CORRESPONDANCE AVEC LUCIEN SEVE – Evidemment, il y aura un hic…

23 mars 2020. La France est sous confinement. Covid 19.  Le virus emporte le philosophe communiste Lucien Sève, 93 ans. Tristesse. C’était un homme vrai. Me reviennent nos échanges passionnés après la parution, en 1995 de mon essai Pour la gratuité, réflexion sur les voies d’une transformation sociale accomplie mais non totalitaire.  Dans un nouvel ouvrage alors titré Le travail de fraternité, je reprends cette problématique, mais autour cette fois des oppressions identitaires. J’envoie le manuscrit à Lucien. Il le lit. S’ensuit un échange épistolaire chaleureux et stimulant qui me conduit à écrire un long Addendum sur la théorie marxiste de l’Etat. Le livre parait en 1997 sous un titre modifié : Héritiers de Caïn – Identité, fraternité, pouvoir (La Dispute). Il inclut la correspondance avec Lucien et l’addendum dont cette correspondance fut la génitrice. En sous-texte les tiraillements et les polémiques qui travaillent le mouvement communiste de l’époque, partagé entre fidélité à la doctrine et naufrage du « modèle » qui s’en recommandait. En hommage au penseur disparu et en témoignage d’une époque envolée, je publie ici cette correspondance qui montre je crois comment se forment les idées, entre étau du réel et liberté des perspectives, entre travail solitaire et confrontations ici fraternelles. Adieu Lucien. Tu nous laisses beaucoup.

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Lucien Sève

 

Le 8 juillet 1996

Cher Jean-Louis,

Grand merci de m’avoir envoyé ton Travail de fraternité[1].

J’ai lu. C’est superbe – avec des pages hautement émouvantes comme celle sur les Antillais, ou jubilatoirement féroces, par exemple sur les mannequins de la pub télévisée. Mais il ne s’agit pas que de « beaux passages », l’ensemble suscite ma chaude adhésion. C’est Pour la gratuité[2] en plus ample, plus stimulant encore. Je ne te cache pas mon enthousiasme.

Évidemment, il y aura un hic : l’idée qui anime tout le texte et que thématise la dernière partie, selon laquelle le communisme est d’une certaine façon « déjà là » – de sorte que la faute sans doute majeure de toute une tradition marxiste, toute une politique communiste a été dans l’oubli de ce« déjà là », de sa « mise en culture », comme condition première de la transformation sociale. J’adhère essentiellement à cette idée, j’y vois même l’une des clés d’une authentique stratégie « révolutionnaire » d’aujourd’hui. Mais il faut bien mesurer tout ce qu’elle bouscule, et qui n’appartient pas qu’à l’histoire. Imputation de « réformisme» à prévoir absolument…

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UN ENFANT ESCLAVE NOUS APPREND A LIRE

Vers 1818. Frederick nait sous le statut légal de marchandise dans une plantation du Maryland (USA). A 12 ans, il passe d’un propriétaire à un autre, de la plantation à la grande ville. Dans un récit saisissant, il décrit comment encore enfant nait en lui le désir de lire, le chaos intellectuel et affectif dans lequel ce chemin à haut risque pour un enfant esclave prend néanmoins son essor et comment sa liberté intérieure puis sa liberté tout court s’enracinent dans cette aventure qui pour lui dépasse de beaucoup les simples mouvements de l’âme. C’est la première fois que je publie dans ce blog un texte que je n’ai pas écrit. Je le fais à l’occasion d’un événement culturel à forte portée émancipatrice : le lancement de l’éditeur numérique africain BiBook[1]. Le livre des Mémoires de Frederick Douglass – un texte fondateur pour la nation américaine, pour l’Afrique et sa diaspora, pour nous tous – est offert avec quatre autres ouvrages[2] en même temps que l’application BiBook, elle même gratuite. A lire sur son téléphone ou sur sa tablette. Rien ne dit mieux que ce texte intense et profond l’urgence de rompre les déséquilibres issus de siècles de domination dans l’accès à la lecture et aux connaissances qui passent par elle. Lisez ces souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un enfant d’homme  que les esclavagistes imaginent (en vain) pouvoir réduire à l’inertie des marchandises. Gratuit sur BiBook. 

