MONDIALITE CULTURELLE 4 – On fait quoi ?

Ce texte sur la mondialité culturelle vient après trois autres qui décrivaient successivement comment l’importance du projet impérial de l’Occident sur la culture et les représentation est déniée ; la façon dont il tort dès l’origine l’inspiration émancipatrice de la pensée humaniste ; l’impact de ce déni et de cette torsion sur l’organisation même de la vie culturelle telle qu’adoubée par l’empire. Le temps est venu d’esquisser des pistes pour en sortir. C’est l’objet de ce nouvel épisode.

Mondialité cullturelle 1 – Un point de détail ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/13/mondialite-culturelle-1-un-point-de-detail/

Mondialité culturelle 2 – Humanisme, progressisme, racisme : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/17/mondialite-culturelle-2-humanisme-progressisme-racisme/

Mondialité culturelle 3 – Concrètement, on en est où ? : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/25/mondialite-culturelle-3-concretement-on-en-est-ou/

Ci-dessus, préfiguration d’une prochaine mise en scène des Indes Galantes de Rameau pour l’Opéra de Paris

 

Mars 1802, Paix d’Amiens entre la République française et le royaume d’Angleterre. La France révolutionnaire condamne l’esclavage. Elle a consacré dans ses lois la pleine citoyenneté des Africains déportés dans ses colonies et de leur descendance. Faut-il rétablir l’esclavage maintenant que la rivalité avec les Anglais est apaisée et que l’abolition française peut leur apparaître comme une invitation à la révolte dans leurs colonies ? Napoléon Bonaparte, Premier consul de la République française, choisira la complicité entre nations blanches contre la mondialité des droits humains. L’esclavage sera rétabli. Mais pour l’heure, il s’interroge et consulte. Ses conseillers déploient mille raisons pour l’encourager à rétrograder les citoyens noirs des colonies au rang de biens meubles. L’évêque Grégoire, anti-esclavagiste de la première heure est présent.

Bonaparte l’interpelle :

Bonaparte

Et vous Grégoire, quel est votre avis

Grégoire

Vous connaissez ma manière de penser à ce sujet ; cependant, si vous voulez que je parle, mon opinion sera bientôt donnée.

Bonaparte

Je vous écoute

Grégoire

Hé bien, si toutes ces honorables personnes qui parlent de rétablir l’esclavage changeaient à l’instant de couleur, elles tiendraient un tout autre langage.

Cette lumineuse réplique témoigne d’un rare travail sur soi, un travail « décolonial » dirait-on aujourd’hui, mais côté « Blanc ».

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VERS UNE SECURITE SOCIALE DU LOGEMENT ?

« Pour la gratuité du logement social », tel est le titre audacieux d’une tribune publiée le 12 avril 2001 par le quotidien L’Humanité et signée par des personnalités reconnues du mouvement social, au premier rang desquels le regretté Bernard Birsinger, alors maire de Bobigny. Ce texte, que j’avais contribué à écrire, appelait le débat. Il eut lieu, vif, contradictoire, et nous amena a affiner notre proposition qu’il aurait été plus juste de titrer « Pour de la gratuité dans le logement social ». Aujourd’hui, la brutalité du règne de la finance capitaliste sur le marché de l’immobilier joint à l’égoïsme indécent des ghettos pour riches casse notre société et ferme la perspective d’un chez soi à des millions de jeunes. Les élus des cités populaires enragent devant la forteresse d’un marché-roi qu’on nous présente comme indépassable. Certains démissionnent, vaincus par le découragement. Voici, telle quelle et pour mémoire, la tribune publiée par L’Humanité. J’y ajoute une sorte de synthèse des débats que j’avais écrite en tenant compte des avis échangés et avec le souci de rendre pensable et faisable une refonte complète de l’accès au logement : éco-propriété, sécurité sociale du logement, service public de l’habitat, coopératives de résidents. Juste quelques idées pour décongeler le débat…

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POUR LA GRATUITE DU LOGEMENT SOCIAL

L’Humanité 12 avril 2001 – Tribune libre

Au cours de son développement, la civilisation française a mis au point des dispositifs permettant l’accès gratuit ou quasi gratuit à des biens essentiels comme l’instruction publique, la santé ou les services proposés parce qu’on a longtemps appelé le  » communisme municipal « . Bien que ces conquêtes historiques comportent de graves imperfections renforcées par les inégalités qui subsistent, elles ont profondément adouci, solidarisé et humanisé la société. Elles ont aussi élevé le niveau moral et politique du pays. L’écrasante majorité des gens adhèrent au principe qu’en France, tout enfant doit avoir accès à l’instruction quel que soit le niveau de vie de ses parents, et que chacun doit pouvoir bénéficier des progrès de la médecine. Nous y voyons des pas importants en direction d’une société où nul ne pourrait être privé des biens qui assurent la satisfaction de ses besoins vitaux, où chacun y aurait un égal accès et où la prospérité serait au bénéfice de tous, objectif que nous appelons pour notre part le communisme.

