GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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L’ART AVEC ET PAR LES REFUGIES ET MIGRANTS – figures de la rencontre

L’Allemagne a offert un des visages les plus accueillants d’Europe face à l’arrivée nombreuse de réfugiés fuyant les zones de guerre. En septembre 2016, la fondation Genshagen contribue à la réflexion en organisant près de Berlin un colloque sur le « potentiel visionnaire de l’art » et ayant pour titre: « La pratique artistique et la médiation avec et par les réfugiés et migrants ». L’enregistrement audio de mon intervention à ce colloque, titrée « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? », vient d’être mis en ligne (lien ci-dessous). Le texte a été traduit en allemand, ce qui me permet d’user pour la première fois sur ce blog de la langue de Goethe. 

Beitrag von Jean-Louis Sagot-Duvauroux im Rahmen der Plattform Kulturelle Bildung „Das visionäre Potenzial der Kunst – Kunst und Kulturelle Bildung im Kontext von Flucht, Ankommen und Zukunftsgestaltung“, am 23. September 2016 in der Stiftung Genshagen.

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Une installation proposée lors du colloque

Audio (en français) « Figure de la rencontre: Comment produire de l’imaginaire commun dans un monde et des sociétés irrévocablement pluriels ? »

TEXTE EN ALLEMAND

Ich werde gegen Erwartungen nicht mit Afrika anfangen, sondern mit Griechenland. Wir fangen nicht mit Afrika an. Wir fangen mit Griechenland an. Vor 2500 Jahren bauten die Griechen eine Stadt, in der es drei strategische Orte gab. Der erste war der, in dem man mit den Mysterien des Schicksals redete. Das war die Akropolis mit dem Tempel der Götter. Der zweite Ort war das Theater. Wozu diente das Theater? Im Theater versammelte sich die Gemeinschaft der Bürger – nicht ganz alle, aber wir unterstellen das jetzt mal. Die Menschen lebten zusammen und kreierten eine ihnen gemeinsame Vorstellungswelt, eine Vorstellungswelt, die sie teilten. Sie erlebten gemeinsam Gefühle, sie lachten zusammen, gemeinsam hatten sie eine zugeschnürte Kehle, gemeinsam bildeten sich Geschichten in ihren Köpfen. Sie stellten fest, dass sie alle die gleichen menschlichen Wesen waren. Anschließend konnten sie auf die Agora gehen, den öffentlichen Platz, um die Gesetze zu entwerfen, die ihnen das Zusammenleben ermöglichten. Das war die politische Funktion des Theaters, vielleicht die der Kunst im Allgemeinen. Diese gemeinsame Vorstellungswelt zu produzieren, dank der wir erkennen, dass wir derselben Art angehören, und dank der wir die Gesetze unseres Zusammenlebens beschließen können. Lire la suite

LE CORPS NOIR

Le théâtre de l’Arlequin (Morsang-sur-Orge, 91) a été confié, grâce à un esprit d’innovation qui fait honneur à la ville de Morsang et à l’agglomération du Coeur d’Essonne, à l’antenne française de BlonBa, une compagnie bamakoise. Chaque année ce théâtre consacre sa programmation du mois de mars à l’Afrique. Le samedi 4 mars 2017, la soirée est titrée « Le corps noir ». Le public – salle pleine à craquer – va être invité à une méditation sur la façon dont l’histoire a racialisé le corps d’une partie d’entre nous, comment cette racialisation, cette hiérarchisation des corps et des êtres a jusqu’à présent laissé ses sédiments dans nos âmes, quelle que soit notre couleur, combien il est fécond et bénéfique de dépasser cette histoire. En corps du spectacle, une impressionnante évocation de Saartjie Bartmann, la « Vénus hottentote », femme d’Afrique australe déportée en Europe au début du XIXe siècle, transformée en bête de foire avant de mourir à 27 ans et que ses restes deviennent, plus tard, une des curiosités du musée de l’Homme, à Paris. Merci à Chantal Loïal pour son engagement de danseuse et de chorégraphe dans ce prenant hommage à une victime emblématique du processus de racialisation. Avant cette chorégraphie était proposée une lecture de textes qui jalonnent cette histoire. Les voici.