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Frederick Douglass 1818 – 1895

‘ »Ma nouvelle maîtresse montra qu’elle était en vérité tout ce qu’elle m’avait semblé être, lorsque je l’avais vue pour la première fois à la porte, — une femme douée du cœur le plus bienveillant, et des sentiments les plus beaux. Elle n’avait jamais eu d’esclave soumis à son autorité, et avant son mariage, elle avait dû à son travail ses moyens d’existence. Elle avait appris le métier de tisserand, et, par suite de son application constante, elle s’était préservée en grande partie des effets dégradants de la misère. J’étais tout à fait surpris de sa bonté. Je ne savais comment me conduire envers elle. Elle ne ressemblait en rien à aucune autre femme blanche que j’eusse jamais vue. Je ne pouvais m’approcher d’elle, comme j’avais l’habitude de m’approcher des autres dames de sa couleur. Les connaissances que j’avais acquises dès l’enfance, étaient complètement déplacées auprès d’elle. Une conduite servile, qualité ordinairement si agréable dans un esclave, ne lui convenait pas. Ce n’était pas le moyen de gagner sa faveur ; elle en paraissait toute troublée. Si un esclave la regardait en face, elle ne voyait dans cette action ni impudence ni impolitesse de sa part. Sa présence rassurait l’esclave le plus bas, et nul ne la quittait sans se trouver plus heureux de l’avoir vue. Son visage était animé de sourires célestes, sa voix était douce comme une musique tranquille.

Hélas ! ce bon cœur ne devait pas rester longtemps tel qu’il était. Elle tenait déjà dans ses mains le poison fatal d’un pouvoir sans responsabilité. Peu à peu l’œuvre infernale commença. Lire la suite

Guerre au Sahel – SORTIR DE L’IMPUISSANCE

La convocation à Pau par Emmanuel Macron de cinq chefs d’Etat du Sahel disait de façon presque caricaturale les dysfonctionnements historiques qui plombent la construction d’une alliance efficace entre les peuples concernés, peuple français, peuples du Sahel. Imagine-t-on le président malien convoquant le président français et ses homologues d’Afrique sahélienne à Aguelhoc[1] pour faire le point sur la protection notoirement accordée par la France aux visées séparatistes de certains groupes touareg[2] ? J’ai le sentiment que cet épisode des relations franco-africaines est un événement où se percutent beaucoup des entraves qui bloquent la situation et provoquent un lourd sentiment d’impuissance.

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Victimes nigériennes (à gauche) et françaises (à droite) du conflit sahélien.

 

Côté français, « l’invitation » disait ce qu’elle avait à dire et qui n’était pas à dire, qui fait inutilement durer un autre temps. Persistance obstinée des automatismes impériaux. Côté africain, elle venait dans un contexte de décomposition avancée des pouvoirs publics et de défaites militaires successives qui rendait malaisé, pour les chefs convoqués, d’y parler avec autorité.

Brouillages historiques

Embrouillamini également chez les peuples concernés. La France, « l’idée France » provoque en Afrique, au Mali en tout cas, un sourd ressentiment qu’on peut comprendre. La forme même du sommet avorté de Pau a été vécue comme une insulte. Il est juste que le chef des armées françaises demande de ne pas laisser calomnier les jeunes soldats qui exposent leur vie dans les combats du Sahel. Mais la forme choisie disait trop qui est maître du jeu. Lire la suite

CONVERGENCE DES LUTTES ? Et si ce slogan était une impasse ?

 

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Celles et ceux qui, comme moi, ont leur généalogie politique et idéologique dans le mouvement ouvrier d’Occident version communiste vibrent comme naturellement au slogan qui appelle à la « convergence des luttes ». Mais dans l’actuelle confusion des repères et des perspectives, est-il toujours pertinent ?

