DANSE CONTEMPORAINE, QUESTIONS D’AFRIQUE

Le samedi 18 mars 2017, le château de Morsang-sur-Orge et le petit théâtre de l’Arlequin réunissent quelques grands noms de la danse africaine d’aujourd’hui sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie  (Val-de-Marne) pour un colloque dansé sur le thème « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». On me demande d’introduire ce colloque par une réflexion sur les enjeux civilisationnels qui se cachent sous cet intitulé et que je crois majeurs. Le texte qui suit développe les idées exprimées lors de cette intervention. 

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Qudus Onikeku (Nigeria) et Tidiani Ndiaye (Mali) dans la pièce We almost forgot

Les deux termes de l’expression « danse contemporaine » sont pris dans une troublante ambivalence.

« Contemporain », qui dans le sens courant suggère une simple simultanéité dans le présent, englobe ici une période, longue période, de l’art chorégraphique occidental, celle qui succède à la danse « moderne », qui elle même a pris la suite de la danse « classique ». Pour approcher ce que suggère cette périodisation, le mot clé est l’adjectif « moderne », un terme gorgé de sens et d’idéologie, ici clairement affecté à une période passée, dépassée, remplacée. Si on en cherche le nerf au delà de son usage commun ou des classifications parfois changeantes des historiens, l’adjectif « moderne » qualifie un dessein politique et civilisationnel intrinsèquement progressif né à la fin du XVe siècle européen et qui se représente sous la forme d’un vecteur allant du moins au plus, des automatismes de l’enfance à l’autonomie de l’âge adulte, de la domination par la nature à la domination sur la nature, du règne de la dogmatique religieuse à celui de la raison, du figé au nouveau. C’est dans ce sens daté et situé que ce terme sera ici employé. Lire la suite

MOTS D’AFRIQUE AU FEU DE L’EMANCIPATION

Durant la deuxième semaine de novembre 2016 s’est tenu à Eséka, au Cameroun, la session inaugurale du Parlement des mots, une initiative qui est appelée à se développer dans ce pays et ailleurs en Afrique. Un comité scientifique de haute volée a permis de donner une puissante intensité intellectuelle à ces cinq jours d’échange et de réflexion. On m’avait aussi fait l’honneur de m’y inclure, en dépit de mon ignorance de l’univers bassa, mais pour partager ma réflexion née notamment de ma longue fréquentation du Mali.

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Les langues et l’univers symbolique propre des sociétés africaines ont été profondément dévalorisés, délégitimés par la domination coloniale et post-coloniale. L’usage commun des langues officielles (celles des anciens colonisateurs, de l’école, de l’Etat) rétrogradent spontanément les « institutions » endogènes au rang de « traditions », voire de « coutumes », la « campagne » devient « brousse », les « langues » se font « dialectes », voire « patois ». Beaucoup de notions liées à ce qu’on a coutume de désigner par modernité sont purement et simplement empruntées aux langues européennes. Cette dépression linguistique crée un assèchement de la vitalité des langues africaines et une perte de fécondité pour l’univers symbolique qu’elles représentent. Cela freine par la même occasion l’appropriation subjective d’aspects essentiels de la vie sociale, notamment ce que désigne le vocabulaire politique, généralement emprunté aux langues coloniales et que le peuple vit comme un verbiage manipulateur et creux. C’est dans cette « ambiance » qu’un président de la République française s’est cru autorisé à faire la leçon à des étudiants dakarois en les invitant à enfin « entrer dans l’histoire ». Lire la suite

LA GRATUITE, UNE TENSION VERS L’EMANCIPATION

Je retrouve inopinément, publié sur le site « A l’encontre » des Cahiers la Brêche (alencontre.org) ce texte sur la façon dont la gratuité est susceptible de tirer les esprits et l’organisation sociale vers l’émancipation, l’autonomie, la désinfantilisation, le bon usage de l’existence et des biens qu’elle nous présente. C’est la retranscription d’une conférence donnée à l’Université populaire d’Aubagne en 2015. Même si ces propos retranscrits sentent encore l’oralité (ce n’est pas nécessairement une tare !) et comportent des redites par rapport à d’autres textes déjà publiés ici sur des sujets analogues, je l’ajoute à cet archivage public. J’espère que ce sera utile à ceux qui suivent cette question si suggestive.
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Le pimpant tramway gratuit d’Aubagne, décoré par le peintre Hervé Di Rosa après un long travail de création développé avec les enfants de la cité provençale.

