peut-être… Mais s’il était jaune, ou bleu ? Quelle place lui donner sur l’échelle graduée de l’histoire de l’art, celle que s’est imaginée la modernité occidentale ? Ce malicieux gnome du XXIe siècle prendrait-il en défaut l’universalisme comminatoire de l’ÂÂÂÂÂRT ?

Woklo, tu iras peut-être au musée, tu y as déjà fait des stages, mais je ne te sens pas trop fait pour t’y sentir à l’aise. Merci en tout cas de nous suggérer en un seul clin d’oeil tant des situations que j’ai tenté d’analyser dans ce livre.

(1) Le Korè est une confrérie initiatique active dans le centre et le sud du Mali dont la classe supérieure, les korèdugaw, se livrent à des processions burlesques d’autodérision.

(1) Petit woklo, le woklo est une sorte de gnome ou d’elfe de l’univers culturel mandingue.

L’éditeur, Jacques Flament / Alternative éditoriale a mis le premier chapitre de L’art est un faux dieu en libre lecture sur son site. Je le propose ici sous cette forme avec le plaisir de l’auteur fraîchement publié. Il suffit de cliquer sur le texte pour le faire ensuite défiler de bas en haut. Bonne lecture. Je reviendrai à la suite, en quelques phrases, sur cette « alternative éditoriale » si bien accordée au propos de cet essai.

Cliquer pour accéder à 411lireunextrait.pdf

 

Jacques Flament / Alternative éditoriale

Tout auteur connait l’impatience du moment ou « sort » le livre. C’est fait. C’est aussi une période de grande connivence avec l’éditeur, surtout quand il a fait le choix de rester à taille humaine, artisanale, comme Jacques Flament : grand catalogue, petite maison… Jacques Flament/Alternative éditoriale.

Voici deux caractéristiques de cette « alternative » :

1 – Circuit court

Le choix des circuits courts est explicitement référé à ce mouvement de l’agriculture éco-responsable qui multiplie les moyens d’établir des réseaux mettant le plus directement en contact le producteur et le consommateur. Les livres de JF/AE ne sont pas confiés aux grosses marques de distribution, mais proposés le plus directement possible, soit en l’achetant chez l’éditeur qui le livre via le service public de la Poste, soit en le demandant à son libraire qui alors se le procure par la même voie.

2 – No pilon

Les nouvelles techniques d’impression permettent les petits tirages et le circuit court leur donne de l’avenir. Quand le premier tirage s’épuise, second tirage, et ainsi de suite. Il en résulte un gros avantage écologique, la mise au rebut du « pilon », cette destruction des stocks d’invendus qui est la destinée de millions de livres chaque année.

Ces principes permettent de se passer des monstres qui ont monopolisé la distribution du livre et qui soumettent éditeurs, libraires, lecteurs à leurs conditions et à leurs choix. Ils aident à constituer une vraie communauté humaine autour du livre et de ce qu’il porte. A l’échelle de notre humanité de 7,5 milliards d’habitants qui parlent des milliers de langues, même les maisons d’éditions les plus connues ne peuvent constituer autour d’elles que de « petits » réseaux. Le retour au sens, à la rencontre des esprits, à la constitution de familles d’esprit autour d’un livre, l’établissement de synapses entre ces familles, voilà une alternative vraiment accordée à ce qu’ouvre la post-modernité et le XXIe siècle. Substituer l’universalité de la conversation à l’universalisme d’alignement. Merci Jacques Flament, de le tenter.

Bon, j’ai encore une idée derrière la tête. Si le livre vous tente, demandez à votre libraire de se le procurer ou achetez-le directement ici (no Amazon !) : https://www.jacquesflamenteditions.com/411-lart-est-un-faux-dieu/

 

 

Ce site s’associe à la SOUSCRIPTION de BiBook, l’éditeur numérique africain, entravé par la crise sanitaire dans son action en faveur de l’accès au livre et à la lecture en Afrique. Celles et ceux qui souhaitent y participer peuvent s’y joindre en cliquant sur ce texte.

