(3) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? De quoi l’Amérique de Trump est-elle le tesson ?

La menace proférée par Donald Trump tout au long de sa campagne présidentielle, faire sortir les Etats-Unis de l’accord universel de Paris sur le climat, alimentait tantôt l’incrédulité – il n’osera pas –, tantôt l’effroi devant la catastrophe contenue dans l’annonce : effondrement du château de cartes contractuel construit sur le donnant-donnant et la concurrence des égoïsmes, explosion subséquente des émissions de carbone par une humanité incapable de s’unir pour survivre. Il osa. Et beaucoup estiment aujourd’hui que les perspectives de l’accord, même lesté d’un sérieux problème, en ressortent plutôt consolidées. Je reprends ici cette hypothèse, au moins à titre heuristique. Elle aide à poursuivre, dans ce troisième « épisode », l’enquête sur les conditions dans lesquelles l’action politique consciente peut être efficace, enquête engagée à partir du paradoxe qui conduit l’alternatif grec Alexis Tsipras et le social-libéral Emmanuel Macron à s’engager dans des logiques de soumission à l’ordre économique en dépit de programmes et de convictions contraires.

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L’annonce par Donald Trump qu’il retirait les USA des accords de Paris sur le climat s’est accompagnée d’étranges glissements de terrains. On a vu la convergence inédite entre des ensembles politiques très hétérogènes : l’Union européenne, terre-mère de l’empire occidental ; la République de l’Inde, qui connut une colonisation classique et brutale ; la République populaire de Chine, pays aujourd’hui nominativement communiste, régulièrement harponné durant les deux derniers siècles par des prédateurs extérieurs – guerre de l’opium, concessions occidentales, invasion japonaise – sans être jamais totalement assujetti. Comme si de rien n’était, ces trois puissances à l’organisation politique, aux fondations civilisationnelles et à l’histoire identitaire si différentes, ont ensemble renvoyé à sa gonflette carbonée le pays le plus riche et le plus armé de la planète, navire amiral de la domination occidentale et du capitalisme mondial. Il était frappant de constater combien, face à la prégnance de l’intérêt général climatique, la représentation du réel, le réel lui-même se recalaient, combien apparaissait « naturelle » cette rencontre inédite, post-impériale, post-moderne, combien elle était comme lavée par l’urgence des habituelles leçons de morale et de progrès toujours si pesantes dans les relations dites « Nord-Sud ». Une évidence jusque là brouillée s’imposait à l’occasion de cet événement paradoxal : une planète multipolaire polarisée au moins sur ce point par le souci de l’intérêt général était donc possible.

Dans le même mouvement, un autre étrange déplacement s’est opéré au cœur du pouvoir capitaliste. Lire la suite

GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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(2) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – Quoi après la fin de l’histoire unique ?

 

Macron consentant, Tsipras réticent prennent ou prendront l’un et l’autre des mesures dictées par l’ordre actuel des choses. Mélenchon, si sa France insoumise l’avait emportée, aurait été confronté à la même poix. Cela signifie-t-il que l’action politique transformatrice est vouée à l’échec et à la dépression ? Après « Le discours que n’a pas prononcé Jean-Luc Mélenchon » et une première réflexion sur l’étrange paradoxe qui rapproche le président français et le premier ministre grec (également dans ce blog), en voici une nouvelle étape. Objectif : débroussailler nos esprits de représentations périmées qui entravent l’efficacité de l’action politique émancipatrice.
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Nos esprits sont hantés par l’idée qu’il existerait « une » histoire,   vecteur unique tendu vers le progrès, parfois cahotant, chaotique, mais gradué et lisible. Les institutions engendrées par l’histoire politique de l’Occident – l’Etat territorial administré, puis l’Etat-Nation, puis l’Etat représentatif assimilé à « la » démocratie – seraient la forme accomplie du gouvernement des sociétés, quelles qu’elles soient, où qu’elles vivent. L’emprise progressive de la pensée déductive, analytique, rationaliste à qui l’on doit l’extraordinaire essor des sciences et des techniques impulsé depuis cinq siècles dans un affrontement victorieux avec les croyances en place tracerait « le » vecteur progressif de la connaissance. L’efficacité économique pensée comme la capacité à accumuler le plus possible de richesses marchandes et le plus rapidement possible, l’obsession de cette croissance-là électrisée par l’appétit sans fin d’un consumérisme universellement répandu et savamment encouragé seraient l’ultime barème « sérieux » des politiques publiques.