 

 

 

D’abord le mot « luttes ». Cet automatisme verbal n’est-il pas suspect ? Le terme est brutalement binaire. Je lutte contre toi. Je te mets les épaules à terre. Ou toi. Je l’emporte sur toi ou tu l’emportes sur moi. Dans le champ social et politique, l’issue de ce qui est placé sous la dénomination de « lutte » est rarement aussi simple. Sans doute jamais. La Révolution d’octobre l’a emporté sur la tyrannie de l’argent. A-t-elle abolit la tyrannie ?

« Lutte » est aussi l’enfant d’une métaphorisation viriliste et guerrière de l’action politique – combat, conquête, stratégie, renversement, coup d’Etat –, un imaginaire tout à fait légitime (les mâles forment presque la moitié de la population humaine), mais obstinément unilatéral.

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ALTERNATIVE EN MIETTES, MIETTES D’ALTERNATIVES

Texte inspiré par les mouvements de colère sociale de l’année 2019

« Ça va pas ». « On veut plus ». « J’te crois pas ». « Pourquoi t’as plus que moi ? » Ces affects hantent ce qu’on entend aux ronds-points tiquetés de jaune, sur les plateaux télé, dans les discours revendicatifs, à l’occasion des négociations salariales, lors des reportages sur les manifestations de rue ou les blocages d’autoroutes. Le contenu de ce qui ne va pas, de ce qu’on veut en plus, les raisons de l’effondrement de la confiance, l’identité de celles et ceux qui ont cet en plus qu’on reluque sont flous. Ils sont souvent contradictoires, pro et anti glyphosate, révoltés fiscaux et défenseurs du service public, zadistes contre ouvriers de la construction réunis dans des colères qui ont un air de famille, qui parfois appellent même à la « convergence des luttes », dont l’issue presque inévitable est la rancœur.

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  • On veut plus
  • J’ai ça pour toi !
  • C’est des miettes.
  • Y’a rien d’autre.
  • J’te crois pas !
  • Alors faudrait changer de système. Tu proposes quoi ?
  • Essaye pas de m’enfumer !

« On n’y comprend plus rien ». Les débris de pensée que sèment ces bégaiements sont inaptes à faire sens, à symboliser une alternative capable de rassembler des forces sur une perspective partagée.

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DESUNIVERSALISER L’ETAT – « Privé » et « public » vus d’Afrique

Traditionnellement, la gauche européenne oppose « le privé » et « le public ». « Le public » est associé à l’Etat et aux collectivités « publiques » avec une zone flou, le monde dit « de l’économie sociale ». « Le privé » est ce qui fonctionne sous le régime de la propriété à la romaine : droit d’user, d’abuser et de tirer profit d’un bien censé nous appartenir en propre. « Le public » aurait comme parrain l’Etat. La tension entre « le privé » et « le public » est au coeur des stratégies développées par les forces politiques anti-capitalistes : nationalisations, services publics, régulation étatique, etc. Ces stratégies s’accompagnent d’une perspective paradoxale, un doute libertaire vis-à-vis des pouvoirs « publics » qui interroge la nature même de tutelles placée « au dessus » de la société pour en assurer le gouvernement. L’échec du tout-Etat mis en oeuvre dans les pays se recommandant du communisme, les tyrannies qu’il a provoqué, ont rebattu les cartes. Le très actif comité d’Espaces Marx-Aquitaine a décidé de faire de ces questions le coeur de ses 12e rencontres « Actualités de Marx et Nouvelles Pensées Critiques » qui se tiendront du 11 au 14 décembre 3019 à l’IEP (Sciences-Po Bordeaux, Campus Montesquieu à Pessac) sur le thème : « Etat et Transformation Sociale ». J’ai proposé d’y poser la question : Que se passe-t-il dans les situations de « privatisation » de l’Etat, comme c’est le cas lorsque la corruption y est endémique et généralisée, comme dans beaucoup de pays d’Afrique. Merci pour l’invitation et voici le propos que j’y exposerai.

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La caméra d’un jeune artiste malien interroge la trahison (djanfa) du pays par l’argent (wari). Pour visionner, cliquer sur l’image.

Universalité de l’Etat ?