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CORRESPONDANCE AVEC LUCIEN SEVE – Evidemment, il y aura un hic…

23 mars 2020. La France est sous confinement. Covid 19.  Le virus emporte le philosophe communiste Lucien Sève, 93 ans. Tristesse. C’était un homme vrai. Me reviennent nos échanges passionnés après la parution, en 1995 de mon essai Pour la gratuité, réflexion sur les voies d’une transformation sociale accomplie mais non totalitaire.  Dans un nouvel ouvrage alors titré Le travail de fraternité, je reprends cette problématique, mais autour cette fois des oppressions identitaires. J’envoie le manuscrit à Lucien. Il le lit. S’ensuit un échange épistolaire chaleureux et stimulant qui me conduit à écrire un long Addendum sur la théorie marxiste de l’Etat. Le livre parait en 1997 sous un titre modifié : Héritiers de Caïn – Identité, fraternité, pouvoir (La Dispute). Il inclut la correspondance avec Lucien et l’addendum dont cette correspondance fut la génitrice. En sous-texte les tiraillements et les polémiques qui travaillent le mouvement communiste de l’époque, partagé entre fidélité à la doctrine et naufrage du « modèle » qui s’en recommandait. En hommage au penseur disparu et en témoignage d’une époque envolée, je publie ici cette correspondance qui montre je crois comment se forment les idées, entre étau du réel et liberté des perspectives, entre travail solitaire et confrontations ici fraternelles. Adieu Lucien. Tu nous laisses beaucoup.

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Lucien Sève

 

Le 8 juillet 1996

Cher Jean-Louis,

Grand merci de m’avoir envoyé ton Travail de fraternité[1].

J’ai lu. C’est superbe – avec des pages hautement émouvantes comme celle sur les Antillais, ou jubilatoirement féroces, par exemple sur les mannequins de la pub télévisée. Mais il ne s’agit pas que de « beaux passages », l’ensemble suscite ma chaude adhésion. C’est Pour la gratuité[2] en plus ample, plus stimulant encore. Je ne te cache pas mon enthousiasme.

Évidemment, il y aura un hic : l’idée qui anime tout le texte et que thématise la dernière partie, selon laquelle le communisme est d’une certaine façon « déjà là » – de sorte que la faute sans doute majeure de toute une tradition marxiste, toute une politique communiste a été dans l’oubli de ce« déjà là », de sa « mise en culture », comme condition première de la transformation sociale. J’adhère essentiellement à cette idée, j’y vois même l’une des clés d’une authentique stratégie « révolutionnaire » d’aujourd’hui. Mais il faut bien mesurer tout ce qu’elle bouscule, et qui n’appartient pas qu’à l’histoire. Imputation de « réformisme» à prévoir absolument…

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UN ENFANT ESCLAVE NOUS APPREND A LIRE

Vers 1818. Frederick nait sous le statut légal de marchandise dans une plantation du Maryland (USA). A 12 ans, il passe d’un propriétaire à un autre, de la plantation à la grande ville. Dans un récit saisissant, il décrit comment encore enfant nait en lui le désir de lire, le chaos intellectuel et affectif dans lequel ce chemin à haut risque pour un enfant esclave prend néanmoins son essor et comment sa liberté intérieure puis sa liberté tout court s’enracinent dans cette aventure qui pour lui dépasse de beaucoup les simples mouvements de l’âme. C’est la première fois que je publie dans ce blog un texte que je n’ai pas écrit. Je le fais à l’occasion d’un événement culturel à forte portée émancipatrice : le lancement de l’éditeur numérique africain BiBook[1]. Le livre des Mémoires de Frederick Douglass – un texte fondateur pour la nation américaine, pour l’Afrique et sa diaspora, pour nous tous – est offert avec quatre autres ouvrages[2] en même temps que l’application BiBook, elle même gratuite. A lire sur son téléphone ou sur sa tablette. Rien ne dit mieux que ce texte intense et profond l’urgence de rompre les déséquilibres issus de siècles de domination dans l’accès à la lecture et aux connaissances qui passent par elle. Lisez ces souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un enfant d’homme  que les esclavagistes imaginent (en vain) pouvoir réduire à l’inertie des marchandises. Gratuit sur BiBook. 