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Trois lecteurs et une musicienne. Léonce Henri Nlend est comédien professionnel après une formation à l’Ecole de Théâtre de l’Essonne (EDT91). Didier Lesour, lui aussi, est comédien professionnel. Merveille N’Sombi, 14 ans, est élève à Sainte-Geneviève-des-Bois et participe à l’atelier théâtre de la MJC de cette ville. Julie Lobato, percussionniste, les accompagne. Elle assure l’éveil musical dans la même MJC. Les auteurs des textes -successivement Aimé Césaire, Nelson Mandela, Frantz Fanon, Robespierre, le dictionnaire universel raisonné d’histoire naturelle, Léopold Sédar Sengor, Napoléon Bonaparte, l’abbé Grégoire – sont annoncés dans de courtes introductions lues. Les premières répliques sont tirées de mon livre « On ne naît pas Noir, on le devient » (Albin Michel et en poche dans la collection Points). J’ai associé le nom des lecteurs et celui des auteurs.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Beaucoup de jeunes Français sont noirs, nés sur le sol de France sans l’avoir jamais quitté. Il y a une expérience que tous ont vécue.

Merveille N’Sombi/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Un jour, l’institutrice demande à Mamadou : D’où tu viens, mon petit ? Lire la suite

LE PARLEMENT DES MOTS 1er épisode au Cameroun

Des Etats, des institutions, une « démocratie », des rites administratifs qui ne s’enracinent pas ? Bien des observateurs constatent combien la greffe de l’histoire politique occidentale peine à prendre sur les sociétés africaines. Comment en serait-il autrement ? A moins de partager la naïve croyance selon laquelle l’Occident constituerait l’unique vecteur du progrès humain, la seule référence de l’organisation sociale, on peut se douter que le copier-coller institutionnel ne suffira pas à donner aux peuples africains les formes de leur vie démocratique et de l’efficacité politique. Le Parlement des mots est fondé sur l’idée qu’en interrogeant la distance entre les termes officiels (en langues officielles, c’est-à-dire européennes) et la désignation des réalités politiques et sociales dans les langues africaines, des pistes de réflexion vont s’ouvrir. J’en ai proposé le principe aux promoteurs du Festival International de Bogso-Eséka (FIBE), au Cameroun. Banco ! Premier épisode du 4 au 12 novembre 2016 en préfiguration du FIBE 2017.

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Plusieurs journaux camerounais ont annoncé le Parlement des mots. Ici, l’analyse du Quotidien de l’économie

Regards interrogatifs et perplexes

L’idée du Parlement des mots est née d’une expérience répétée. Au Mali où je réside régulièrement, j’ai pris l’habitude de me livrer à un petit jeu : demander à des partenaires de conversation comment ils traduisent dans leur langue maternelle, souvent le bamanan kan (bambara) que je parle un peu, des notions régulièrement employées en français, langue officielle, et qui structurent le discours politique : citoyen, citoyenneté, ethnie, corruption, liberté, Etat… La réaction la plus fréquente est un regard interrogatif, perplexe, puis après réflexion l’énumération de termes qui rejoignent approximativement la notion française sans jamais la recouvrir.

« Ethnie », mot fantôme ?

Ainsi, le concept d’ethnie, notion obsessionnelle dans les commentaires politiques et sociologiques de l’Occident, n’a pas d’équivalent en bamanan kan. Lire la suite

A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Moussa Konaté

Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit. Lire la suite

CONTRÔLES AU FACIES : LE COUP DES ETOILES

En 1979, l’exaspération républicaine contre les contrôles au faciès dans le métro parisien déclenche une réaction pleine de panache : des centaines de citoyennes et de citoyens arborent une étoile verte à cinq branches avec l’inscription : »Halte aux contrôles d’identité racistes ». Aujourd’hui, l’Etat les justifie dans une stupéfiante déclaration adressée à la Cour de cassation. On fait quoi ?

