CENTRAFRIQUE : LES MOTS CONTRE LA MORT

Aliou, Lucien, Zénaba… La crise centrafricaine est ponctuée de tragédies qui placent chacun devant les enjeux essentiels de l’existence humaine. Elle porte à son paroxysme le défi de la reconstruction et de l’autonomie qui hante toute l’Afrique post-coloniale. Les questions spirituelles, morales, culturelles, politiques s’y enchevêtrent. Voici un récit qui dit beaucoup du pays que visite le pape François.

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Lucien Dambalé se tient souvent assis dans le calme fraternel de la Tuilotte, petit café excepté des violences et situé au cœur de l’Alliance française de Bangui. Je l’y croise régulièrement lors de mes séjours dans la capitale centrafricaine. Le vieil homme ne paye pas de mine, mais c’est un trésor vivant. Dans une République centrafricaine déchiquetée par la haine et la méfiance, la mémoire, qui rassemble, s’est comme évaporée. Pas la mémoire de Lucien. Elle réunit et conserve notamment d’innombrables contes[1] que les enfants appellent en criant « mbayé…é, mbayé…é », une histoire, une histoire ! Lucien est un des derniers chrétiens à habiter encore le KM5, quartier où vivent retranchés la plupart des musulmans banguissois. Il y a quelques jours, une rumeur vient déchirer le calme de la Tuilotte : Lucien a été tué. Lire la suite

THEATRE ET TENSION – créer dans Bangui sous couvre-feu

30 octobre 2015. Toute la journée, le tournoiement des hélicoptères et le crépitement épisodique des armes à feu ont rappelé à qui aurait voulu s’en évader les atroces règlements de compte qui secouent la capitale centrafricaine. L’Alliance française de Bangui décide d’y montrer malgré tout, à 16h, « La soupe de Sidonie »[1], spectacle inspiré d’une pièce de kotèba[2] créé il y a dix ans par la compagnie malienne BlonBa[3].

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L’acteur qui joue le rôle principal –celui d’un chef de famille musulman rêveur et désabusé – est chrétien. Il vit non loin du quartier de Fatima où, ce jour-là, se concentrent les événements meurtriers qui opposent des protagonistes des deux confessions. Il laisse dans les coulisses le téléphone qui le relie à sa famille restée là-bas, entre sur scène. Comme on dit au théâtre, il n’est pas tout à fait là. Le texte s’évapore, revient. Le jeu prend néanmoins. Il prend avec le public, très « mis en jeu » comme le veut la lignée théâtrale du kotèba, mais beaucoup de spectateurs gardent leur portable en main, vibreur aux aguets. Lire la suite

A MES AMIS DE BANGUI

En Centrafrique, les défis historiques devant lesquels se trouve placée l’Afrique post coloniale sont comme portés à incandescence. Par où saisir l’explosion qui secoue à nouveau ce pays ? Je m’y suis rendu deux fois dans les six derniers mois pour y faire du théâtre. Je ne sais pas si ce que j’en raconte ici peut être utile. Mais cette expérience fut tellement intense que je m’y risque. 

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Depuis mai dernier, les nouvelles de Bangui ne sont plus pour moi un chapitre désincarné dans la rubrique des violences absurdes qu’égraine la presse d’actualités, mais des visages, des amis, des projets, des menaces, des miracles aussi… Avec la fière équipe bamakoise de BlonBa, nous étions partis là-bas, à l’invitation de l’Alliance française, pour y faire du théâtre. Nous avons joué successivement à Km 5, quartier réputé musulman, zone de fracture, puis à Fatima, dans la cour d’une école catholique qui servait aussi de camp pour les déplacés, puis à Kolongo plage, ruine bucolique en surplomb de l’Oubangui qu’entoure une zone industrielle dévastée, puis devant l’église Saint-Paul et le squelette d’une basilique inachevée.

Km 5. Nous jouons à 15h. Déconseillé la nuit. Deux heures avant la représentation, un meurtre a eu lieu à quelques centaines de mètres. Lire la suite