LA GRATUITE, UNE UTOPIE REALITAIRE

Texte publié par la revue Mouvements, dossier sur « Le nouvel esprit utopique », n° 45/46, mai/juin 2006

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Le marché capitaliste adore nous entendre gémir sur ses victoires, même lorsque la plainte s’entoure d’imprécations hostiles. Il est aux anges quand, médusés par sa puissance mais oublieux de la nôtre, nous lui offrons l’hommage de notre amertume désabusée. Or, placée tout à la fois dans notre présent et sur notre horizon, la gratuité porte un renversement possible du rapport de l’action politique à l’utopie.

Le marché nous obnubile et c’est normal. Il mord désormais sur tant d’espaces dont nous pensions qu’ils resteraient exceptés par nature de ses lois. Des expressions vécues naguère comme obscènes, impossibles, se sont benoîtement installées dans le langage courant : je suis sur le marché du travail, je vaux trente mille euros par an, il faut que j’apprenne à mieux me vendre… Et nous avons presque oublié qu’il y a seulement vingt cinq ans, les prononcer nous aurait fait expulser avec dégoût de toute honnête conversation. Alors le marché nous obnubile et c’est normal. Au point de penser qu’il règne absolument. Le marché mord chaque jour sur de nouveaux espaces. Cette morsure nous obnubile et nous incline à penser qu’il règne absolument.

Il ne règne pas absolument. D’un certain point de vue, malgré sa boulimie contemporaine et son obésité subséquente, on peut même dire qu’il est placé en marge de notre existence, en périphérie d’un axe vital qui n’est pas le marché, qui est le non-marchand, et singulièrement le gratuit. Lire la suite

2020, LA FIN DES FINS abolition de la propriété intellectuelle

 

A l’occasion des Rencontres européennes de l’Adami, texte publié par l’Adami et l’Irma dans l’ouvrage collectif « Artistes en 2020 »

Vœu pour 2020. On ne dit plus « diminution du temps de travail », mais « développement de la libre activité ». À une mesure sociale – soulager la fatigue du travailleur – s’est substitué un objectif politique, l’émancipation du temps humain. Il est vite apparu, mais les amoureux s’en doutaient déjà, que la part essentielle de l’existence ne pouvait ni se vendre, ni être déléguée au pouvoir d’un autre. 

C'est dans l'atmosphère proustienne du Grand Hôtel de Cabourg, le Balbec de La Recherche, que se sont tenues ces

C’est dans l’atmosphère proustienne du Grand Hôtel de Cabourg, le Balbec de La Recherche, que se sont tenues ces « Rencontres européennes de l’Adami ».

La fin de l’artiste

la fin des années 1940, un jeune homme établit son échoppe de photographe à Bamako, chef-lieu du Soudan français. Son nom est Seydou. Seydou Keïta. Il a bonne réputation, il se fait une clientèle. Notabilités polygames, jeunes zazous, anciens combattants, couples d’amoureux, les clients de Seydou Keïta, quand ils souhaitent se faire tirer le portrait, vont à l’échoppe du photographe, s’installent devant un fond choisi, clic clac merci Kodak et le tour est joué. Les images, les grandes images nées de ce petit commerce sont destinées aux murs des maisons de pisé, aux albums qu’on montre à la parentèle. Elles font du bien à l’œil de ceux qui les voient et qui sont tout-un-chacun.

Les années passent. Le XXe siècle s’épuise. En 1991, Françoise Huguier, photographe française reconnue, rencontre Seydou Keïta. Françoise Huguier a le regard suffisamment propre, suffisamment libre pour voir la puissance des clichés pris dans l’échoppe et c’est rare. « Curieux », « amusant », « sympathique », ça oui, ça on peut l’entendre. Mais s’affranchir du GPS mondain qui balise les jugements du pouvoir culturel occidental, prendre le risque de lier sa réputation à celle d’un photographe de quartier, c’est rare. Donc bravo ! Sauf qu’une histoire plus lourde et qui nous traverse tous va tordre sans retour possible la vérité de ce pur regard posé sur les portraits bamakois. Lire la suite