Désormais, la gratuité de l’école ou les remboursements de la Sécurité sociale apparaissent au plus grand nombre comme des évidences. Il n’en a pas toujours été de même et il a fallu des circonstances historiques exceptionnelles – combats pour le rétablissement de la République, libération de la France du fascisme – pour que le mouvement de la société l’impose aux forces qui y étaient hostiles. Aujourd’hui encore, dans des pays comme les Etats-Unis, ou pour d’autres raisons dans les pays les plus pauvres, l’accès à ces biens est fonction des moyens financiers et de la position sociale des familles. On y meurt à la porte des pharmacies et les grands laboratoires privés mettent en procès ceux qui défendent le droit de la vie sur celui de l’argent.

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MONDIALITE CULTURELLE 3 – Concrètement, on en est où ?

Ce texte est le troisième d’une série consacrée à la mondialité culturelle. Les cinq siècles de modernité impériale (15e-20e siècles, prise de pouvoir militaire, politique, économique, culturelle de l’Occident sur l’ensemble de la planète) ont conformé les institutions qui en sont nés, y compris les institutions culturelles. En France, leurs pannes et leurs bugs sont de plus en plus fréquents. Pour ceux qui croient à la conversation des sociétés et des cultures, qui croient qu’il s’agit là d’un enjeu non pas périphérique mais axial, la refondation est une urgence. Après deux réflexions d’ensemble sur les bouleversements à l’oeuvre (Mondialité culturelle : 1 – Un point de détail ? ; 2 – Humanisme, progressisme, racisme ; disponibles sur ce blog) , voici, placé en vis-à-vis, un état des lieux concret des dispositifs culturels publics dans le domaine du spectacle vivant. Un quatrième texte à venir présentera des expériences et proposera des pistes pour avancer dans une refondation post-moderne des politiques publiques de la culture.  

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Le ministère français de la Culture

Des événements lointains – lointains dans le temps, lointains dans l’espace – ont été placés en ouverture de cette réflexion sur la mondialité culturelle dont un des objectifs est de penser la refondation des politiques culturelles publiques telles que l’histoire politique de la France les a instituées. Cet appel à nos lointains n’est ni un détail, ni un détour, ni une fantaisie de l’esprit. Le virus d’une mondialité assujettie à l’empire occidental a étouffé (tenté d’étouffer, cru étouffer) les voix du monde. Il a déposé en nous et dans nos institutions des pathologies qui fragilisent beaucoup la capacité des communautés humaines a faire ensemble société, maintenant qu’il y a urgence et que la vieille modernité impériale est entrée dans les convulsions. Parlons donc sans détour de l’interaction entre la mondialité post-moderne qui s’amorce, le concret des dispositifs de politique culturelle mis en place dans le cycle historique précédent et ce qui reste à inventer pour tirer le meilleur profit de l’héritage sans nous entraver les chevilles.

Cette réflexion s’adosse à deux thèses :

1 – L’effritement sans remède de la domination occidentale place le monde et la France devant un défi culturel historique : abandonner la croyance impériale dans une histoire de l’humanité unique et progressive ; construire une mondialité de la conversation entre histoires singulières d’égale légitimité.

2 – L’appareil culturel public français a été construit avec des matériaux et des outils ramassés sur les chantiers de l’histoire unique. Il est structurellement inapte à se mettre réellement en conversation avec les contenus, les formes, les règles du jeu qui naissent en dehors des termes de références imposés par la modernité impériale.

Cette double thèse est ici exprimée à la serpe. La naissance du blues (voir épisode précédent), mais aussi mille germes déjà là d’une post-modernité décoloniale la relativisent et témoignent que le bouleversement est possible, souhaitable, à l’œuvre. Cependant, ces germes sont encore enfouis sous la broussaille et c’est toujours la broussaille qui donne le ton au paysage.

Allons au but. Si cette thèse est juste, c’est une tâche politique et culturelle de grande envergure qui se présente à nous. Quelles politiques et dispositifs publics pour donner voix à la nouvelle configuration du monde ?