Pour qu’un peuple de cette Terre soit représenté à l’ONU, il faut qu’il dispose d’un Etat. Les peuples soumis, quand ils se mettent en mouvement pour leur autonomie de gouvernement, revendiquent un Etat. Leur Indépendance se célèbre le jour où les symboles étatiques – armée nationale, hymne national, drapeau, chef de l’Etat – peuvent monter à la tribune, s’élever devant la tribune, défiler pour la tribune. L’Etat apparaît comme la forme naturelle, universelle du gouvernement des peuples, l’agent naturel de l’ordre public, le garant naturel, universel de la souveraineté.

Illusion d’optique

C’est une illusion d’optique. Le gouvernement des collectivités humaines par un appareil administré, éventuellement représentatif, sur un territoire délimité par des frontières géographiques n’est qu’une des formes par lesquelles les sociétés ont assuré et institué leur besoin supposé de tutelle organisatrice.

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LA RESISTIBLE PRIVATISATION DU LANGAGE

Longtemps, quand on écoutait une parole publique, on admettait au moins l’hypothèse qu’elle pût être « de bonne foi ». Cette hypothèse sans laquelle la construction d’un langage commun et l’élaboration d’un projet politique sont impossibles semble s’être dissoute. Le soupçon est général, systématique, systémique. Quelle opération de « com » peut-elle bien se dissimuler derrière l’annonce de telle mesure ? Il n’est pas anodin que le noble mot de communication, pourtant étymologiquement enraciné dans le « commun », ait pris le sens d’une arnaque par laquelle les phrases et les images cherchent à nous assujettir à l’intérêt privé d’autrui. C’est la fonction avouée du système publicitaire. Problème : nous faisons comme si, nous pensons comme s’il était devenu l’unique format des messages adressés à autrui. Ce qu’on nommait hier « les luttes » n’y échappent pas. On a le sentiment que chaque catégorie qui aujourd’hui « descend dans la rue » ne parle que pour elle-même, sans souci d’élaborer une parole commune. « Ça ne va pas ! » « On veut plus ! » Quelle issue politique ? Brouillard. D’ailleurs, qu’est-ce que cherche celle ou celui qui se risque à en proposer une ? Il y a dix ans, en préface à la deuxième édition de mon essai sur la gratuité (Pour la gratuité, éditions de l’Eclat, texte gratuitement disponible sur le net), je diagnostiquais une « privatisation du langage » potentiellement porteuse d’un « désastre anthropologique majeur ». Il y a des circonstances où on aimerait se tromper. Voici ce texte.

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Le langage réduit à la fonction d’appât ?

Les processus d’innovation culturelle – création artistique et littéraire, recherche scientifique, pensée théorique, inventions sociales – sont désormais placés sous l’hégémonie du capitalisme financier. C’est un bouleversement historique qui, sans qu’on y prenne garde, opère devant nous une sorte de privatisation du langage avec pour conséquence envisageable un désastre anthropologique majeur.

Fruit d’une élaboration collective qui s’est effectuée au cours de centaines de milliers d’années, le langage est l’oxygène de l’hominisation. Dans la période moderne et dans la sphère occidentale, son élargissement à travers l’innovation culturelle s’est longtemps effectué dans un rapport dialectique entre pouvoir politique et liberté des créateurs. Cette contradiction active était représentée sous la figure d’un affrontement entre deux vérités. Au nom de la raison physique, Galilée prétend que la Terre tourne autour du soleil. L’inquisition affirme le contraire au nom du livre saint. Molière pense que l’hypocrisie religieuse est une menace pour les individus et il écrit Tartuffe. Le roi pense que le respect des dévots est une garantie pour l’ordre public et il interdit Tartuffe.

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CULTURE, MONDIALITE, EMANCIPATION : en finir avec la Guerre de 500 ans

 

(Texte d’une conférence donnée dans le cadre d’une initiative de la Fondation Gabriel Péri et du Mouvement de la paix – sur la photo, monument à Solitude (1), héroïque résistante au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, figure emblématique du combat émancipateur des travailleurs et travailleuses de Guadeloupe placées sous régime esclavagiste).

