NUMUNTENE, récit des confréries donso du Manden

Une fois de plus, je propose ici une traduction-adaptation d’un texte transmis en langue bamanan (Mali). Celui-ci a été dit par Mamadou Diarra, un membre de la confrérie donso (donso est communément traduit par chasseur). Annick Thoyer en a recueilli et transcrit la parole. Les Editions de l’Harmattan ont édité sous le titre « Récits épiques des chasseurs bamanan du Mali » ce texte et quelques autres. Livre précieux. Le patrimoine musical, littéraire, philosophique, cultuel de ces confréries multiséculaires témoigne pour une institution qui a joué un rôle clef dans l’avénement du Mali classique, au 13e siècle, et continue d’alimenter l’imaginaire et la pensée des sociétés actuelles de l’ancien Manden. J’ai essayé, dans ce passage au français, de respecter le plus possible les qualités littéraires de ce texte étonnant, qui dans une fin inattendue retourne de fond en comble les relations féminin/masculin. L’égalité entre les humains est en effet un des piliers de la pensée donso, dont le serment commence par ces mots : « Nin bèè nin, nin man fsa nin ye, nin man koro nin ye » (Toute vie est une vie, nulle vie ne l’emporte sur une autre vie, nulle vie n’a l’aînesse sur une autre vie).

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Maintenant, toi qui m’écoute,

J’attire ton attention sur un seul sujet,

Marier beaucoup de femmes n’est pas une bonne nouvelle.

Je te sonde sur cette seule causerie.

Marier beaucoup de femmes, ce n’est pas juste.

Manden Mori le bon chasseur, à toi le long chemin !

 

Manden Mori vit le jour dans une cité du Manden.

Il grandit et il devint si beau que les enfants firent de lui leur chef.

Il grandit encore et il devint si fort que les jeunes gens firent de lui leur chef.

Dans la même cité lui naquit une cousine.

Elle grandit, elle devint femme et tellement femm

Que tous les jeunes gens la suivaient jusqu’au seuil de sa porte.

Ses fesses ?

Tu dirais une pâte de riz gras.

Ses fesses ?

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Crise malienne : QUATRE PATHOLOGIES DE LA CONFIANCE

Comment analyser et surtout résoudre la crise que traverse le Mali, crise à l’issue incertaine et risquée ? Je propose dans ce texte une interprétation née de ma longue fréquentation de ce pays où j’ai mis les pieds pour la première fois en 1972, liée aussi à l’activité que j’y mène dans le champ culturel. Et aussi aux inflexions du regard que déclenchent ma peau de « Blanc ». Cette interprétation est donc à la fois informée et déformée. Discutable. J’espère qu’elle sera utile au débat.

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Dans son film Timbuktu, Abderrahmane Sissoko nous donne une une splendide métaphore des raisons dites « ethniques » de perdre confiance.

Rupture des liens par lesquels la société tenait

Longtemps, quand arrivait le temps des vacances, je me rendais chez un ami, à Zakoïré, hameau situé à proximité d’Ansongo, dans ce haut de la boucle du Niger où le sable des dunes tutoie l’eau du fleuve. Depuis l’indépendance du Mali, cette région aride est sporadiquement secouée par des révoltes souvent nées du milieu pastoral des touaregs. L’interprétation « ethnique » vient spontanément sous la plume des commentateurs. Peaux claires contre peaux sombres ?

Le père de mon ami, un éleveur songhaï sédentaire, peau sombre, n’a pas cette vision des choses. Il me dit en substance : « Depuis toujours, nous vivons ensemble, nous allons au marché ensemble, il arrive que nous nous marions ensemble. Nous avons besoin les uns des autres ». Il me dit qu’à leur façon, les uns et les autres forment la même société. Dans cette région du Mali, à l’époque en tout cas, les hommes ont coutume de sortir armés d’une sorte de sabre qu’ils portent à la taille. Il m’explique que dans le cas où un conflit se lève, ce qui peut arriver comme partout, les uns et les autres sont à armes égales, ce qui est une bonne raison de mettre le sabre au fourreau et de trouver une solution amiable. « Mais si l’un d’entre nous arrive un jour avec une arme à feu, il blessera ou tuera son adversaire sans réponse possible. » Alors la confiance s’effondre et commence la guerre.

C’est ce que montre le cinéaste Abderrahmane Sissako dans son film « Timbuktu » à travers une de ses séquences les plus fortes.