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Le numéro d’avril 1979 du mensuel du MRAP Droit et Liberté rend compte de la conférence de presse qui annonce la campagne des étoiles vertes.

Condamné par la justice pour « faute lourde » à la suite de contrôles policiers ciblés sur les Noirs et les Arabes comme on en voit chaque jour pour la honte de notre République, l’Etat décide de se pourvoir en cassation, contre l’avis exprès de sa ministre de la Justice qui est alors Mme Christiane Taubira. L’argumentaire développé contre le jugement de la cour d’appel est écrit dans le style ampoulé et confus de ceux qui préparent un coup fourré : «Les réquisitions du parquet entendaient que soient réalisés des contrôles d’identité pour rechercher et poursuivre, en particulier, les infractions à la législation sur les étrangers. La cour d’appel ne pouvait alors dire que les services de police judiciaire avaient commis une faute lourde établie par le contrôle […] de la seule population dont il apparaissait qu’elle pouvait être étrangère, sans rechercher si ce contrôle n’était pas justifié par l’objet de la réquisition en exécution de laquelle il était réalisé.» En clair, comme les Noirs et les Arabes n’ont pas le physique de bons Français, il est légitime de les considérer comme des immigrés présumés suspects d’infractions à la législation qui régit les étrangers. La déchéance de nationalité par anticipation ?

Retour en 1979. Lire la suite

LES TROIS ARGUMENTS DES PRO-DECHEANCE DE GAUCHE

Dans le débat sur l’extension de la déchéance de nationalité aux Français de naissance quand ils sont binationaux, les intervenants qui soutiennent la proposition présidentielle et se recommandent de la gauche développent trois arguments : le « vrai » peuple y est favorable ; la déchéance de nationalité existe déjà dans les textes ; les excès des anti-déchéance les discréditent.

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Pardon de l’écrire sans guillemet, mais le premier argument est populiste au sens le plus caractérisé du terme. Il consiste à délégitimer les adversaires de cette proposition en les présentant comme des intellectuels fumeux déconnectés du vrai peuple supposé acquis à la mesure. C’est une préoccupante démission devant la confusion sondagière qui empoisonne la vie démocratique depuis des décennies et qui devra bien un jour être mise à distance. Il n’est d’ailleurs pas du tout certain qu’un vrai débat, honnête et droit, aboutisse au résultat que les sondages photographient dans l’instant. Lors des élections régionales, les électeurs de chair et de conviction ont déjoué l’évidence des « chiffres ». Et je fais chaque jour l’expérience d’échanges d’arguments qui amènent les esprits à se comprendre et à bouger. Une chose est sûre en tout cas : ceux qui tiennent cette position sont très très déconnectés des trois millions et demi de Français de naissance qui possèdent une double nationalité et qui appartiennent souvent à la partie la plus populaire du peuple. Au point qu’on se demande comment ces analystes en contact direct avec le « vrai » peuple ont pu trouver dans le concret les filtres qui épurent la réalité au point de lui donner l’uniformité d’une statistique.
Le second argument porte sur le fait que la déchéance de nationalité est une disposition qui existe déjà dans les textes.

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LE DISCOURS QUE N’A PAS PRONONCE FRANÇOIS HOLLANDE

Dans ce texte, malheureusement fictionnel, j’imagine ce qu’aurait pu dire le président de la République à la suite des attentats du 13 novembre 2015, s’il avait annoncé l’inflexion sécuritaire de sa politique sans toutefois emboîter le pas au Front national et à la partie de la droite qui le mime sur la déchéance de nationalité. Je ne partage pas l’option répressive développée dans ce discours imaginaire. J’ai seulement tenté, pour voir, de me mettre à la place d’un président convaincu de sa nécessité, mais ferme sur la défense de principes essentiels qui fondent la capacité de la République à résister aux agressions, d’un président attentif à l’inquiétude de compatriotes fragilisés par les amalgames racistes qui pullulent.