Deux guerres du XXe siècle ont été qualifiées de guerres mondiales. Elles furent pourtant, pour l’essentiel, des guerres entre puissances industrielles et ne touchèrent les autres parties du monde que par ricochet, parce que les nations directement engagées dans le conflit exerçaient une tutelle sur la quasi-totalité des humains. La planète a connu ces cinq derniers siècles une guerre autrement plus longue, autrement plus mondiale, guerre d’une violence extrême qui est jusqu’à présent une guerre sans nom, ce qu’ici je baptise « Guerre de 500 ans ».

Ce conflit commence au 15e siècle et ses dernières secousses nous sont contemporaines. Il s’agit de la conquête du monde par quelques nations européennes, guerre qu’inaugure un événement inouï dans l’histoire de l’humanité, la destruction et l’engloutissement de civilisations entières – le fruit de l’humanité des habitants des Amériques avant leur « découverte » par l’Europe. Il n’existe pas d’autres exemples de civilisations anéanties par la force des armes.

La Guerre de 500 ans attaque ensuite et très vite les côtes africaines pour y prendre des centaines de milliers de captifs, les déporter, les mettre sur le marché et en exploiter la force de travail par une privation totale de liberté. Lire la suite

UN PRESIDENT AFRICAIN TROUVE LA SOLUTION A LA CRISE DES GILETS JAUNES

Petite fiction politique, comme ce blog a l’habitude d’en proposer. Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, Président de la République du Bwatabla a trouvé la solution pour sauver son collègue Emmanuel Macron de la révolte des gilets jaunes. Ce média est en mesure de dévoiler le contenu du message que l’Excellence vient d’envoyer à son homologue et espère qu’il éclairera le débat.   

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De Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, président de la République du Bwatabla

A son Excellence Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République Française

Votre Excellence, depuis des mois, le magistère que vous exercez sur la belle terre de France est encombré et sali par des manifestations de mécontents, une catégorie sociale dont je connais bien la mauvaise foi et les nuisances. Ils sont chez vous reconnaissables par le hideux gilet jaune qu’ils aiment à arborer. Chaque semaine, ils saccagent des hauts lieux de la culture et du commerce qui font l’attrait de votre pays et où j’ai moi-même, avec la Première Dame, souvent eu l’occasion de me rendre.

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HAPSATOU SY vs ERIC ZEMMOUR

Le 16 septembre dernier, dans l’émission « Les terriens du dimanche » diffusée par la chaîne C8, une vive et stupéfiante altercation oppose le polémiste Eric Zemmour et la chroniqueuse Hapsatou Sy. Depuis, Hapsatou Sy, blessée par les insultes publiques proférées contre elle, a pris le risque de publier sur facebook les moments les plus violents du débat, moments censurés par la chaîne du fait de leur outrance. Eric Zemmour, en chevalier Blanc d’une supposée pureté identitaire de notre pays déclare notamment à la jeune femme : « Votre prénom est une insulte à la France » et l’invite même à se métamorphoser en « Corinne ». A la date où est écrit ce texte, le post d’Hapsatou Sy a été vu 5,4 millions de fois, chiffre qui représente un douzième des Français, bébés compris, et il a généré 20 000 commentaires. La politique, la vraie, celle qui touche aux fondements de notre organisation sociale, resterait donc en débat ? Allons donc un peu plus loin…

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A voir Eric Zemmour se déchaîner face à la jeune femme amusée, puis médusée, le personnage apparaît sous deux versants. D’abord, le ridicule. Les propos et les « arguments » avancés par ce provocateur professionnel sont le plus souvent grotesques et ses clowneries verbales (pardon les clowns !) provoquent même l’hilarité de la jeune femme qu’il insulte. L’autre versant fait peur. Libérés par les venimeuses absurdités proférées par Zemmour, des centaines de racistes ont sans retenue déversé leur fiel sur Hapsatou, avec des réflexes et des expressions qui sont parfois le copier-coller de ceux qui s’abattirent naguère sur les Cohen ou les Lévi, doublés du sourd mépris dont se nourrirent les invasions coloniales. Les deux versants méritent d’être traités.