Même la (re)production du champ symbolique, et tout ce qui s’est représenté dans l’histoire unique sous le paradigme de l’art, n’échappe pas à cette vectorisation. Lire la suite

(1) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – l’hypothèse de l’entrelacs

Elu sur des options analogues à celles de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Tsipras, le premier ministre grec, a néanmoins pris à contrecœur de nombreuses mesures d’austérité frappant les plus fragiles. Convaincu que le marché et le capitalisme sont la forme normale d’une activité économique efficace, le président français Emmanuel Macron n’imagine pourtant pas proposer la privatisation de la sécurité sociale et affirme vouloir défendre l’école publique. Comment fonctionnent ces contraintes des profondeurs capables d’infléchir des vœux politiques affirmés. Pour ceux qui, comme moi, souhaitent agir sans attendre, agir efficacement contre l’infléchissement libéraliste[1] qu’annonce le programme du nouveau président français, il faut prendre au sérieux le travail immédiatement possible sur ce qu’on nomme usuellement « le rapport de force », terminologie que je crois inappropriée et vis-à-vis de laquelle j’esquisse ici « l’hypothèse de l’entrelacs ». Avec l’espoir de contribuer à donner des mots et à rendre des forces à l’action.

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Alexis Tsipras partage à peu près les options de Jean-Luc Mélenchon. On les a souvent comparés. « Tsipras, le Mélenchon grec ». « Mélenchon, le Tsipras français ». Tsipras conduit le gouvernement de la Grèce au nom du peuple grec qui l’a choisi par deux fois. Acceptons le postulat que l’homme est sincère, convaincu des idées sur lesquelles il a été porté à la tête du gouvernement, qu’il a le sens des responsabilités que lui confère le suffrage universel, responsabilités par rapport à l’histoire de son pays, à la survie de son peuple, par rapport aux options politiques sur lesquelles il a recueilli l’adhésion de la majorité. Le corollaire en est que la politique concrète qu’il applique aujourd’hui, si différente de celle espérée, si cruelle parfois pour les pauvres, ne « représente » ni son intime sentiment, ni les vœux de ses électeurs, mais un empêchement en partie externe sur lequel la volonté politique et l’assentiment majoritaire du peuple ont assurément de l’effet, mais insuffisant.

La pensée et le vocabulaire politiques usuels dans ces situations évoquent le « rapport de forces », en l’occurrence un rapport de forces contraire aux vœux du peuple grec et que son choix électoral n’est pas parvenu à renverser. Je pense que la notion de rapport de forces, emprunté à la physique, est à peu près utilisable pour décrire et analyser des conflit sociaux « simples », par exemple une grève, mais comporte une faiblesse qui souvent gène l’action quand il s’élargit à l’histoire des sociétés. Lire la suite

LE DISCOURS QUE N’A PAS PRONONCE JEAN-LUC MELENCHON

23 avril 2017. Premier tour de l’élection présidentielle qui portera Emmanuel Macron à la tête de l’Etat. J’ai personnellement voté avec le courant de la France insoumise pour Jean-Luc Mélenchon. Cette force alternative atteint presque 20 % des voix, une progression saisissante. Mais, après une longue attente, Jean-Luc Mélenchon fait une curieuse déclaration. Dépité, amer, proche de contester les résultats annoncés, il assume le risque de ne pas appeler à donner le plus faible score possible au Front National, qualifié pour le second tour, en usant du seul bulletin encore à disposition et qui porte le nom d’Emmanuel Macron. Il n’indique pas même ce que lui fera. Durant plusieurs jours et malgré la gravité de l’enjeu, il se mure dans le silence. Ce choix dépressif n’était pas le seul possible. La petite fiction politique proposée ici en imagine un autre. Pour alimenter un débat qui survit à l’élection.