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Frederick Douglass 1818 – 1895

‘ »Ma nouvelle maîtresse montra qu’elle était en vérité tout ce qu’elle m’avait semblé être, lorsque je l’avais vue pour la première fois à la porte, — une femme douée du cœur le plus bienveillant, et des sentiments les plus beaux. Elle n’avait jamais eu d’esclave soumis à son autorité, et avant son mariage, elle avait dû à son travail ses moyens d’existence. Elle avait appris le métier de tisserand, et, par suite de son application constante, elle s’était préservée en grande partie des effets dégradants de la misère. J’étais tout à fait surpris de sa bonté. Je ne savais comment me conduire envers elle. Elle ne ressemblait en rien à aucune autre femme blanche que j’eusse jamais vue. Je ne pouvais m’approcher d’elle, comme j’avais l’habitude de m’approcher des autres dames de sa couleur. Les connaissances que j’avais acquises dès l’enfance, étaient complètement déplacées auprès d’elle. Une conduite servile, qualité ordinairement si agréable dans un esclave, ne lui convenait pas. Ce n’était pas le moyen de gagner sa faveur ; elle en paraissait toute troublée. Si un esclave la regardait en face, elle ne voyait dans cette action ni impudence ni impolitesse de sa part. Sa présence rassurait l’esclave le plus bas, et nul ne la quittait sans se trouver plus heureux de l’avoir vue. Son visage était animé de sourires célestes, sa voix était douce comme une musique tranquille.

Hélas ! ce bon cœur ne devait pas rester longtemps tel qu’il était. Elle tenait déjà dans ses mains le poison fatal d’un pouvoir sans responsabilité. Peu à peu l’œuvre infernale commença. Lire la suite

CONVERGENCE DES LUTTES ? Et si ce slogan était une impasse ?

 

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Celles et ceux qui, comme moi, ont leur généalogie politique et idéologique dans le mouvement ouvrier d’Occident version communiste vibrent comme naturellement au slogan qui appelle à la « convergence des luttes ». Mais dans l’actuelle confusion des repères et des perspectives, est-il toujours pertinent ?

 

 

 

D’abord le mot « luttes ». Cet automatisme verbal n’est-il pas suspect ? Le terme est brutalement binaire. Je lutte contre toi. Je te mets les épaules à terre. Ou toi. Je l’emporte sur toi ou tu l’emportes sur moi. Dans le champ social et politique, l’issue de ce qui est placé sous la dénomination de « lutte » est rarement aussi simple. Sans doute jamais. La Révolution d’octobre l’a emporté sur la tyrannie de l’argent. A-t-elle abolit la tyrannie ?

« Lutte » est aussi l’enfant d’une métaphorisation viriliste et guerrière de l’action politique – combat, conquête, stratégie, renversement, coup d’Etat –, un imaginaire tout à fait légitime (les mâles forment presque la moitié de la population humaine), mais obstinément unilatéral.

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HAPSATOU SY vs ERIC ZEMMOUR

Le 16 septembre dernier, dans l’émission « Les terriens du dimanche » diffusée par la chaîne C8, une vive et stupéfiante altercation oppose le polémiste Eric Zemmour et la chroniqueuse Hapsatou Sy. Depuis, Hapsatou Sy, blessée par les insultes publiques proférées contre elle, a pris le risque de publier sur facebook les moments les plus violents du débat, moments censurés par la chaîne du fait de leur outrance. Eric Zemmour, en chevalier Blanc d’une supposée pureté identitaire de notre pays déclare notamment à la jeune femme : « Votre prénom est une insulte à la France » et l’invite même à se métamorphoser en « Corinne ». A la date où est écrit ce texte, le post d’Hapsatou Sy a été vu 5,4 millions de fois, chiffre qui représente un douzième des Français, bébés compris, et il a généré 20 000 commentaires. La politique, la vraie, celle qui touche aux fondements de notre organisation sociale, resterait donc en débat ? Allons donc un peu plus loin…

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A voir Eric Zemmour se déchaîner face à la jeune femme amusée, puis médusée, le personnage apparaît sous deux versants. D’abord, le ridicule. Les propos et les « arguments » avancés par ce provocateur professionnel sont le plus souvent grotesques et ses clowneries verbales (pardon les clowns !) provoquent même l’hilarité de la jeune femme qu’il insulte. L’autre versant fait peur. Libérés par les venimeuses absurdités proférées par Zemmour, des centaines de racistes ont sans retenue déversé leur fiel sur Hapsatou, avec des réflexes et des expressions qui sont parfois le copier-coller de ceux qui s’abattirent naguère sur les Cohen ou les Lévi, doublés du sourd mépris dont se nourrirent les invasions coloniales. Les deux versants méritent d’être traités.