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MONDIALITE CULTURELLE 2 – Humanisme, progressisme, racisme…

Paradoxe des « temps modernes » : l’humanisme et le progressisme qui les caractérisent ont structurellement besoin d’un troisième pied pour tenir en équilibre. Ce troisième pied est le racisme. Ce texte explore cet apparent paradoxe et ses effets dans le champ culturel. Il est le deuxième d’une série de quatre que je publie sur ce blog pour alimenter un débat encore trop périphérique, mais déjà vif. Ce texte vient après une première réflexion sur le même thème et est suivi de deux autres articles :

Mondialité cullturelle 1 – Un point de détail ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/13/mondialite-culturelle-1-un-point-de-detail/

Mondialité culturelle 3 – Concrètement, on en est où ? : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/25/mondialite-culturelle-3-concretement-on-en-est-ou/

Mondialité culturelle 4 – On fait quoi ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/04/14/mondialite-culturelle-4-on-fait-quoi/

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Les noces de Cana, par Véronèse (détail)

Parmi les splendeurs et les grâces de notre Europe, il y a la grande galerie du Louvre consacrée aux « primitifs italiens » où se déploie, dans des images qu’on peut voir cent fois sans en épuiser l’attrait, une des plus puissantes aventures de l’esprit : l’avènement de l’humanisme occidental, entre le 15e et le 16e siècles. En ouverture, la Maestà de Cimabue, monumentale icône dont tous les signes rappellent la prééminence du divin sur l’humain. Le trône de la mère de Dieu trace une perspective inversée par rapport à celle que perçoit l’œil humain. Au lieu de converger vers un point de fuite, elle ouvre sur l’objectif religieux qui est l’infini. Le ciel n’est pas bleu, lumière trop humaine, mais or, pour signifier la gloire de Dieu. Les anges, créatures subalternes, sont peints dans une échelle inférieure à celle du Fils et de la Vierge-mère. Sur les visages hiératiques des divins personnages, les contingences émotionnelles sont gommées. Pas tout à fait. C’est dans un certain modelé des joues, dans une certaine tendresse des regards que Cimabue commence à se distinguer des purs canons byzantins et est reconnu comme un premier pas dans la conversion de la peinture occidentale à un univers de représentation dont l’échelle n’est plus le dogme religieux, mais l’œil humain. (Ci-dessous, détail)

1200px-Cimabue_-_Maestà_du_Louvre 2Cette conversion, le visiteur de la grande galerie la suit pas à pas, traces lumineuses d’une exploration spirituelle singulière, non pas « universelle », mais unique : Giotto, Fra Angelico, Botticelli, Raphaël, Léonard… Humanisme.

Suivez les auréoles

La transformation est progressive. On peut jouer à la repérer à travers le traitement des auréoles qui signalent les personnages sacrés. Cimabue : or sur or. La perspective inversée débouche sur la lumière divine qui cadre le visage de chaque être céleste.

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MONDIALITE CULTURELLE 1 – Un point de détail ?

J’entame avec ce texte une réflexion sur les liens entre les politiques culturelles publiques et l’avénement d’une mondialité débarrassée de la domination occidentale. Les questions posées par cet enjeu sont souvent jugées périphériques. Mon expérience artistique entre France et Mali m’a convaincu qu’elles sont centrales. Dans ce premier texte, je tente d’explorer la pensée-réflexe qui conduit beaucoup de ceux dont l’ascendance n’en a pas souffert à les considérer sans malice comme du détail. Il sera suivi d’un second consacré à débrouiller la façon dont le projet de la modernité a intimement associé humanisme, progressisme et racisme. Le « détaillisme » tout comme la nature de la modernité impériale ont de mon point de vue fortement impacté la structuration de l’appareil culturel d’Etat. Le troisième « épisode » fera un état des lieux des pannes, des bugs et des rhumatismes de l’appareil culturel public. Et enfin, je proposerai, à partir de l’expérience, quelques pistes pour la refondation des politiques culturelles. Ce texte est suivi de trois autres :

Mondialité culturelle 2 – Humanisme, progressiseme, racisme : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/17/mondialite-culturelle-2-humanisme-progressisme-racisme/

Mondialité culturelle 3 – Concrètement, on en est où ? : https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/03/25/mondialite-culturelle-3-concretement-on-en-est-ou/

Mondialité culturelle 4 – On fait quoi ? https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2018/04/14/mondialite-culturelle-4-on-fait-quoi/

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Le radeau de la Méduse, Géricault

J’ai repris le titre de « mondialité culturelle » à une table ronde sur le sujet organisée par le Parti communiste français et où participaient le philosophe Etienne Balibar, la politologue Françoise Vergès et le dramaturge Mohamed Kacimi. Merci à eux pour leurs idées et pour le cadeau forcé de leur intitulé.