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Chers compatriotes, chères sœurs et frères qui ne partagez pas notre nationalité mais contribuez éminemment par votre travail au bien être de notre pays,

Si vous me voyez devant vous si détendu, presque joyeux, c’est parce que ce scrutin porte quatre bonnes nouvelles. La première excellente nouvelle – permettez-moi de m’en considérer comme partie prenante – est très inattendue si l’on se place seulement quelques semaines en arrière : la claire contestation de l’ordre capitaliste retrouve sur mon nom une position équivalente à celle de la droite classique et très supérieure à celle du parti socialiste. Je ne vous infligerai pas le pensum de détailler les chiffres, mais allez voir, vous découvrirez que dans beaucoup de collectivités, la France insoumise fait la course en tête ; c’est donc possible. Deuxième excellente nouvelle : le Front National de Marine Le Pen, qu’on annonçait en première place depuis plus d’un an, est significativement dépassée par un candidat dont on sait que je ne partage pas les options, mais qui a participé comme moi à des gouvernements socialistes et fait partie de ce qu’il est convenu d’appeler « l’arc républicain ». Troisième bonne nouvelle, le nouveau cours du monde a bousculé les deux anciens partis qui se pensaient inamovibles et nous contraignaient à l’éternelle répétition du même. Quatrième bonne nouvelle, beaucoup de nos compatriotes de droite ont déserté leur candidat naturel pour des convictions morales qui les honorent et qui honorent notre peuple.

Je suis déçu, je ne vous le cache pas, de ne pas être au second tour. Il s’en est fallu de peu. Lire la suite

DANSE CONTEMPORAINE, QUESTIONS D’AFRIQUE

Le samedi 18 mars 2017, le château de Morsang-sur-Orge et le petit théâtre de l’Arlequin réunissent quelques grands noms de la danse africaine d’aujourd’hui sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie  (Val-de-Marne) pour un colloque dansé sur le thème « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». On me demande d’introduire ce colloque par une réflexion sur les enjeux civilisationnels qui se cachent sous cet intitulé et que je crois majeurs. Le texte qui suit développe les idées exprimées lors de cette intervention. 

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Qudus Onikeku (Nigeria) et Tidiani Ndiaye (Mali) dans la pièce We almost forgot

Les deux termes de l’expression « danse contemporaine » sont pris dans une troublante ambivalence.

« Contemporain », qui dans le sens courant suggère une simple simultanéité dans le présent, englobe ici une période, longue période, de l’art chorégraphique occidental, celle qui succède à la danse « moderne », qui elle même a pris la suite de la danse « classique ». Pour approcher ce que suggère cette périodisation, le mot clé est l’adjectif « moderne », un terme gorgé de sens et d’idéologie, ici clairement affecté à une période passée, dépassée, remplacée. Si on en cherche le nerf au delà de son usage commun ou des classifications parfois changeantes des historiens, l’adjectif « moderne » qualifie un dessein politique et civilisationnel intrinsèquement progressif né à la fin du XVe siècle européen et qui se représente sous la forme d’un vecteur allant du moins au plus, des automatismes de l’enfance à l’autonomie de l’âge adulte, de la domination par la nature à la domination sur la nature, du règne de la dogmatique religieuse à celui de la raison, du figé au nouveau. C’est dans ce sens daté et situé que ce terme sera ici employé. Lire la suite