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FLANI BOYI, MAITRE CHASSEUR, conte de la confrérie donso (Mali)

Je publie ici la traduction-adaptation que j’avais faite, il y a un moment déjà, d’un conte de la lignée culturelle donso, cette confrérie à l’immense patrimoine musical, cultuel, littéraire, philosophique, cynégétique et qui a joué un rôle millénaire et central dans l’histoire de l’aire mandingue. J’ai essayé, comme dans les autres traductions proposées dans ce blog, de retranscrire la stylistique si forte de la littérature orale du Mali, ici un récit dit en maninka kan par le chasseur Djogo, de Bankoumana, et retranscrit par Youssouf Tata Cissé (La confrérie des chasseurs malinkés et bambaras, l’Harmattan). C’est le magnifique travail de l’association Djiguiya Blo, qui organise chaque année à Bamako le festival Donso Ngoni autour de ce patrimoine, qui m’a incité à vous proposer cette puissante fable écologique et humaniste. Elle avait inspiré un spectacle – Toute vie est une vie – dans lequel jouait Fatoumata Diawara, qui vient de recevoir une victoire de la musique pour sa participation à l’album Lamomali. Chaud souvenir !

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Écoutez l’histoire de Flani Boyi,

Flani Boyi, maître chasseur,

Flani Boyi et ses quarante élèves.

Quarante élèves.

Il les enseigne,

Il se met en peine pour eux,

Aux quarante il trouve une épouse,

Pas un ne reste seul sauf lui-même, Flani Boyi, maître chasseur.

Ses élèves complotent, ils s’éloignent, ils rient de lui dans son dos :

– Notre maître et un imbécile.

Trouver des élèves jusqu’à quarante,

Leur chercher une épouse,

La leur donner et lui-même reste seul,

Vraiment, c’est un imbécile.

 

L’oreille de Flani Boyi apprend ça.

Ce jour-là, il s’assied pour en pleurer jusqu’à s’endormir sur ses larmes.

Mais avant de dormir, il lance ces mots :

– Demain, si c’est jour de chance pour le gibier,

Si je sors dans les bois profonds sans tuer et tuer,

Et si ma guerre ne finit pas dans le sang des bêtes,

Alors j’en finirai avec moi-même.

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AUTOUR DE « LA DANSE OU LE CHAOS », Une interview télévisée par Eugénie Diecky

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un texte écrit que propose ici ce blog, mais l’interview filmée par Eugénie Diecky pour les WEB TV ObotaNews et Cotedivoire.news à l’occasion de la création du documentaire chorégraphique La danse ou le chaos (dossier de présentation dans les pages du blog). Beaucoup de sujets abordés : place de l’art dans l’affirmation de l’Afrique, construction identitaire des jeunes Français noirs, nouvelles voies d’une histoire humaine qui sort des siècles de domination occidentale…
https://www.facebook.com/cotedivoire.news/videos/693812657489654/

Et aussi le sujet de TV5MONDE sur le spectacle :

 

DO KAMISSA, LA FEMME-BUFFLE, une tragédie du respect

A l’origine de la geste du Manden, récit historico-légendaire qui rapporte la fondation du Mali classique par Sunjata Keïta (début du XIIIe siècle), il y a l’histoire d’une femme qui ne supporte pas l’humiliation. Le griot Wa Kamissoko en a donné une version saisissante recueillie par feu Youssouf Tata Cissé et publiée chez Karthala-Arsan sous le titre « La grande geste du Mali, des origines à la fondation de l’empire ». Je me suis risqué à tenter une adaptation du texte original dans laquelle j’ai pris comme règle de rester le plus proche possible de la scansion et de la syntaxe des langues mandingues, avec l’espoir que la langue française saurait se faire suffisamment modeste pour que ceux qui la parlent y entendent le flux des hautes gestes griotiques. Que les deux grands hommes par qui ces vers m’ont été transmis me pardonnent. L’autre grande figure de cette histoire est le héros Tiramakan. Je dédie ce travail à ceux de ses innombrables descendants, les Traoré, Diop, Ouattara, Ouedraogo, Dembélé, qui ont ajouté leurs noms prestigieux à l’état-civil français.Do_Kamissa_Buffalo_of_Do_by_Ronna_N

 

Gens de bien,

Si vous voyez que je vous dis l’histoire vraie, ici, dans sa clarté, pour que vous en connaissiez l’enchaînement et que vous en compreniez les causes,

L’or ne l’a pas fait,

L’argent ne n’a pas fait.
Ce qui l’a fait, c’est que vous êtes venus, vous vous êtes assis, et vous voulez savoir.