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AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

Je suis né dans un temps où ce qui est aujourd’hui la République du Mali était la colonie du Soudan Français. Dans mon petit monde bamakois où se côtoient tous les âges, les jeunes me brocardent et nous brocardent, nous les anciens, en nous afflublant du sobriquet de Soudanais. La moquerie, mais dans le respect. Jamais, au Mali, de plus jeunes ne me laissent porter le moindre fardeau. Ils m’interrogent. Ils m’écoutent. Ils me respectent. J’essaye de faire de même et je vois naître un nouveau monde. Tous les gens de mon âge ont fait l’expérience de caler devant une procédure informatique sur l’ordinateur ou le téléphone. Alors nous appelons un « enfant » et, le plus souvent, il nous dépanne en quelques secondes. Ces nouveaux langages sont comme leur langue maternelle. Pour ceux de mon âge, il nous faut les traduire. C’est possible, mais lent.

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L’acte héroïque de Mamoudou Gassama

Le Mali est un pays dont la moitié des habitants ont moins de 15 ans et les trois quarts moins de 30 ans. Leurs mains sont beaucoup plus habiles pour mettre en action le monde qui naît. Le temps est venu de passer la main.

La crise politique que connaît le pays est extrêmement menaçante par quelque bout qu’on la prenne. Le pouvoir rampant du fanatisme et du banditisme congèle toute possibilité de faire des projets et même d’ouvrir des écoles dans d’immenses parties du territoire. Une jeunesse innombrable et bouillonnante étouffe sous le couvercle d’une gérontocratie prête à acheter les consciences, à bloquer les talents, à s’accommoder de la division du pays, à substituer le profit des petits arrangements à l’effort des grandes perspectives.

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POLITIQUES DE L’EMERVEILLEMENT – Esthétique et stratégies des pouvoirs culturels

La question esthétique – qu’est-ce qui est pour moi beau ? – ne meurt pas. Sa survie est un enjeu et un signe encourageants, car dans un monde de l’accumulation où le jugement est dominé par les critères quantitatifs, il inscrit la contestation entêtée d’une expérience quotidienne et partagée qui est qualitative par nature. Certes, les maîtres de l’accumulation savent enrôler la petite flamme de l’émerveillement, lui trouver une fonction au service de la grande soupe de l’équivalent général money.  Mais l’éteindre, non. Je retrouve ce texte ancien. Il aborde la construction des politiques culturelles à partir de leur coeur de métier : les esthétiques. Un chapitre du débat sans fin entre pouvoirs et liberté.

Version 2

Barkoro, 2008 – vallée de l’Omo, Ethiopie                                                                                   Photo Gilles Perrin

 

1 – Le souci esthétique est universellement partagé

La politique artistique n’est pas d’abord une question administrative ou technique. Elle est un parti pris des citoyens sur la façon dont ils souhaitent donner des réponses collectives aux besoins esthétiques qui les travaillent. Tous sont traversés par des besoins esthétiques. Avec des moyens symboliques et matériels inégaux, tous portent attention à la forme de ce qu’ils disent ou écrivent, aux images qu’ils mettent au mur, à l’aspect de leur corps et de leur habillement, à la qualité des sons qu’ils écoutent, à l’architecture de leur habitation ou à l’urbanisme de leur rue, c’est à dire à ce que disent les innombrables signes qui constituent la place publique du langage dans son acception la plus large, à la qualité de ces signes. Cependant, l’universalité du souci esthétique émerge peu dans le discours politique. Le désir d’art est traité comme une affaire privée qu’on ne saurait traduire en revendication collective, ou alors comme un problème de consommation que l’audimat suffit à gérer convenablement. Les politiques culturelles sont le plus souvent des politiques corporatistes à destination des milieux culturels ou des politiques nationales d’influence et de prestige.

Il me semble qu’il faut aujourd’hui les frotter à nouveau à l’aspiration démocratique, en faire à nouveaux frais un objet de choix et d’action politiques, donc d’abord regarder ce qu’est vraiment le désir d’art, comment il apparaît concrètement dans la société et dans les cœurs.