CRIMES COLONIAUX – Le discours que n’a pas prononcé Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a récemment porté une claire condamnation de la colonisation. Sa déclaration, bienvenue sur le fond, a provoqué une polémique qui l’a conduit à répondre à ses contradicteurs de façon quelque peu confuse et mélodramatique – « Je vous ai compris et je vous aime ! » – ce que j’ai regretté car ce sujet crucial nécessite précision et pédagogie. Je me suis donc une nouvelle fois risqué à écrire un « discours que n’a pas prononcé », comme je l’avais déjà fait avec deux autres attribués à Laurent Gbagbo, puis à François Hollande et qu’on peut lire dans ce blog. Je précise que, si j’ai apprécié la fermeté anti-coloniale d’Emmanuel Macron, je suis en désaccord avec son orientation politique globale favorable au libéralisme.

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« Chers compatriotes,

« On m’a reproché ma claire condamnation de la colonisation exprimée dans l’émotion de mon voyage en Algérie, pays voisin dont sont issus tant de nos concitoyens et avec lequel nous avons un intérêt évident à construire une amitié sans arrière pensée. Je revendique cette condamnation sans détour au nom du bon vieux principe moral qui veut qu’on ne fasse pas à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse à nous même.

« Il est arrivé à la France, au long de son histoire séculaire, d’être militairement envahie et occupée. Elle n’a pas aimé. Jeanne d’Arc guerroyant contre les Anglais et les Alsaciens de 1870 annexés par l’empire allemand, les héros de Valmy, Jean Moulin ou Missak Manouchian en témoignent pour les générations qui leur ont succédé. La colonisation, comme toute conquête militaire d’un territoire étranger, contrevient sans contestation possible au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Lire la suite

ESPACE LIBRE – réflexion sur l’art dans la rue

 

La Fédération nationale des arts de la rue publie un « Manifeste pour la création artistique dans l’espace public ». Cet organisme m’a demandé un texte, que je mets ici à disposition de celles et ceux que ce sujet intéresse. J’y croise mes réflexions sur la gratuité, sur l’univers marchand et sur l’art autour d’une urgence : maintenir l’existence et le fonctionnement propre d’espaces qui n’appartiennent pas à quelqu’un mais à tous, y faire vivre en commun des moments d’imaginaire partageables sans ticket. J’espère que cette lecture incitera ceux qui y auront trouvé du plaisir à acquérir un document très suggestif qui intègre de nombreuses contributions.

Le libre accès à l’espace public – sa gratuité – est intimement lié à une caractéristique fondamentale de l’être humain : nous sommes des êtres sociaux. Certes, nous avons tous une vie privée et besoin pour la conduire d’espace privé. Besoin d’un chez-soi. Mais avec la même urgence, il nous faut des espaces communs, ne serait-ce que pour aller d’un chez-soi à un autre. Les deux types d’espaces ont chacun des fonctions propres, des joies et des peines imprégnées de leur poésie propre. Cette dualité s’est naturalisée dans nos imaginaires. Nous trouvons spontanément normal de payer un loyer pour aller de la chambre au salon et de déambuler sans péage dans les rues de nos villes.

Ça peut parfois grincer

Il y a aussi des « parties communes » dans les immeubles privés, lieux de passage qui sont régis par des « règlements de copropriété ».

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LE PARLEMENT DES MOTS 1er épisode au Cameroun

Des Etats, des institutions, une « démocratie », des rites administratifs qui ne s’enracinent pas ? Bien des observateurs constatent combien la greffe de l’histoire politique occidentale peine à prendre sur les sociétés africaines. Comment en serait-il autrement ? A moins de partager la naïve croyance selon laquelle l’Occident constituerait l’unique vecteur du progrès humain, la seule référence de l’organisation sociale, on peut se douter que le copier-coller institutionnel ne suffira pas à donner aux peuples africains les formes de leur vie démocratique et de l’efficacité politique. Le Parlement des mots est fondé sur l’idée qu’en interrogeant la distance entre les termes officiels (en langues officielles, c’est-à-dire européennes) et la désignation des réalités politiques et sociales dans les langues africaines, des pistes de réflexion vont s’ouvrir. J’en ai proposé le principe aux promoteurs du Festival International de Bogso-Eséka (FIBE), au Cameroun. Banco ! Premier épisode du 4 au 12 novembre 2016 en préfiguration du FIBE 2017.