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Chers compatriotes

Notre pays vient d’être victime d’une agression atroce, meurtrière, une agression commandée depuis l’étranger. Au delà des vies détruites, les agresseurs visaient la singularité même de la France, notre histoire républicaine, notre art de vivre. Dans une telle circonstance, un puissant réflexe pousse notre peuple à se lever comme un seul homme et à faire front. Placé par le suffrage populaire à la tête de l’Etat, j’ai voulu que cet élan partout manifesté trouve sa traduction dans la vie politique et institutionnelle de la Nation. J’ai invité toutes les forces politiques dans lesquels les Français se reconnaissent à m’informer de leurs analyses et de leurs propositions. Je l’ai fait avec le dessein de définir l’action de l’Etat de telle sorte qu’elle puisse réunir derrière elle le plus grand nombre de consciences citoyennes. Les formes de la résistance à la barbarie terroriste dépasseront les délimitations habituelles de la droite et de la gauche. Elles obligeront chacun, moi le premier, à concourir à des mesures qui embrassent des opinions habituellement éloignées, parfois hostiles. Cet effort concret et partagé d’unité nationale est la réponse adéquate aux objectifs des meurtriers pour une raison très simple : elle réunit nos forces.

A la suite de ces rencontres, j’ai donc modifié et infléchi la politique de l’Etat dans des directions où certains de ceux qui m’ont élu auront un peu de peine à retrouver dans sa pureté leur vision de la société. Lire la suite

LETTRE A UNE AMIE TENTEE PAR LE VOTE FRONT NATIONAL

Chère amie,

J’ai compris, lors de notre dîner de l’autre soir, qu’aux élections prochaines, tu étais tentée de voter Front national. J’en ai été surpris, parce qu’il nous est arrivé dans le passé d’être politiquement relativement proches. Et j’essaye de comprendre. Tu vis dans une bourgade que je connais bien dont la quasi totalité des habitants se définissent spontanément comme « Français de souche ». 

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Des Blancs quoi, avec des noms du terroir. Des gens « comme toi et moi ». Le FN y fait régulièrement 45 % des voix (dont la tienne ?) Je t’ai interrogée sur ce vote marqué par la crainte de l’immigration dans un bourg où on ne la voit pas. Tu m’as répondu ceci : « Le mois passé, je suis allée à Paris. J’ai pris le métro, la ligne 2 entre Montreuil et Barbès. J’ai regardé le visage des gens. J’ai compté. J’ai eu le sentiment de ne plus reconnaître mon pays. Ça m’a fait peur. » J’ai eu un peu de mal à te faire dire clairement ce qui, sur ces visages, provoquait le sentiment de n’être plus chez toi. Tu sais bien qu’une partie de ma famille n’a pas ce que les gens de ton coin qualifieraient de visages « bien de chez nous ». Mais je l’ai dit à ta place – visages noirs, type arabe, yeux bridés – et tu as acquiescé. Puis j’ai évoqué avec toi le visage de mon fils, dont la maman est malienne, et tu m’as répondu : « Oui, mais lui, c’est différent ». J’ai ri. J’étais fatigué. Nous en sommes restés là. Lire la suite

DECHEANCE DE NATIONALITE : inutile, raciste, délétère

 

La déchéance de nationalité, rarissime, n’était jusque là possible que pour les binationaux naturalisés depuis moins de 10 ans, 15 ans « pour les crimes et délits constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». Même approuvée par une majorité de sondés, dont le souci de sécurité est compréhensible, l’élargissement à tous les bi-nationaux de cette disposition est une mesure raciste, sans utilité dans la lutte contre le terrorisme, une mesure délétère pour l’unité nationale si souhaitable dans ces circonstances.