1933. Télégramme d’Albert Dalimier, ministre des Colonies dans le gouvernement de la République française, pour le cinquantième anniversaire de la colonie du Soudan français : « Nulle part ailleurs les vertus de notre race n’ont trouvé davantage l’occasion de s’épanouir et de se faire valoir ». 1960. Indépendance de la colonie du Soudan français qui devient République du Mali. Espérance de vie à la naissance : 28 ans. Taux de scolarisation : 8 %. Voies goudronnées : 450 km (le Mali est deux fois et demi plus grand que la France). Le premier Soudanais à obtenir le baccalauréat, c’est en 1949. Conclusion : les vertus de la race du citoyen Dalimier ne se sont pas déployées dans le domaine de l’instruction, ni dans celui de la santé, ni dans le génie civil. Elles se sont déployées où alors, ces vertus de sa race ? (Tiens, « vertus de sa race », ça sonne comme une insulte de gamin).

Noms de rues

7 octobre 1802

«Voici mon opinion sur ce pays (la colonie de Saint-Domingue, future Haïti). Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille.»

Ces propos génocidaires sont tirés d’une lettre envoyée à Napoléon Bonaparte, Premier Consul de la République française, par le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc, son beau-frère. Lire la suite

POLITIQUES CULTURELLES : LA PISTE « POESIE »

Sclérose des politiques culturelles ? Vampirisation marchande ? Epuisement des anciens paradigmes ? Et si la poésie avait déjà posé le pied dans les paysages inconnus de la post-modernité ? Je sors d’une réunion organisée par le collectif culture du Parti communiste français autour des politiques culturelles. Le PCF a joué un rôle historique important, appréciable et généralement apprécié dans la mise en place de services publics de la culture qui se sont sédimentés et comptent désormais dans ce qui fait la singularité française. Il souhaite aujourd’hui remettre sur le chantier ces questions de première importance pour tout être humain, espèce qui, dans l’ensemble, place les mouvements de la tête et du coeur au dessus des appels du ventre. Cette rencontre m’incite à mettre au pot cette réflexion sur la poésie, ou plutôt sur « l’économie » de la poésie, qui hantait déjà en 1995 la conclusion de mon ouvrage « Pour la gratuité »[1].

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Une image de Ne pas plier/Gérard Paris-Clavel

La vie culturelle et artistique est prise dans un paradoxe. D’un côté, elle est ou devrait être le lieu où les humains symbolisent le nouveau cycle historique planétaire, cycle encore imprédictible que l’indication sans contenu de « post-modernité » tente de désigner, craquement tellurique, faille sismique où se perdent les anciennes certitudes sans qu’on sache encore la destinée de cette subduction. La domination occidentale, « blanche », – et son brutal projet d’unification de l’humanité autour d’une histoire unique dont elle serait par nature la locomotive – a entamé sa désagrégation. Le rêve boulimique d’un progrès fondé sur l’accumulation sans fin menace non la planète, grosse monture très résistante, mais la survie du cavalier, nous. La financiarisation capitaliste de la production des biens qui nous sont nécessaires pour vivre et constituer la société fait des bulles qui sont des bombes. Les injustices vertigineuses, irréelles, qu’elle enfante ébranlent désormais le projet de se parler, de s’entendre, d’échanger, de partager, en bref de faire humanité.

Face à cet enjeu proprement inouï, les politiques culturelles semblent calcifiées, prises dans l’étau d’institutions publiques pensées dans et pour un autre temps, dans le presse citron du marché capitaliste et dans le corset de paradigmes enfantés par un hier déchu. Il y a pourtant un lutin qui semble avoir échappé à cette arthrose et être déjà passé de l’autre côté du miroir. Cet elfe a pour nom « poésie ». Un fanal pour penser la nécessaire, l’urgente refondation de notre vie culturelle ? Lire la suite

Crise malienne : QUATRE PATHOLOGIES DE LA CONFIANCE

Comment analyser et surtout résoudre la crise que traverse le Mali, crise à l’issue incertaine et risquée ? Je propose dans ce texte une interprétation née de ma longue fréquentation de ce pays où j’ai mis les pieds pour la première fois en 1972, liée aussi à l’activité que j’y mène dans le champ culturel. Et aussi aux inflexions du regard que déclenchent ma peau de « Blanc ». Cette interprétation est donc à la fois informée et déformée. Discutable. J’espère qu’elle sera utile au débat.