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Plusieurs journaux camerounais ont annoncé le Parlement des mots. Ici, l’analyse du Quotidien de l’économie

Regards interrogatifs et perplexes

L’idée du Parlement des mots est née d’une expérience répétée. Au Mali où je réside régulièrement, j’ai pris l’habitude de me livrer à un petit jeu : demander à des partenaires de conversation comment ils traduisent dans leur langue maternelle, souvent le bamanan kan (bambara) que je parle un peu, des notions régulièrement employées en français, langue officielle, et qui structurent le discours politique : citoyen, citoyenneté, ethnie, corruption, liberté, Etat… La réaction la plus fréquente est un regard interrogatif, perplexe, puis après réflexion l’énumération de termes qui rejoignent approximativement la notion française sans jamais la recouvrir.

« Ethnie », mot fantôme ?

Ainsi, le concept d’ethnie, notion obsessionnelle dans les commentaires politiques et sociologiques de l’Occident, n’a pas d’équivalent en bamanan kan. Lire la suite

LA GRATUITE, UNE TENSION VERS L’EMANCIPATION

Je retrouve inopinément, publié sur le site « A l’encontre » des Cahiers la Brêche (alencontre.org) ce texte sur la façon dont la gratuité est susceptible de tirer les esprits et l’organisation sociale vers l’émancipation, l’autonomie, la désinfantilisation, le bon usage de l’existence et des biens qu’elle nous présente. C’est la retranscription d’une conférence donnée à l’Université populaire d’Aubagne en 2015. Même si ces propos retranscrits sentent encore l’oralité (ce n’est pas nécessairement une tare !) et comportent des redites par rapport à d’autres textes déjà publiés ici sur des sujets analogues, je l’ajoute à cet archivage public. J’espère que ce sera utile à ceux qui suivent cette question si suggestive.
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Le pimpant tramway gratuit d’Aubagne, décoré par le peintre Hervé Di Rosa après un long travail de création développé avec les enfants de la cité provençale.

La question de la gratuité se pose aujourd’hui dans une situation relativement nouvelle et banalisée qui tient à l’évolution de notre société depuis une trentaine d’années : le système marchand a pris une puissance hégémonique sur l’ensemble des activités économiques de la planète. De ce fait, la perception que l’on a de la richesse, des biens produits par notre activité, est comme «obnubilée» par cette représentation marchande.

Pour le Centre national des Arts de la rue à Marseille, Lieux Publics, j’avais réalisé un travail sur la gratuité de cette forme d’activité artistique, par nature gratuite puisqu’elle se place dans l’espace public où les gens viennent en libre accès. Etant allé voir Marylise Le Branchu, alors députée-maire de Morlaix, en Bretagne [puis ministre de la Décentralisation, de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat de 2012 à février 2016], où a lieu un festival des arts de la rue, je lui ai exposé la raison de ma présence, et elle m’a tout de suite interrompu : «Vous partez très mal parce que rien n’est gratuit».

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REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite

AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

Mars 2017, le Festival d’Avignon annonce le focus « africain » de sa prochaine édition. Trois importantes signatures de la danse contemporaine, un spectacle de musique et de danse sur le génocide rwandais, des chanteurs connus. C’est bien et les artistes retenus méritent amplement l’honneur qui leur est fait. Allez-les voir ! Cependant, enchâssées dans les pompes de la prestigieuse manifestation, ces quelques pépites ne rendent pas compte du bouillonnement qu’on voit en Afrique aujourd’hui. Le théâtre est inexplicablement absent de cette programmation, le théâtre d’autodérision notamment, si important dans le relèvement de ce continent humilié devenu champion toute catégorie dans l’art de se placer au dessus de lui-même en riant de soi. Comme s’il était admis de pleurer sur les malheurs de l’Afrique, qui méritent la compassion autant que tout autres, mais déplacé de se moquer avec elle des vices qu’elle exorcise ainsi. Comme si l’Afrique était sans mots pour se dire. Et puis, depuis quelques années, je vois au Mali, en Centrafrique, au Cameroun des spectacles de diffusion internationale attirer un public massif, jeune, populaire quand on prend la peine d’ouvrir ses conditions d’accès. Il y avait là une grande leçon à travailler, à retenir du théâtre africain, une leçon salutaire et urgente pour la vie théâtrale française dont la base sociale et générationnelle rétrécit de façon préoccupante . Tout laisse craindre que transplantées dans les rites du in, les belles oeuvres retenues restent globalement réservées aux propriétaires de la haute culture, pour des raisons qui ne tiennent pas à leur valeur intrinsèques, mais aux raisons évoquées dans ce texte écrit l’an dernier, publié depuis par les Cahiers Jean Vilar, et dont les interrogations me semblent être toujours d’actualité.

Texte de 2016 – « Révolution », « grands changements », « forces collectives », « vent de l’histoire »… Les deux phrases par lesquelles Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, introduit la 70e édition de la grande manifestation théâtrale ne manquent pas d’invocations à la transformation de la société. Désespérant d’un personnel politique réduit aux « manigances politiciennes » et qui « n’a plus à cœur que ses privilèges de classe », le metteur en scène fait appel à l’art. Il écrit notamment : « C’est au théâtre que nous préservons les forces vives du changement à l’échelle de l’individu. Face au désespoir du politique, le théâtre invente un espoir politique qui n’est pas que symbolique mais exemplaire, emblématique, incarné, nécessaire. »

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Loin de la cour d’honneur, dans Bangui brisée par la guerre, le quartier de Kolongo plage se rassemble autour de la scène, s’interroge, vibre ensemble, conjure le crépitement des armes. Urgence de l’art vivant. Des regards qui sont une pressante invitation à reconstruire la fonction politique du théâtre. Même en Avignon. (photo Pascale Gaby)

Toute personne qui a le privilège de fréquenter les théâtres et de s’y sentir à l’aise partagera beaucoup de ce qu’écrit Olivier Py dans son éditorial. J’en suis. Oui, l’élargissement de l’imaginaire habite nécessairement l’ouverture émancipatrice de l’histoire humaine. Il est son oxygène. Oui, le théâtre est un des pôles où cette ouverture se joue. Oui, l’anémie croissante des politiques culturelles publiques indique un essoufflement des perspectives politiques.

Mais le vibrant exposé ne vient pas seul. Il s’accompagne aussi de tarifs – 38 € pour le public « normal », 15 € pour les moins de 18 ans – et d’une avalanche de logos indiquant l’implication du politique de droite et de gauche dans l’existence du festival sans considération de manigances politiciennes. Signature : Ministère de la Culture et de la Communication, Ville d’Avignon, Communauté d’agglomération du Grand Avignon, Département de Vaucluse, Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Sans parler des puissances économiques qui suivent le cortège… Comment interpréter le grand écart entre l’élan révolutionnaire censé définir l’esprit de la manifestation et les circonstances concrètes qui l’enchâssent dans une réalité sociale et politique si éloignée de l’intention. Lire la suite

POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

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Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ? Lire la suite

POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

 

Publié en 1995, réédité très augmenté en 2006, mon essai « Pour la gratuité » reparaît dans la collection poche des éditions de l’Eclat et sera disponible en librairie à partir du 31 mars 2016. Cette réédition inclut une postface intitulée « La marchandise humaine ». Elle reprend partiellement un texte publié dans ce blog sous ce titre et prononcé en 2010 à l’occasion d’un colloque du CREDIMI sur le thème « Droit et marchandisation ». Voici en apéritif cette postface qui met en perspective l’ultime forme de marchandisation que fut la traite négrière et établit ainsi la jonction entre deux de mes champs d’action et de réflexion : le dépassement du règne de l’argent ; le passage à un monde multipolaire et équilibré où la domination occidentale ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire.  