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Cette proposition gouvernementale est bordée par des dispositions du droit international – la Déclaration universelle des droits de l’homme notamment –, qui interdisent de transformer quelqu’un en apatride. Elle ne s’appliquera donc qu’aux Français qui disposent d’une autre nationalité, situation que la mondialisation des relations humaines et les hasards de l’amour a rendue fréquente. Cette discrimination qui stigmatisera des centaines de milliers de citoyens nés Français rencontre l’imaginaire apeuré de ceux qui, comme le prêchent Nadine Morano ou Marion Maréchal-Le Pen, peinent à reconnaître comme de vrais Français ceux dont la couleur ou le patronyme signalent qu’ils ont des ascendances familiales au Sud de la Méditerranée. En clair, les Arabes et les Noirs. Ce sont eux qui sont visés, chacun le sait.

Durant l’occupation nazie, des hommes et des femmes, des Français, ont collaboré avec l’envahisseur et se sont fait complices de crimes quantitativement beaucoup plus meurtriers que les horreurs dont les suppôts de Daech ont récemment accablé Paris. Lire la suite

LA REPUBLIQUE DES MOTS

Nadine Morano, dignitaire du parti Les Républicains, affirmait naguère que la France est « un pays de race blanche ».  Nicolas Sarkozy en remet une louche en nous prescrivant le modèle gaulois. On pourrait aller plus loin dans cette logique, affirmer avec des arguments historiques en béton que la France  est « un pays de l’espèce Néanderthal » dénaturé par les hordes afro-asiates des Cro-Magnon. Mais la construction non-raciale de notre histoire, de notre peuple et de notre République dispose d’un témoin indiscutable qui n’use pas de polémique : notre belle langue commune, le français.

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« Cet athlète portait un pantalon de coton à l’allure de pyjama. Le gaillard s’était caché dans un wagon de marchandises, au milieu des régimes de bananes, des sacs de sucre, des cageots de yaourt et des planches d’acajou. Arrivé au port du Havre, il quitta sa cachette pour se glisser sur un paquebot en partance pour le Mississipi. Peu de temps après, l’embarcation cinglait au milieu des vagues… »

Chacun le reconnaîtra, ces quelques lignes sont écrites dans les strictes règles de la langue française. A cent pour cent. Chacun des mots qui les composent participent avec la même légitimité à construire le sens du récit. Ils s’accordent en propositions, en phrases, en paragraphe et cette mise en commun construit la singularité d’une histoire qu’ils forment ensemble, qu’ils ne forment qu’ensemble. Chaque mot est citoyen de ce texte. Chaque mot met sa généalogie propre, son origine au pot commun, sans jamais cesser de former avec les autres la langue française. Imaginons maintenant que le racisme ambiant s’abatte sur ce petit roman. Lire la suite

LE NOUS MANQUANT ou comment furent pleurés Zyed et Bouna

Texte paru dans l’ouvrage collectif « Banlieues, lendemains de révolte », Regards/La Dispute 2006

L’histoire du départ, c’est ceci. Le soir du 27 octobre 2006 Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, effrayés par des policiers qui les poursuivent, se réfugient dans un transformateur EDF. Les deux collégiens de Clichy-sous-Bois (93) y meurent soulevés de terre par une décharge électrique de 20 000 volts. Leur copain Muhittin en réchappe, gravement brûlé. TO GO WITH AFP STORY BY EVE SZEFTEL (FILES) - A picture taken on November 4, 2006 in Clichy-sous-Bois, northern Paris, shows a giant picture of Zyed (L) and Bouna, the two teenagers whose death led France in 2005 to a nationwide wave of riots, on the sidelines of the

Voici la suite de l’histoire. La mort des deux adolescents provoque de violentes réactions chez les jeunes des banlieues populaires, d’abord ceux qui s’identifient à Zyed et Bouna parce qu’ils ont comme eux la peau sombre ou des noms venus du Sud. La société, médusée, s’interroge. Le ministre de l’Intérieur, qui déclare vouloir juguler le désordre des banlieues, est approuvé par une forte majorité de Français. Plus tard, on apprendra que l’action de la police a été provoquée par le simple soupçon d’un habitant et que les explications données d’abord par les forces de l’ordre ont été biaisées. Pourquoi la mort de ces deux enfants n’a pas provoqué sans délai une vraie réaction populaire, l’émotion commune des jeunes et des adultes, des Français et des étrangers, des Français blancs avec les autres ? Pourquoi ne nous sommes nous pas comportés avec Bouna et Zyed comme s’ils étaient nos enfants ? Pourquoi avons-nous laissé la charge de leur deuil et de leur honneur sur des enfants et leurs débordements infantiles ? Pourquoi cette révolte tronquée, amputée, solitaire, autodestructrice ? Pourquoi avons-nous laissé nos enfants si seuls ?