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TIGIYA vs PROPRIETE – fécondes frictions entre les langues française et bamanan[1]

Si l’on interroge un locuteur de la langue bamanan (Mali) sur l’équivalent du mot français « propriété », on provoque généralement la perplexité. Puis vient le plus souvent une proposition mal assurée : « Peut-être Tigiya[2] ? ». Tigiya : le fait d’être « tigi » de quelque chose, lien d’appartenance. Tigi = propriétaire ? Oui et non. Taxi tigi peut à la fois désigner le chauffeur du taxi, souvent salarié, et celui à qui le véhicule appartient… Qu’est-ce que cache ce jeu des mots, ce jeu, ce flottement entre les mots, entre les langues ? Que nous dit ce frottement de la façon dont nos civilisations parlent et meuvent le monde chacune à sa façon ? Ce type de débat lexical anime souvent les longues conversations vespérales qui me réunissent régulièrement à mon ami Richard Toé, chez lui, dans le quartier bamakois de Faladiè. Ils sont le soubassement d’une conférence à deux voix proposée en inauguration d’une quinzaine intitulée « A la croisée des chemins » et consacrée à l’impact des cultures des pays d’émigration sur les pays d’accueil[4]. (17 novembre 2017, Université du Mali, Faculté des lettres et sciences humaine, Kabala).

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Quels concepts et quelles lois protègent « ce qui est à moi » ?

Propriétaire. Propriété. Ces mots français ont transporté jusque dans nos temps post-modernes la brutalité du droit de l’appropriation tel que le brutal empire romain l’a consacré il y a deux millénaires. Je puis user, abuser et tirer profit de ce qui m’appartient, mes chaussures, mon champ, ma récolte, mes esclaves. Usus, abusus et fructus. Le capitalisme est enraciné dans cette relation impérieuse à la Nature, aux gens, aux animaux, aux choses. Pour prospérer dans ses règles, il faut se rendre propriétaire d’une mine, d’un atelier ou d’une rizière, de la force de travail qui permet de les exploiter, des circuits de commercialisation qui transformeront les biens produits en valeur financière, etc. Le capitaliste doit impérativement en être propriétaire « à la romaine », c’est-à-dire se donner le « droit » d’en user autant que possible, d’en abuser si possible, d’en tirer le plus de profit possible. La propriété à la romaine est une des colonnes vertébrales de l’aventure impériale de l’Occident, de sa prospérité mal partagée, de sa puissance, de ses gloires comme de ses ravages.

Il n’existe pas de terme équivalent, de terme superposable au mot français « propriété » dans les langues du Manden (l’inverse non plus). Lire la suite

GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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L’ART AVEC ET PAR LES REFUGIES ET MIGRANTS – figures de la rencontre

L’Allemagne a offert un des visages les plus accueillants d’Europe face à l’arrivée nombreuse de réfugiés fuyant les zones de guerre. En septembre 2016, la fondation Genshagen contribue à la réflexion en organisant près de Berlin un colloque sur le « potentiel visionnaire de l’art » et ayant pour titre: « La pratique artistique et la médiation avec et par les réfugiés et migrants ». L’enregistrement audio de mon intervention à ce colloque, titrée « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? », vient d’être mis en ligne (lien ci-dessous). Le texte a été traduit en allemand, ce qui me permet d’user pour la première fois sur ce blog de la langue de Goethe. 

Beitrag von Jean-Louis Sagot-Duvauroux im Rahmen der Plattform Kulturelle Bildung „Das visionäre Potenzial der Kunst – Kunst und Kulturelle Bildung im Kontext von Flucht, Ankommen und Zukunftsgestaltung“, am 23. September 2016 in der Stiftung Genshagen.

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Une installation proposée lors du colloque

Audio (en français) « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? »

TEXTE EN ALLEMAND

Ich werde gegen Erwartungen nicht mit Afrika anfangen, sondern mit Griechenland. Wir fangen nicht mit Afrika an. Wir fangen mit Griechenland an. Vor 2500 Jahren bauten die Griechen eine Stadt, in der es drei strategische Orte gab. Der erste war der, in dem man mit den Mysterien des Schicksals redete. Das war die Akropolis mit dem Tempel der Götter. Der zweite Ort war das Theater. Wozu diente das Theater? Im Theater versammelte sich die Gemeinschaft der Bürger – nicht ganz alle, aber wir unterstellen das jetzt mal. Die Menschen lebten zusammen und kreierten eine ihnen gemeinsame Vorstellungswelt, eine Vorstellungswelt, die sie teilten. Sie erlebten gemeinsam Gefühle, sie lachten zusammen, gemeinsam hatten sie eine zugeschnürte Kehle, gemeinsam bildeten sich Geschichten in ihren Köpfen. Sie stellten fest, dass sie alle die gleichen menschlichen Wesen waren. Anschließend konnten sie auf die Agora gehen, den öffentlichen Platz, um die Gesetze zu entwerfen, die ihnen das Zusammenleben ermöglichten. Das war die politische Funktion des Theaters, vielleicht die der Kunst im Allgemeinen. Diese gemeinsame Vorstellungswelt zu produzieren, dank der wir erkennen, dass wir derselben Art angehören, und dank der wir die Gesetze unseres Zusammenlebens beschließen können. Lire la suite