2 – Trois grandes familles d’esthétiques

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LE RAPPORT QUE N’A PAS PRESENTE PHILIPPE MARTINEZ, secrétaire-général de la CGT

Politique fiction : face aux mouvements puissants et indécis de ce début mai 2018, Philippe Martinez propose, dans un rapport présenté à huis-clos aux cadres de la CGT, de revisiter en profondeur les objectifs et les modalités de l’action syndicale. Ce rapport imaginaire n’engage évidemment pas son auteur involontaire. Il est proposé à la réflexion, à la contradiction, à l’approfondissement, avec la conviction que dessiner clairement la perspective aide à l’efficacité de l’action. 

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Chers camarades,

J’ai sollicité cette réunion à huis clos avec le sentiment que la rénovation de l’action syndicale était une urgence, mais qu’elle remet en cause beaucoup de nos certitudes et nécessite une parole totalement libre. Voici donc un rapport dont je vous demande instamment qu’il ne fuite pas et reste entre nous, afin de ne pas interférer sur les mouvements sociaux en cours. Les idées que j’y exprime le sont à titre personnel et n’engagent pas notre organisation.

1 – Dissolution des articulations admises entre l’action sociale et l’action politique

Une nouvelle survenue en début d’année m’a donné le vertige. Le gouvernement grec conduit par Alexis Tsipras, chef de la gauche alternative, a décidé de limiter drastiquement le droit de grève. Mon trouble vient du fait que je n’ai aucune raison de douter de la sincérité des convictions politiques anticapitalistes du camarade Tsipras, convictions si proches des miennes. Or nous sommes engagés en France dans des grèves qui tomberaient vraisemblablement sous le coup de la nouvelle loi grecque. Cette situation parle d’une réalité que nous connaissons bien et que la CGT dénonce à jet continu : la suprématie de puissances privées et d’organismes pseudo-publics dégagés d’un vrai contrôle démocratique sur le pouvoir de nos Etats et la vie de nos sociétés. Mais dans ce cas, la question posée par les faits est brutale. Peut-on encore espérer que la victoire électorale de forces politiques proposant une politique alternative à l’ordre actuel puisse réellement modifier le cours des choses ? Nos formes de démocratie politiques sont-elles encore opérantes ? En bref, dans l’état actuel des rapports de force, Mélenchon pourrait-il faire globalement autre chose que Macron ? Lire la suite

VERS UNE SECURITE SOCIALE DU LOGEMENT ?

« Pour la gratuité du logement social », tel est le titre audacieux d’une tribune publiée le 12 avril 2001 par le quotidien L’Humanité et signée par des personnalités reconnues du mouvement social, au premier rang desquels le regretté Bernard Birsinger, alors maire de Bobigny. Ce texte, que j’avais contribué à écrire, appelait le débat. Il eut lieu, vif, contradictoire, et nous amena a affiner notre proposition qu’il aurait été plus juste de titrer « Pour de la gratuité dans le logement social ». Aujourd’hui, la brutalité du règne de la finance capitaliste sur le marché de l’immobilier joint à l’égoïsme indécent des ghettos pour riches casse notre société et ferme la perspective d’un chez soi à des millions de jeunes. Les élus des cités populaires enragent devant la forteresse d’un marché-roi qu’on nous présente comme indépassable. Certains démissionnent, vaincus par le découragement. Voici, telle quelle et pour mémoire, la tribune publiée par L’Humanité. J’y ajoute une sorte de synthèse des débats que j’avais écrite en tenant compte des avis échangés et avec le souci de rendre pensable et faisable une refonte complète de l’accès au logement : éco-propriété, sécurité sociale du logement, service public de l’habitat, coopératives de résidents. Juste quelques idées pour décongeler le débat…

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POUR LA GRATUITE DU LOGEMENT SOCIAL