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Dans son film Timbuktu, Abderrahmane Sissoko nous donne une une splendide métaphore des raisons dites « ethniques » de perdre confiance.

Rupture des liens par lesquels la société tenait

Longtemps, quand arrivait le temps des vacances, je me rendais chez un ami, à Zakoïré, hameau situé à proximité d’Ansongo, dans ce haut de la boucle du Niger où le sable des dunes tutoie l’eau du fleuve. Depuis l’indépendance du Mali, cette région aride est sporadiquement secouée par des révoltes souvent nées du milieu pastoral des touaregs. L’interprétation « ethnique » vient spontanément sous la plume des commentateurs. Peaux claires contre peaux sombres ?

Le père de mon ami, un éleveur songhaï sédentaire, peau sombre, n’a pas cette vision des choses. Il me dit en substance : « Depuis toujours, nous vivons ensemble, nous allons au marché ensemble, il arrive que nous nous marions ensemble. Nous avons besoin les uns des autres ». Il me dit qu’à leur façon, les uns et les autres forment la même société. Dans cette région du Mali, à l’époque en tout cas, les hommes ont coutume de sortir armés d’une sorte de sabre qu’ils portent à la taille. Il m’explique que dans le cas où un conflit se lève, ce qui peut arriver comme partout, les uns et les autres sont à armes égales, ce qui est une bonne raison de mettre le sabre au fourreau et de trouver une solution amiable. « Mais si l’un d’entre nous arrive un jour avec une arme à feu, il blessera ou tuera son adversaire sans réponse possible. » Alors la confiance s’effondre et commence la guerre.

C’est ce que montre le cinéaste Abderrahmane Sissako dans son film « Timbuktu » à travers une de ses séquences les plus fortes.

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LE SENS DE NOS VIES N’EST PAS UNE MARCHANDISE – 2018 : résister à la privatisation du langage

De plus en plus, la communication de masse est soumise à un critère unique, extérieur aux fonctions originelles du langage que sont l’information, l’échange, la transmission de connaissances ou de vérités, et même la séduction, et même le mensonge, quand ils conservent le lien avec le partage d’humanité… Ce critère unique envahissant est l’augmentation du taux de profit des entreprises qui en ont pris le contrôle. Dans la deuxième édition de mon essai « Pour la gratuité », j’évoquais en préface les conséquences anthropologiques de cette usurpation qui touche à l’outil grâce auquel nous sommes en mesure de donner un sens à nos vies : nos langages. J’en propose ici quelques paragraphes axés autour d’un paradoxe emblématique de cette perte de sens : l’usage obsessionnel du mot « gratuit » par la grande distribution et la pub. On profite de ce changement d’année pour desserrer l’étau ? Pour construire des outils intellectuels, militants, techniques, artistiques qui remettent le marché à sa place, bon esclave mais mauvais maître ?

Et pour ceux qui aiment le fun et les effrois de la fiction, voici une contribution d’une autre nature écrite sur ça et pour eux :

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Lire un quotidien gratuit, c’est gratuit. Caresser des yeux les fesses impeccables des belles publiciteuses qui scandent nos promenades sur l’espace public, c’est gratuit. Traverser un hypermarché et y remplir son caddie, c’est faire moisson de « produits gratuits en plus ». J’ai récemment été contacté par un cabinet de consultants engagé pour étudier la disponibilité des peuples européens à la consommation de quotidiens gratuits. D’évidence, on attendait de moi, repéré sur Internet comme «spécialiste de la gratuité», que je contribue tout naturellement à la croisade publicitaire et que je m’engage contre le combat d’arrière-garde des journaux payants. Quand un journaliste m’appelle pour m’interroger sur la gratuité, c’est désormais presque chaque fois au sujet de ces supercheries prises pour du bon pain. Plus de vingt ans après la première édition de Pour la gratuité, qui l’évoquait déjà, le marché capitaliste est en train de réussir son OPA paradoxale sur les mots «gratuit» et «gratuité». Ce n’est pas le moindre symptôme de l’effondrement du sens provoqué par la privatisation du langage.

L’asticot du pêcheur est gratuit pour les tanches Lire la suite

GEOPOLITIQUE DES GHETTOS POUR RICHES – à quand la France 21e puissance du monde ?