Dans d’autres conditions, il existe un « nous » qui pousse les adultes à réagir avec les jeunes. Ne touchez pas à nos enfants ! Si vous touchez à nos enfants, c’est à nous que vous touchez. Dans d’autres conditions, lors d’événements de cette nature, la police n’est pas crue sur parole. Nous sommes dans un temps d’injustices violentes qui se présentent comme indépassables. Il arrive que la colère désordonnée ou le désespoir s’emparent de ceux que ces injustices agressent – rivière empoisonnée par les ouvriers chassés d’une usine délocalisée, navire kidnappé par ses marins, saccages paysans d’institutions publiques ou de biens privés… Alors, des forces solidaires entourent ces actes, en défendent tout au moins les motifs, freinent ou bloquent leur répression, agissent pour trouver l’issue la plus favorable. Les agressés ne sont pas laissés seuls, à leur seule colère, à leur seul malheur, à leurs seules impulsions. On manifeste avec eux, pour eux. Reculons très légèrement vers une époque moins socialement désespérée, plaçons le collège des collégiens dans un quartier moins périphérisé par l’imagination dominante, imaginons une jeune fille blanche à la place d’un adolescent noir… Lire la suite

AFRICANITE ET DOMINATION

Ce texte est paru dans le n°41 de la revue  Africultures (octobre 2001) intitulé « L’africanité en questions ».

« Comment, en tant qu’auteur, vous placez-vous par rapport au concept d’africanité ? » La question est posée par Sylvie Chalaye aux dramaturges Kossi Efoui, Koffi Kwahulé et Caya Makhélé lors d’une table ronde d’Africultures, à l’Univertité de Rennes 2, le 13/01/1999. Titre du débat : « Africanité et création contemporaine ». Question ou injonction identitaire ?

Kankou Moussa, empereur du Mali au XIVe siècle, dans une carte catalane d'avant la domination occidentale sur l'Afrique

Kankou Moussa, empereur du Mali au XIVe siècle, dans une carte catalane d’avant la domination occidentale sur l’Afrique

 » De l’homme, on exigeait une conduite d’homme. De moi une conduite d’homme noir.  » (Frantz Fanon)

La question de l’africanité ne se pose pas en général. Elle se pose dans des situations particulières. Dans le débat de Rennes, elle se présente comme une question posée à des écrivains qui font la littérature contemporaine de l’Afrique, question qui n’a pas d’équivalent pour les écrivains qui font la littérature française d’aujourd’hui. On ne demande pas à un écrivain français de se justifier sur la francité de son écriture, tout simplement parce qu’on sait sans même y penser que cette francité, c’est lui qui en est l’auteur. Du coup, nul besoin qu’il s’encadre dans une francité qui lui serait antérieure, extérieure, qui existerait sans lui. Nul besoin non plus qu’il se justifie d’en être.

Comme tous les écrivains qui participaient au débat l’indiquent, la question de l’africanité n’est pas une question littéraire. Elle est une question politique, un piège politique. Elle est un piège parce qu’elle est « mise en question » par le vainqueur, mise en question du vaincu au profit du vainqueur. L’africanité n’est pas une question, c’est une réalité toute simple, comme la francité. C’est pour une personne vivante le fait d’être construite par une de ces lignées humaines qui se sont construites en Afrique. L’africanité n’est pas une valeur. C’est un fait. Elle n’est pas une référence, elle est un résultat. Pour le meilleur ou pour le pire. Il y a des millions de personnes qui sont construites par une de ces lignées humaines qui se sont construites en Afrique. Il y a des auteurs qui sont construits de ça, qui construisent de ça. A ceci près, comme l’indique Koffi Kwahulé, qu’africanité est une notion trop vaste, trop floue. Je parlerai pour ma part de ce que je connais un peu, le Mali, pays dont est ma femme, dont mon fils a la nationalité, et dont je suis aussi, si toutefois on m’accorde d’avoir pu, quoique Blanc, être concrètement construit par cette lignée humaine, en même temps que par celle de mes parents français. Lire la suite