L’Humanité 12 avril 2001 – Tribune libre

Au cours de son développement, la civilisation française a mis au point des dispositifs permettant l’accès gratuit ou quasi gratuit à des biens essentiels comme l’instruction publique, la santé ou les services proposés parce qu’on a longtemps appelé le  » communisme municipal « . Bien que ces conquêtes historiques comportent de graves imperfections renforcées par les inégalités qui subsistent, elles ont profondément adouci, solidarisé et humanisé la société. Elles ont aussi élevé le niveau moral et politique du pays. L’écrasante majorité des gens adhèrent au principe qu’en France, tout enfant doit avoir accès à l’instruction quel que soit le niveau de vie de ses parents, et que chacun doit pouvoir bénéficier des progrès de la médecine. Nous y voyons des pas importants en direction d’une société où nul ne pourrait être privé des biens qui assurent la satisfaction de ses besoins vitaux, où chacun y aurait un égal accès et où la prospérité serait au bénéfice de tous, objectif que nous appelons pour notre part le communisme.

Désormais, la gratuité de l’école ou les remboursements de la Sécurité sociale apparaissent au plus grand nombre comme des évidences. Il n’en a pas toujours été de même et il a fallu des circonstances historiques exceptionnelles – combats pour le rétablissement de la République, libération de la France du fascisme – pour que le mouvement de la société l’impose aux forces qui y étaient hostiles. Aujourd’hui encore, dans des pays comme les Etats-Unis, ou pour d’autres raisons dans les pays les plus pauvres, l’accès à ces biens est fonction des moyens financiers et de la position sociale des familles. On y meurt à la porte des pharmacies et les grands laboratoires privés mettent en procès ceux qui défendent le droit de la vie sur celui de l’argent.

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POLITIQUES CULTURELLES : LA PISTE « POESIE »

Sclérose des politiques culturelles ? Vampirisation marchande ? Epuisement des anciens paradigmes ? Et si la poésie avait déjà posé le pied dans les paysages inconnus de la post-modernité ? Je sors d’une réunion organisée par le collectif culture du Parti communiste français autour des politiques culturelles. Le PCF a joué un rôle historique important, appréciable et généralement apprécié dans la mise en place de services publics de la culture qui se sont sédimentés et comptent désormais dans ce qui fait la singularité française. Il souhaite aujourd’hui remettre sur le chantier ces questions de première importance pour tout être humain, espèce qui, dans l’ensemble, place les mouvements de la tête et du coeur au dessus des appels du ventre. Cette rencontre m’incite à mettre au pot cette réflexion sur la poésie, ou plutôt sur « l’économie » de la poésie, qui hantait déjà en 1995 la conclusion de mon ouvrage « Pour la gratuité »[1].

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Une image de Ne pas plier/Gérard Paris-Clavel

La vie culturelle et artistique est prise dans un paradoxe. D’un côté, elle est ou devrait être le lieu où les humains symbolisent le nouveau cycle historique planétaire, cycle encore imprédictible que l’indication sans contenu de « post-modernité » tente de désigner, craquement tellurique, faille sismique où se perdent les anciennes certitudes sans qu’on sache encore la destinée de cette subduction. La domination occidentale, « blanche », – et son brutal projet d’unification de l’humanité autour d’une histoire unique dont elle serait par nature la locomotive – a entamé sa désagrégation. Le rêve boulimique d’un progrès fondé sur l’accumulation sans fin menace non la planète, grosse monture très résistante, mais la survie du cavalier, nous. La financiarisation capitaliste de la production des biens qui nous sont nécessaires pour vivre et constituer la société fait des bulles qui sont des bombes. Les injustices vertigineuses, irréelles, qu’elle enfante ébranlent désormais le projet de se parler, de s’entendre, d’échanger, de partager, en bref de faire humanité.

Face à cet enjeu proprement inouï, les politiques culturelles semblent calcifiées, prises dans l’étau d’institutions publiques pensées dans et pour un autre temps, dans le presse citron du marché capitaliste et dans le corset de paradigmes enfantés par un hier déchu. Il y a pourtant un lutin qui semble avoir échappé à cette arthrose et être déjà passé de l’autre côté du miroir. Cet elfe a pour nom « poésie ». Un fanal pour penser la nécessaire, l’urgente refondation de notre vie culturelle ? Lire la suite