Dans l’ensemble ibérique, la Catalogne est la région la plus riche et le mouvement séparatiste, conduit par un parti très conforme à l’ordre mondial du libéralisme, n’a pas grand chose à voir avec le Congrès de Gandhi, le RDA de Modibo Keïta, la résistance du Chiapas ou l’ANC de Mandela. L’Autriche, qui vient de se donner une majorité nationaliste et xénophobe, jouit d’une prospérité qui la met en haut de l’échelle européenne pour presque tous les indices de santé économique et de prospérité humaine. Le système électoral américain a placé à la tête de la première puissance économique mondiale un milliardaire, Donald Trump, qui promet l’emmurement du pays. Et la liste n’est pas close…

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Merci Alex Jordan pour cette image qui dit tout et qui le dit si bien

Le Luxembourg, la Suisse, le Qatar ou Singapour ont compris l’intérêt de vivre derrière des blindages de coffres-forts. L’Union européenne cherche ses mots, mais se barricade néanmoins. Après s’être « gentrifiée » et avoir chassé ses édiles communistes, la ville de Levallois-Perret, près de Paris, élit avec obstination un repris de justice condamné par les tribunaux pour avoir confondu les caisses communales avec sa tirelire personnelle, mais qui conforte mandat après mandat l’embourgeoisement sous surveillance vidéo de cette ancienne ville ouvrière. Les grandes conurbations des pays riches sont de plus en plus marquées par une ségrégation sociale et raciale qu’on focalise avec une commisération hypocrite sur les « quartiers sensibles », mais qui est peut-être davantage caractérisée par la ghetthoïsation des riches. En certains endroits, cette ghettoïsation prend la forme… d’un pur ghetto, quartiers transformés en entreprises hôtelières fortifiées réservées à leur clientèle fortunée, aux allées et venues de leurs domestiques et aux facéties de leurs animaux de compagnie.

Cette évolution s’explique d’abord par la nouvelle Grande Peur. Lire la suite

CAMARADE MELENCHON, qu’est-ce que les Lituaniens t’ont fait ?

Pardonne-moi, camarade, de te tutoyer. Nous ne nous connaissons pas, mais sommes du même bord. Pardon aussi d’user parfois d’ironie. Ça permet aux mots de rester libres sans sombrer dans l’insulte. Je suis, comme toi, engagé pour une alternative au règne de l’argent-fou. J’ai voté pour toi et si l’occasion se présente, il est fort probable que je recommence. Ta propension à faire le beau, le beau parleur surtout, fait partie de l’acceptable, même si j’avoue ne pas être très sensible à ta rhétorique. Ce n’est pas très grave. Tant d’autres l’aiment ! Mais dans ta longue interview à « Le 1 hebdo » https://le1hebdo.fr/journal/numero/174, tu abordes avec une érudition remarquée par la presse quelques questions historiques et philosophiques qui restent chaudes. Pardon, mais sur ces quelques questions, je vais te chercher des poux dans la tête.

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 La Renaissance

Tu dis : « J’ai rattaché notre mouvement à ses racines très profondes : l’époque où l’obscurantisme religieux commence à desserrer ses mâchoires de fer et où émerge la Renaissance, et avec elle un désir de liberté de pensée et de liberté politique. »

Non ! Cette vision de la Renaissance relève d’une myopie qui a semblé être dans la nature des choses jusque vers le milieu du siècle dernier, quand on pouvait encore croire à une histoire de l’humanité unique et vectorielle, conduite par les nations « avancées ». C’est fini.

Ton évocation de « l’époque où… » ne fait état que d’un versant de l’aventure. L’époque en question, c’est-à-dire les XVe et XVIe siècles ouest-européens (espace-temps, déjà !) enfante Erasme, Copernic, Montaigne, Masaccio, Galilée, Léonard, Shakespeare, c’est vrai. Mais en annonçant que la planète ne ressemble pas à la description qu’en donnent la Bible ou le Coran, qu’elle est sphérique et visitable, « l’époque » où tu rattaches le « mouvement » lance aussi sur les mers Christophe Colomb, Hernan Cortès, les premiers vaisseaux négriers et le brutal assujettissement du monde par une poignée d’humains à peau claire. De ce côté là du monde, on pourrait tout aussi bien parler d’une « époque où la domination occidentale et la suprématie blanche commencent à resserrer leurs mâchoires de fer et où émergent les atteintes les plus sombres contre la liberté : esclavage, colonisation, génocides… »

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NIORT PASSE AUX TRANSPORTS GRATUITS, les grincheux résistent