La question de la gratuité se pose aujourd’hui dans une situation relativement nouvelle et banalisée qui tient à l’évolution de notre société depuis une trentaine d’années : le système marchand a pris une puissance hégémonique sur l’ensemble des activités économiques de la planète. De ce fait, la perception que l’on a de la richesse, des biens produits par notre activité, est comme «obnubilée» par cette représentation marchande.

Pour le Centre national des Arts de la rue à Marseille, Lieux Publics, j’avais réalisé un travail sur la gratuité de cette forme d’activité artistique, par nature gratuite puisqu’elle se place dans l’espace public où les gens viennent en libre accès. Etant allé voir Marylise Le Branchu, alors députée-maire de Morlaix, en Bretagne [puis ministre de la Décentralisation, de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat de 2012 à février 2016], où a lieu un festival des arts de la rue, je lui ai exposé la raison de ma présence, et elle m’a tout de suite interrompu : «Vous partez très mal parce que rien n’est gratuit».

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PETITES VISITES CHEZ J. CHRIST

 

Je retrouve ce « feuilleton » publié à partir de Noël 2000 dans le quotidien communiste L’Humanité. Il interroge le lien très ambivalent entre croyances et foi, entre idéologies et engagement politique. Cette réflexion sur la vie spirituelle s’adresse autant à ceux qui croient dans l’existence de puissances surnaturelles qu’à ceux, dont je suis, pour qui les figures religieuses sont lues de façon métaphoriques. J’espère qu’elle parlera aux croyants – chrétiens, juifs, musulmans…  – comme aux autres. J’espère aussi qu’elle sera un ferment de tolérance active, de communion dans l’engagement pour l’émancipation humaine, de partage sans sectarisme de « biens communs de l’humanité » historiquement portés par les religions, mais qui en excèdent les frontières. Merci au journal de Jean Jaurès d’avoir publié pendant onze semaines cet plongée un peu insolite dans l’univers de l’Evangile et de ses suites. 

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Le pouvoir religieux, la force des armes et le pouvoir politique condamnent Jésus à mort. Pourquoi ?

1 – Le sexe d’une femme

Pour passer ensemble au troisième millénaire de l’ère chrétienne

Jésus est mort sous le règne de l’empereur romain Tibère, et ceux qui l’entouraient l’ont néanmoins proclamé vivant. La chose est relativement banale. L’Evangile lui même nous relate plusieurs cas de résurrections historiquement anodines. Ce qui l’est moins, c’est l’influence qu’exercent pour des millénaires les « raisons » de cette foi. Et ce que ces « raisons » sont devenues dans les mots et dans les croyances, c’est à dire dans les rapports de force idéologiques, c’est à dire aussi dans les conflits de l’empereur de Rome avec les « hérésies » populaires, ou dans la Bible obsessionelle du Tea party… Car cette histoire nous en apprend toujours beaucoup. Premier épisode de l’enquête.

C’est l’histoire d’une femme qui est exclue de toute vie sociale à cause d’une infirmité sexuelle. Elle a depuis douze ans des pertes de sang continuelles, et la loi religieuse de son peuple – le peuple juif – l’exclut à cause de ça : « Quand une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle sera sept jours dans l’impureté de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir /…/ Lire la suite

POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

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Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ? Lire la suite

LA FRONTIERE DE LA GRATUITE

Texte publié par la revue Le Passant ordinaire, n° 40-41, mai-septembre 2002
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La gratuité entretient une relation intime avec l’histoire des utopies d’émancipation humaine. D’une certaine manière, la gratuité constitue l’utopie de l’émancipation, reprise notamment par les communistes ou les anarchistes des XIXe et XXe siècles, cette société imaginaire où tous les biens dont l’homme a besoin pour vivre sont produits à suffisance et gratuitement délivrés : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Or la gratuité n’est pas une fantaisie de l’imagination. Elle existe bel et bien dans la vie sociale comme dans l’expérience individuelle. Il y a, me semble-t-il, des leçons à en tirer.