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L’enfer est une plage de sable fin baignée par la mer bleue. Au large, un trois-mâts. Une chaloupe s’en détache, gorgée d’hommes à peau noire. Semaine après semaine se joue là un des épisodes les plus accomplis de la férocité humaine, l’immémoriale tragédie qui conduit la progéniture d’Adam et Eve à profaner la Création1 où elle figure, dit-on, « l’image de Dieu », à déshumaniser d’autres humains, à s’y essayer, à n’y jamais parvenir, à s’y acharner sans fin, férocement. Là, sous le ciel muet des Tropiques, la recette consiste à faire comme si « l’image de Dieu » pouvait être réduite à la condition des choses inertes qu’on achète et qu’on vend, des outils qu’on manipule et qu’on remise. Tâche impossible. L’humain n’est pas une chose, il a des yeux, une voix. Il n’est pas inerte, il regarde et chante. Il rétablit sans cesse, par la voix, par le regard, par les poings l’indestructible lien qui fait de son bourreau son semblable. Le bourreau le sait, s’en exaspère. Le bourreau martèle et martèle l’indestructible lien. Sans succès, sauf d’ajouter l’enfer à la Création.

La déshumanisation, cette entreprise proprement satanique au sens précis que les religions du livre donnent à la figure de Satan, a pris et prend de multiples visages chaque fois atrocement singuliers. Ici, dans la Caraïbe vidée par génocide de ses premiers habitants, la profanation consiste à transformer des humains en objets désingularisés, en valeurs marchandes évaluables sur la même échelle que les balles de cotons ou les tonneaux de sucre, évalués par un simple signe arithmétique, jouets offerts au bon plaisir du consommateur final. Marchandise.

À n’y jamais parvenir.

À s’y acharner. Lire la suite

CONTRÔLES AU FACIES : LE COUP DES ETOILES

En 1979, l’exaspération républicaine contre les contrôles au faciès dans le métro parisien déclenche une réaction pleine de panache : des centaines de citoyennes et de citoyens arborent une étoile verte à cinq branches avec l’inscription : »Halte aux contrôles d’identité racistes ». Aujourd’hui, l’Etat les justifie dans une stupéfiante déclaration adressée à la Cour de cassation. On fait quoi ?

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Le numéro d’avril 1979 du mensuel du MRAP Droit et Liberté rend compte de la conférence de presse qui annonce la campagne des étoiles vertes.

Condamné par la justice pour « faute lourde » à la suite de contrôles policiers ciblés sur les Noirs et les Arabes comme on en voit chaque jour pour la honte de notre République, l’Etat décide de se pourvoir en cassation, contre l’avis exprès de sa ministre de la Justice qui est alors Mme Christiane Taubira. L’argumentaire développé contre le jugement de la cour d’appel est écrit dans le style ampoulé et confus de ceux qui préparent un coup fourré : «Les réquisitions du parquet entendaient que soient réalisés des contrôles d’identité pour rechercher et poursuivre, en particulier, les infractions à la législation sur les étrangers. La cour d’appel ne pouvait alors dire que les services de police judiciaire avaient commis une faute lourde établie par le contrôle […] de la seule population dont il apparaissait qu’elle pouvait être étrangère, sans rechercher si ce contrôle n’était pas justifié par l’objet de la réquisition en exécution de laquelle il était réalisé.» En clair, comme les Noirs et les Arabes n’ont pas le physique de bons Français, il est légitime de les considérer comme des immigrés présumés suspects d’infractions à la législation qui régit les étrangers. La déchéance de nationalité par anticipation ?

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