LE CORPS NOIR

Le théâtre de l’Arlequin (Morsang-sur-Orge, 91) a été confié, grâce à un esprit d’innovation qui fait honneur à la ville de Morsang et à l’agglomération du Coeur d’Essonne, à l’antenne française de BlonBa, une compagnie bamakoise. Chaque année ce théâtre consacre sa programmation du mois de mars à l’Afrique. Le samedi 4 mars 2017, la soirée est titrée « Le corps noir ». Le public – salle pleine à craquer – va être invité à une méditation sur la façon dont l’histoire a racialisé le corps d’une partie d’entre nous, comment cette racialisation, cette hiérarchisation des corps et des êtres a jusqu’à présent laissé ses sédiments dans nos âmes, quelle que soit notre couleur, combien il est fécond et bénéfique de dépasser cette histoire. En corps du spectacle, une impressionnante évocation de Saartjie Bartmann, la « Vénus hottentote », femme d’Afrique australe déportée en Europe au début du XIXe siècle, transformée en bête de foire avant de mourir à 27 ans et que ses restes deviennent, plus tard, une des curiosités du musée de l’Homme, à Paris. Merci à Chantal Loïal pour son engagement de danseuse et de chorégraphe dans ce prenant hommage à une victime emblématique du processus de racialisation. Avant cette chorégraphie était proposée une lecture de textes qui jalonnent cette histoire. Les voici.

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Trois lecteurs et une musicienne. Léonce Henri Nlend est comédien professionnel après une formation à l’Ecole de Théâtre de l’Essonne (EDT91). Didier Lesour, lui aussi, est comédien professionnel. Merveille N’Sombi, 14 ans, est élève à Sainte-Geneviève-des-Bois et participe à l’atelier théâtre de la MJC de cette ville. Julie Lobato, percussionniste, les accompagne. Elle assure l’éveil musical dans la même MJC. Les auteurs des textes -successivement Aimé Césaire, Nelson Mandela, Frantz Fanon, Robespierre, le dictionnaire universel raisonné d’histoire naturelle, Léopold Sédar Sengor, Napoléon Bonaparte, l’abbé Grégoire – sont annoncés dans de courtes introductions lues. Les premières répliques sont tirées de mon livre « On ne naît pas Noir, on le devient » (Albin Michel et en poche dans la collection Points). J’ai associé le nom des lecteurs et celui des auteurs.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Beaucoup de jeunes Français sont noirs, nés sur le sol de France sans l’avoir jamais quitté. Il y a une expérience que tous ont vécue.

Merveille N’Sombi/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Un jour, l’institutrice demande à Mamadou : D’où tu viens, mon petit ? Lire la suite

LE PARLEMENT DES MOTS 1er épisode au Cameroun

Des Etats, des institutions, une « démocratie », des rites administratifs qui ne s’enracinent pas ? Bien des observateurs constatent combien la greffe de l’histoire politique occidentale peine à prendre sur les sociétés africaines. Comment en serait-il autrement ? A moins de partager la naïve croyance selon laquelle l’Occident constituerait l’unique vecteur du progrès humain, la seule référence de l’organisation sociale, on peut se douter que le copier-coller institutionnel ne suffira pas à donner aux peuples africains les formes de leur vie démocratique et de l’efficacité politique. Le Parlement des mots est fondé sur l’idée qu’en interrogeant la distance entre les termes officiels (en langues officielles, c’est-à-dire européennes) et la désignation des réalités politiques et sociales dans les langues africaines, des pistes de réflexion vont s’ouvrir. J’en ai proposé le principe aux promoteurs du Festival International de Bogso-Eséka (FIBE), au Cameroun. Banco ! Premier épisode du 4 au 12 novembre 2016 en préfiguration du FIBE 2017 et dans l’inspiration des initiatives proposées par Culture en partage.