Dans son édition du 1er septembre 2017, le quotidien Le Monde évoque l’entrée de l’agglomération de Niort dans le petit club des quelques collectivités françaises qui ont adopté la gratuité des transports publics urbains. Titre : « Niort devient la plus grosse agglomération à proposer la gratuité des transports en commun ». Plusieurs paragraphes de cet article plutôt factuel sont consacrés aux réactions hostiles de « la communauté (?) des spécialistes et des professionnels du transport public ». Ces réactions publiées sans commentaire méritent qu’on s’y arrête. Elles disent beaucoup sur les automatismes marchands qui dans les dernières décennies ont éberlué les esprits au point qu’on les présente désormais comme d’indubitables évidences.

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Le weed-end du 1er septembre 2017, l’accès aux bus de Niort devienne gratuits pour tous

L’article du Monde : http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/09/01/niort-devient-la-plus-grosse-agglomeration-a-proposer-la-gratuite-des-transports-en-commun_5179360_3234.html

Première affirmation : « Les pères la rigueur rappellent que la gratuité n’existe pas ». Eric Béziat, l’auteur de l’article, marque une certaine distance avec cet aphorisme libéral en accolant l’image du père fouettard aux opposants à la mesure, mais il choisit néanmoins, comme spontanément, de confirmer leur diagnostic. En effet, si les rigoureux « rappellent que la gratuité n’existe pas », c’est que cette inexistence est non pas une affirmation discutable, mais un fait avéré et qu’il suffit de le « rappeler » aux oublieux. Question : lorsqu’en 1881 la République des Jules institue l’école gratuite, ses initiateurs et ceux qui les ont élus en partie pour ça ont-ils la naïveté de penser que cette gratuité n’a pas un coût ? Jules Ferry est-il un dangereux utopiste de l’ultra-gauche ?

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(3) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? De quoi l’Amérique de Trump est-elle le tesson ?

La menace proférée par Donald Trump tout au long de sa campagne présidentielle, faire sortir les Etats-Unis de l’accord universel de Paris sur le climat, alimentait tantôt l’incrédulité – il n’osera pas –, tantôt l’effroi devant la catastrophe contenue dans l’annonce : effondrement du château de cartes contractuel construit sur le donnant-donnant et la concurrence des égoïsmes, explosion subséquente des émissions de carbone par une humanité incapable de s’unir pour survivre. Il osa. Et beaucoup estiment aujourd’hui que les perspectives de l’accord, même lesté d’un sérieux problème, en ressortent plutôt consolidées. Je reprends ici cette hypothèse, au moins à titre heuristique. Elle aide à poursuivre, dans ce troisième « épisode », l’enquête sur les conditions dans lesquelles l’action politique consciente peut être efficace, enquête engagée à partir du paradoxe qui conduit l’alternatif grec Alexis Tsipras et le social-libéral Emmanuel Macron à s’engager dans des logiques de soumission à l’ordre économique en dépit de programmes et de convictions contraires.

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L’annonce par Donald Trump qu’il retirait les USA des accords de Paris sur le climat s’est accompagnée d’étranges glissements de terrains. On a vu la convergence inédite entre des ensembles politiques très hétérogènes : l’Union européenne, terre-mère de l’empire occidental ; la République de l’Inde, qui connut une colonisation classique et brutale ; la République populaire de Chine, pays aujourd’hui nominativement communiste, régulièrement harponné durant les deux derniers siècles par des prédateurs extérieurs – guerre de l’opium, concessions occidentales, invasion japonaise – sans être jamais totalement assujetti. Comme si de rien n’était, ces trois puissances à l’organisation politique, aux fondations civilisationnelles et à l’histoire identitaire si différentes, ont ensemble renvoyé à sa gonflette carbonée le pays le plus riche et le plus armé de la planète, navire amiral de la domination occidentale et du capitalisme mondial. Il était frappant de constater combien, face à la prégnance de l’intérêt général climatique, la représentation du réel, le réel lui-même se recalaient, combien apparaissait « naturelle » cette rencontre inédite, post-impériale, post-moderne, combien elle était comme lavée par l’urgence des habituelles leçons de morale et de progrès toujours si pesantes dans les relations dites « Nord-Sud ». Une évidence jusque là brouillée s’imposait à l’occasion de cet événement paradoxal : une planète multipolaire polarisée au moins sur ce point par le souci de l’intérêt général était donc possible.

Dans le même mouvement, un autre étrange déplacement s’est opéré au cœur du pouvoir capitaliste. Lire la suite

GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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(2) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – Quoi après la fin de l’histoire unique ?

