POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

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Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ? Lire la suite

LA FRONTIERE DE LA GRATUITE

Texte publié par la revue Le Passant ordinaire, n° 40-41, mai-septembre 2002
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La gratuité entretient une relation intime avec l’histoire des utopies d’émancipation humaine. D’une certaine manière, la gratuité constitue l’utopie de l’émancipation, reprise notamment par les communistes ou les anarchistes des XIXe et XXe siècles, cette société imaginaire où tous les biens dont l’homme a besoin pour vivre sont produits à suffisance et gratuitement délivrés : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Or la gratuité n’est pas une fantaisie de l’imagination. Elle existe bel et bien dans la vie sociale comme dans l’expérience individuelle. Il y a, me semble-t-il, des leçons à en tirer.

Tout d’abord, parce que le terme de gratuité est très polysémique et très attaqué par l’actuelle progression des représentations marchandes, quelques précisions. Le fait qu’un bien ait un coût, c’est-à-dire qu’il ait été produit par du travail vendu, n’empêche pas qu’il puisse être gratuit. Est gratuit ce que je peux m’approprier de droit, en raison de ce que je suis. Exemple : Je suis un bipède ambulant. Quoi que j’aie en poche, je puis vagabonder dans le bois de Vincennes. Lire la suite

LA GRATUITE, UNE UTOPIE REALITAIRE

Texte publié par la revue Mouvements, dossier sur « Le nouvel esprit utopique », n° 45/46, mai/juin 2006

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Le marché capitaliste adore nous entendre gémir sur ses victoires, même lorsque la plainte s’entoure d’imprécations hostiles. Il est aux anges quand, médusés par sa puissance mais oublieux de la nôtre, nous lui offrons l’hommage de notre amertume désabusée. Or, placée tout à la fois dans notre présent et sur notre horizon, la gratuité porte un renversement possible du rapport de l’action politique à l’utopie.

Le marché nous obnubile et c’est normal. Il mord désormais sur tant d’espaces dont nous pensions qu’ils resteraient exceptés par nature de ses lois. Des expressions vécues naguère comme obscènes, impossibles, se sont benoîtement installées dans le langage courant : je suis sur le marché du travail, je vaux trente mille euros par an, il faut que j’apprenne à mieux me vendre… Et nous avons presque oublié qu’il y a seulement vingt cinq ans, les prononcer nous aurait fait expulser avec dégoût de toute honnête conversation. Alors le marché nous obnubile et c’est normal. Au point de penser qu’il règne absolument. Le marché mord chaque jour sur de nouveaux espaces. Cette morsure nous obnubile et nous incline à penser qu’il règne absolument.

Il ne règne pas absolument. D’un certain point de vue, malgré sa boulimie contemporaine et son obésité subséquente, on peut même dire qu’il est placé en marge de notre existence, en périphérie d’un axe vital qui n’est pas le marché, qui est le non-marchand, et singulièrement le gratuit. Lire la suite