LA GRATUITE DES ARTS DE LA RUE – Une inspiration pour penser la vie culturelle ?

Lieux publics, le Centre national des arts de la rue à Marseille, m’avait confié il y a près de 15 ans une enquête sur la gratuité des arts de la rue que j’avais réalisée avec Fabrice Manuel, alors administrateur de Lieux Publics. Le 19 mars 2019, le POP MIND  m’a invité à intervenir sur le thème « Gratuité et culture, une façon de mieux résister au capitalisme ? ». A cette occasion, et quoique le sujet proposé par le POP MIND soit plus large que le seul champs des arts de la rue, je mets ici à disposition du matériau pour la réflexion. 1/ Le texte d’un débat organisé lors d’un colloque  organisé par les organisateurs du Festival d’arts de la rue de Sotteville-lès-Rouen (16 et 15 novembre 2005). 2/ Le texte du rapport d’enquête remis à Lieux publics.

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Jean-Louis Sagot-Duvauroux, interviewé par Claudine Dussollier – Sotteville-lès-Rouen, 2005

CD : Sur quels principes s’est construite l’étude que tu as conduite avec Fabrice Manuel pour Lieux Publics sur la gratuité des arts de la rue.

JLSD. : C’est un travail à plusieurs entrées. D’abord une entrée pluridisciplinaire, avec des angles de vue différents sur un sujet lui-même polysémique. Nous avons eu le concours d’un économiste, d’un juriste, d’un psychanalyste, d’une administratrice du ministère de la culture, d’un plasticien engagé dans les actions pour la gratuité. C’était aussi l’occasion de faire une relecture de l’histoire des Arts de la rue. Pour cela, nous avons rencontré de nombreux artistes représentant un peu toutes les strates de cette histoire. Et enfin, nous avons longuement interrogé des élus concernés. La gratuité est apparue comme un fil particulièrement intéressant pour comprendre l’évolution du secteur, et aussi celle de la société.

CD : Comment les artistes de rue parlent-ils de la gratuité ?

JLSD. : Ça a beaucoup bougé entre les pionniers et les équipes qui émergent aujourd’hui. Au départ, la gratuité est consubstantielle à un acte artistique qui se revendique comme politique, à des spectacles qui sont aussi des manifestes par rapport au théâtre en salle et par rapport à l’espace public. La gratuité est alors présentée comme un moyen de sortir des codes et des castes de la salle. Elle engage un point de vue sur ce que doit être l’espace public. Lire la suite

POTENTIEL DEMOCRATIQUE DE L’ART CONTEMPORAIN L’expérience du Mac Val

 » Les gens du peuple n’ont pas de goût. La preuve : ils n’ont pas de toiles de maîtres dans leur salon « . Cette ironique provocation attribuée sous diverses formes à Coluche nous rappelle que l’art peut être dérivé vers d’autres usages que l’agrandissement des âmes, par exemple la spéculation financière. En 2015, dix ans après l’ouverture du Musée d’art contemporain du Val de Marne (Mac Val), ses responsables me demandent d’écrire un texte sur cette expérience insolite : un musée pour un art réputé « élitiste » au coeur d’une ville emblématique de la France populaire. Je m’y promène. Je constate qu’en dépit des liturgies de l’art en partie maintenues, ce simple déplacement fait apparaître les potentialités démocratiques d’oeuvres nées dans ce qu’on nomme les temps « contemporains », désignation approximative d’une certaine rupture avec les temps « modernes ». Je retrouve ce texte et le publie ici, y compris dans ses considérations « institutionnelles », car ce qu’il décrit – la naissance et l’expérience du MacVal – me semble être la trace d’une transition bienvenue vers l’au delà de la modernité impériale dont traite beaucoup des réflexions publiées dans ce blog.

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Jesus Rafael Soto, pénétrable jaune dit « les spaghettis »

Il arrive que certaines œuvres majeures soient avalées par la nuit d’un coffre-fort. Ce placement, cet emplacement en protège la valeur spéculative, et pourtant, dans l’obscène obscurité de ces oubliettes, elles sont réduites à rien. Rien de ce pour quoi l’imagination de l’artiste les a enfantés. Rien de l’enchantement des cœurs auquel elles pouvaient prétendre. Il y a aussi des expériences inverses.

Le Mac Val, musée d’art contemporain situé à Vitry-sur-Seine, s’est développée dans le mouvement d’une toute autre histoire. En 1793, le « Muséum central des arts de la République » ouvre ses portes dans la grande galerie du palais du Louvre. La riche collection royale, rebaptisée « nationale » par la Révolution française, est mise à disposition des artistes qui veulent s’exercer à la peinture. Chaque dimanche, gratuitement, le tout venant peut alimenter son imagination et son goût aux mêmes sources que le ci-devant roi de France. Une particularité juridique arrache ces œuvres aux lois du marché. La loi les rend « inaliénables ». Impossible de les vendre ou de les acheter. Interdit à jamais de reprivatiser ces biens devenus « nationaux ». Du point de vue marchand, La Joconde ne vaut plus rien. Du point de vue de l’âme humaine, elle accède à l’inégalable dignité de ce qui est « sans prix ». Le rayonnement de la France doit beaucoup à cette histoire d’égalité.

On dit du Val-de-Marne qu’il est un département populaire, un territoire majoritairement peuplé de « gens du peuple » qui en effet n’ont généralement pas de toiles de maîtres sur leurs murs. Lire la suite