 

Macron consentant, Tsipras réticent prennent ou prendront l’un et l’autre des mesures dictées par l’ordre actuel des choses. Mélenchon, si sa France insoumise l’avait emportée, aurait été confronté à la même poix. Cela signifie-t-il que l’action politique transformatrice est vouée à l’échec et à la dépression ? Après « Le discours que n’a pas prononcé Jean-Luc Mélenchon » et une première réflexion sur l’étrange paradoxe qui rapproche le président français et le premier ministre grec (également dans ce blog), en voici une nouvelle étape. Objectif : débroussailler nos esprits de représentations périmées qui entravent l’efficacité de l’action politique émancipatrice.
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Nos esprits sont hantés par l’idée qu’il existerait « une » histoire,   vecteur unique tendu vers le progrès, parfois cahotant, chaotique, mais gradué et lisible. Les institutions engendrées par l’histoire politique de l’Occident – l’Etat territorial administré, puis l’Etat-Nation, puis l’Etat représentatif assimilé à « la » démocratie – seraient la forme accomplie du gouvernement des sociétés, quelles qu’elles soient, où qu’elles vivent. L’emprise progressive de la pensée déductive, analytique, rationaliste à qui l’on doit l’extraordinaire essor des sciences et des techniques impulsé depuis cinq siècles dans un affrontement victorieux avec les croyances en place tracerait « le » vecteur progressif de la connaissance. L’efficacité économique pensée comme la capacité à accumuler le plus possible de richesses marchandes et le plus rapidement possible, l’obsession de cette croissance-là électrisée par l’appétit sans fin d’un consumérisme universellement répandu et savamment encouragé seraient l’ultime barème « sérieux » des politiques publiques.

Même la (re)production du champ symbolique, et tout ce qui s’est représenté dans l’histoire unique sous le paradigme de l’art, n’échappe pas à cette vectorisation. Lire la suite

(1) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – l’hypothèse de l’entrelacs

Elu sur des options analogues à celles de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Tsipras, le premier ministre grec, a néanmoins pris à contrecœur de nombreuses mesures d’austérité frappant les plus fragiles. Convaincu que le marché et le capitalisme sont la forme normale d’une activité économique efficace, le président français Emmanuel Macron n’imagine pourtant pas proposer la privatisation de la sécurité sociale et affirme vouloir défendre l’école publique. Comment fonctionnent ces contraintes des profondeurs capables d’infléchir des vœux politiques affirmés. Pour ceux qui, comme moi, souhaitent agir sans attendre, agir efficacement contre l’infléchissement libéraliste[1] qu’annonce le programme du nouveau président français, il faut prendre au sérieux le travail immédiatement possible sur ce qu’on nomme usuellement « le rapport de force », terminologie que je crois inappropriée et vis-à-vis de laquelle j’esquisse ici « l’hypothèse de l’entrelacs ». Avec l’espoir de contribuer à donner des mots et à rendre des forces à l’action.

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Alexis Tsipras partage à peu près les options de Jean-Luc Mélenchon. On les a souvent comparés. « Tsipras, le Mélenchon grec ». « Mélenchon, le Tsipras français ». Tsipras conduit le gouvernement de la Grèce au nom du peuple grec qui l’a choisi par deux fois. Acceptons le postulat que l’homme est sincère, convaincu des idées sur lesquelles il a été porté à la tête du gouvernement, qu’il a le sens des responsabilités que lui confère le suffrage universel, responsabilités par rapport à l’histoire de son pays, à la survie de son peuple, par rapport aux options politiques sur lesquelles il a recueilli l’adhésion de la majorité. Le corollaire en est que la politique concrète qu’il applique aujourd’hui, si différente de celle espérée, si cruelle parfois pour les pauvres, ne « représente » ni son intime sentiment, ni les vœux de ses électeurs, mais un empêchement en partie externe sur lequel la volonté politique et l’assentiment majoritaire du peuple ont assurément de l’effet, mais insuffisant.

La pensée et le vocabulaire politiques usuels dans ces situations évoquent le « rapport de forces », en l’occurrence un rapport de forces contraire aux vœux du peuple grec et que son choix électoral n’est pas parvenu à renverser. Je pense que la notion de rapport de forces, emprunté à la physique, est à peu près utilisable pour décrire et analyser des conflit sociaux « simples », par exemple une grève, mais comporte une faiblesse qui souvent gène l’action quand il s’élargit à l’histoire des sociétés. Lire la suite