En ce temps là, Dieu confia la souveraineté à Dô Moko Niamoko Djata. Lire la suite

GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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CRIMES COLONIAUX – Le discours que n’a pas prononcé Emmanuel Macron

En février 2017, Emmanuel Macron alors candidat à la présidence de la République française portait depuis l’Algérie une claire condamnation de la colonisation, la qualifiant de « crime contre l’humanité ». Sa déclaration, bienvenue sur le fond, a provoqué une polémique qui l’a conduit à répondre à ses contradicteurs de façon quelque peu confuse et mélodramatique – « Je vous ai compris et je vous aime ! » – ce que j’ai regretté car ce sujet crucial nécessite précision et pédagogie. Je me suis donc risqué à écrire un « discours que n’a pas prononcé », comme je l’avais déjà fait avec d’autres attribués à Laurent Gbagbo, puis à François Hollande et depuis à Jean-Luc Mélenchon (textes qu’on peut lire dans ce blog). Ce discours que n’a pas prononcé précise les raisons qui permettent d’associer le mot « crime » à celui de « colonisation » et l’urgence de nous engager dans d’autres histoires.

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« Chers compatriotes,

« On m’a reproché ma claire condamnation de la colonisation exprimée dans l’émotion de mon voyage en Algérie, pays voisin dont sont issus tant de nos concitoyens et avec lequel nous avons un intérêt évident à construire une amitié sans arrière pensée. Je revendique cette condamnation sans détour au nom du bon vieux principe moral qui veut qu’on ne fasse pas à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse à nous même.

« Il est arrivé à la France, au long de son histoire séculaire, d’être militairement envahie et occupée. Elle n’a pas aimé. Jeanne d’Arc guerroyant contre les Anglais et les Alsaciens de 1870 annexés par l’empire allemand, les héros de Valmy, Jean Moulin ou Missak Manouchian en témoignent pour les générations qui leur ont succédé. La colonisation, comme toute conquête militaire d’un territoire étranger, contrevient sans contestation possible au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Lire la suite

A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Moussa Konaté

Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

L’AVENEMENT DE NGOLO DIARRA, enfant captif devenu roi de Ségou

 

Régulièrement, je m’exerce à essayer de rendre dans la langue française la scansion, la syntaxe, les particularités lexicologiques de textes classiques maliens dits en langues bamanan ou maninka. J’en ai déjà donné plusieurs exemples dans ce blog. Voici une nouvelle tentative, faite d’après un récit de Jéli Baba Sissoko rapporté par Gérard Dumestre (1). Jeli Baba, immense transmetteur de la littérature orale, y raconte l’avénement de la dynastie des Diarra, qui succède à celle des Coulibaly à la tête du royaume de Ségou, au centre de l’actuel Mali, fin du 18e siècle (2). Les lecteurs qui parlent la langue bamanan (bambara) reconstitueront sans peine le texte original. Les autres seront j’espère touchés de voir ce que devient le français quand il accueille sans chercher à la soumettre la poétique d’une langue lointaine produite à travers un autre univers de pratiques littéraires. 

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Le fleuve Niger devant la ville actuelle de Ségou

 

Ngolo Diarra,

L’origine de son asservissement,

Je veux vous la dire et que vous compreniez.

Ngolo Diarra ne naquit pas captif.

Son père était de Niola.

C’était un Niolaka.

C’était un pauvre.

Au temps où Ngolo naquit,

Ceux qui savent vinrent examiner les comptes de son existence.

A son père, ils dirent :

– Cet enfant là, s’il vient à grandir,

Quelle que soit la famille dans laquelle il s’installera,

Il règnera sur elle.

Le présage fut annoncé.

Les autres fils du père de Ngolo l’examinèrent,

Jusqu’à s’en pénétrer,

Jusqu’à dire :

– Si nous ne cherchons pas un stratagème à l’encontre de cet enfant là,

A la fin des fins, cet enfant-là règnera sur notre descendance.

Vint le changement d’année.

Le roi Biton envoya dire que soit amené le tribut de Niola.

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