METISSAGE OU DIGESTION ?

Le poète russe Pouchkine et son aïeul Hannibal.

Le poète russe Pouchkine et son aïeul Hannibal.

Article paru dans l’ouvrage collectif « Métissages : un alibi culturel ? », Africultures/L’Harmattan 2005

« Quand M. Boutron demande à Mamadou « Parle-nous de ta culture », quel est le mot qui compte ? Le substantif « culture », ou bien « ta », adjectif possessif, adjectif distinctif ? M. Boutron saurait-il donner une réponse pertinente si on lui renvoyait la question qu’il soumet à Mamadou ? Pourquoi, lui, l’enseignant, demande-t-il à son élève d’enseigner la classe sur « sa » culture, tandis que chaque élève attend du maître qu’il les initie à « la » culture ? »

L’enfant naît à Montreuil, dans la périphérie parisienne. Son père le prénomme Mamadou. Mamadou Diawara. A la maison, la langue qui prédomine est la langue du village originel, la langue soninké. Le soninké n’est pas sans gloire. Au premier millénaire de l’ère chrétienne, il a été l’idiome du puissant empire du Wagadou, également appelé Ghana. Au temps où les Barbares dépècent l’empire romain, le Wagadou tient l’Afrique de l’Ouest dans la paix et la prospérité. Le soninké n’est pas non plus sans perspectives contemporaines. Il est largement parlé dans les villes et les villages de la vallée du fleuve Sénégal. De l’autre côté de l’Equateur, à Poto-Poto, immense marché de Brazzaville, si tu parles soninké, tu es chez toi. Le soninké, tu l’entends sans peine sur les lignes du métro parisien qui ramènent les travailleurs dans les cités des banlieues pauvres. C’est aussi une langue qui peut servir quand on prend un taxi à New York. Mais tout ça ne va pas suffire. Lorsque le petit Mamadou Diawara commence à parler, ce n’est pas dans la langue qui prédomine à la maison, mais dans celle de la crèche et de la télé. En français. Devant ses parents déçus et médusés, Mamadou Diawara interrompt sans retour le fil linguistique qui reliait son père à son lointain pays. Il s’engloutit dans une autre lignée, ou plutôt il est englouti par elle, relié par elle non plus à Koumbi Saleh, la capitale disparue du Wagadou, mais à Rome et Lutèce. De Mamadou Diawara, on dira communément qu’il est un « métis culturel ».

L’autre enfant naît près de là, à Vincennes, dans le « bon Val-de-Marne ». Son père se nomme Jean-Jacques. Jean-Jacques Dupuis. Il appelle son fils Kévin. Il choisit pour son fils un prénom à l’américaine dont la terminaison ne se prononce pas comme le « vin » de Bourgogne, mais comme s’il était au féminin. Kévine. Dupuis senior est cadre dans une transnationale américaine. Il sait l’importance décisive de parler l’anglais fluently. Il fait tout pour que Dupuis junior jouisse de cet avantage. Très tôt, senior trouve le moyen d’envoyer junior outre-Manche pour que l’enfant s’y fasse l’oreille. La baby-sitter est une jeune irlandaise au pair. Quand Kévin demande à voir un dessin animé de la firme Disney, c’est en version originale qu’on le lui passe. Tant et si bien qu’à l’âge de cinq ans, Kévin est parfaitement bilingue. On dit de lui qu’il a de l’avenir. Lire la suite