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Plusieurs journaux camerounais ont annoncé le Parlement des mots. Ici, l’analyse du Quotidien de l’économie

Regards interrogatifs et perplexes

L’idée du Parlement des mots est née d’une expérience répétée. Au Mali où je réside régulièrement, j’ai pris l’habitude de me livrer à un petit jeu : demander à des partenaires de conversation comment ils traduisent dans leur langue maternelle, souvent le bamanan kan (bambara) que je parle un peu, des notions régulièrement employées en français, langue officielle, et qui structurent le discours politique : citoyen, citoyenneté, ethnie, corruption, liberté, Etat… La réaction la plus fréquente est un regard interrogatif, perplexe, puis après réflexion l’énumération de termes qui rejoignent approximativement la notion française sans jamais la recouvrir.

« Ethnie », mot fantôme ?

Ainsi, le concept d’ethnie, notion obsessionnelle dans les commentaires politiques et sociologiques de l’Occident, n’a pas d’équivalent en bamanan kan. Lire la suite

A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Moussa Konaté

Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit. Lire la suite

CONTRÔLES AU FACIES : LE COUP DES ETOILES

En 1979, l’exaspération républicaine contre les contrôles au faciès dans le métro parisien déclenche une réaction pleine de panache : des centaines de citoyennes et de citoyens arborent une étoile verte à cinq branches avec l’inscription : »Halte aux contrôles d’identité racistes ». Aujourd’hui, l’Etat les justifie dans une stupéfiante déclaration adressée à la Cour de cassation. On fait quoi ?

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Le numéro d’avril 1979 du mensuel du MRAP Droit et Liberté rend compte de la conférence de presse qui annonce la campagne des étoiles vertes.

Condamné par la justice pour « faute lourde » à la suite de contrôles policiers ciblés sur les Noirs et les Arabes comme on en voit chaque jour pour la honte de notre République, l’Etat décide de se pourvoir en cassation, contre l’avis exprès de sa ministre de la Justice qui est alors Mme Christiane Taubira. L’argumentaire développé contre le jugement de la cour d’appel est écrit dans le style ampoulé et confus de ceux qui préparent un coup fourré : «Les réquisitions du parquet entendaient que soient réalisés des contrôles d’identité pour rechercher et poursuivre, en particulier, les infractions à la législation sur les étrangers. La cour d’appel ne pouvait alors dire que les services de police judiciaire avaient commis une faute lourde établie par le contrôle […] de la seule population dont il apparaissait qu’elle pouvait être étrangère, sans rechercher si ce contrôle n’était pas justifié par l’objet de la réquisition en exécution de laquelle il était réalisé.» En clair, comme les Noirs et les Arabes n’ont pas le physique de bons Français, il est légitime de les considérer comme des immigrés présumés suspects d’infractions à la législation qui régit les étrangers. La déchéance de nationalité par anticipation ?

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LES TROIS ARGUMENTS DES PRO-DECHEANCE DE GAUCHE

Dans le débat sur l’extension de la déchéance de nationalité aux Français de naissance quand ils sont binationaux, les intervenants qui soutiennent la proposition présidentielle et se recommandent de la gauche développent trois arguments : le « vrai » peuple y est favorable ; la déchéance de nationalité existe déjà dans les textes ; les excès des anti-déchéance les discréditent.

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Pardon de l’écrire sans guillemet, mais le premier argument est populiste au sens le plus caractérisé du terme. Il consiste à délégitimer les adversaires de cette proposition en les présentant comme des intellectuels fumeux déconnectés du vrai peuple supposé acquis à la mesure. C’est une préoccupante démission devant la confusion sondagière qui empoisonne la vie démocratique depuis des décennies et qui devra bien un jour être mise à distance. Il n’est d’ailleurs pas du tout certain qu’un vrai débat, honnête et droit, aboutisse au résultat que les sondages photographient dans l’instant. Lors des élections régionales, les électeurs de chair et de conviction ont déjoué l’évidence des « chiffres ». Et je fais chaque jour l’expérience d’échanges d’arguments qui amènent les esprits à se comprendre et à bouger. Une chose est sûre en tout cas : ceux qui tiennent cette position sont très très déconnectés des trois millions et demi de Français de naissance qui possèdent une double nationalité et qui appartiennent souvent à la partie la plus populaire du peuple. Au point qu’on se demande comment ces analystes en contact direct avec le « vrai » peuple ont pu trouver dans le concret les filtres qui épurent la réalité au point de lui donner l’uniformité d’une statistique.
Le second argument porte sur le fait que la déchéance de nationalité est une disposition qui existe déjà dans les textes.

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