Tout d’abord, parce que le terme de gratuité est très polysémique et très attaqué par l’actuelle progression des représentations marchandes, quelques précisions. Le fait qu’un bien ait un coût, c’est-à-dire qu’il ait été produit par du travail vendu, n’empêche pas qu’il puisse être gratuit. Est gratuit ce que je peux m’approprier de droit, en raison de ce que je suis. Exemple : Je suis un bipède ambulant. Quoi que j’aie en poche, je puis vagabonder dans le bois de Vincennes. Lire la suite

LE POUVOIR DES DOMINEES

Texte d’une conférence donnée dans le cadre du séminaire « Le pouvoir a-t-il un sexe », publié en 2012 dans les « Actes » de la Fondation Gabriel Péri. 

 C’est la famine. Il y a des cadavres d’animaux partout. On voit mourir les ânes au pied des épineux. Toute la région sent la charogne. Quelques années plus tard, la mère d’un ami, qui a vécu ça, me dit «  Quand nous avons commencé à ne plus avoir de nourriture, je ne voulais pas que les gens le sachent, je ne voulais pas que les voisins se sentent obligés de nous donner à manger. Chaque matin, je mettais de l’eau dans la marmite et je faisais semblant de faire la cuisine »

depositphotos_10441182-Vladimir-Lenin-and-Clara-Zetkin Voici quatre histoires qui me semblent aider à comprendre ce que le mouvement d’émancipation des femmes apporte au mouvement d’émancipation en général, à la compréhension de ce qu’est l’émancipation humaine.

1 – La femme qui avait des pertes de sang.  

La première histoire est tirée de l’évangile, l’histoire d’une femme de religion juive qui souffre d’une infirmité féminine. Elle est atteinte de saignements permanents et cela, dans une religion qui entoure d’interdits extrêmement sévères les femmes qui sont dans la période de leurs règles. Elles ne doivent pas toucher quelqu’un d’autre, on ne doit pas s’asseoir là où elles se sont assises, il y a vraiment une liste très impressionnante d’interdits qu’on peut lire dans la Torah, et qui isolent pendant cette période les femmes du reste de la société. Leur impureté rituelle les écarte notamment de tout ce qui est rite religieux. Elles sont également exclues du rapport à leur Dieu, dans une époque où l’incroyance est quasiment inexistante. La vie spirituelle, la vie culturelle, les rapports aux gens sont alors très informés par le rapport à Dieu et cette loi fait qu’il y a un moment dans la vie des femmes qui leur interdit le rite, la prière, les sacrifices… Lire la suite

LE MOUVEMENT COMME FINALITE

Texte écrit en lien avec un séminaire organisé par Janine Guespin sur l’utilisation des sciences de la complexité dans l’élaboration politique 

« La société émancipée tout court n’existera jamais parce qu’on ne s’émancipe pas de la mort, ni de toute une série de contraintes liées à notre nature physique et sociale. Par contre, on peut supputer que l’être humain est sans cesse en mesure d’élargir son humanité, ou de la faire bouger. On peut souhaiter une société qui ne s’arrête pas, une société qui continue sur cette voie. Nous le souhaitons d’ailleurs pour nos propres existences. Nous savons bien que notre vie va s’interrompre d’une mort qui n’est pas un aboutissement, qui est un effondrement. Mais nous disons : j’ai l’impression qu’il y a eu un chemin dans ma vie et ce chemin lui a donné sens (ou non). » 

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1 – Une belle vie

Une belle vie, une belle aventure, un beau geste, une belle page d’histoire… Quand nous jugeons de l’existence dans son mouvement, c’est spontanément sous la catégorie esthétique du beau : une vie, un geste, une aventure, une page d’histoire qui nous séduisent ; une vie, un geste, une aventure, une page d’histoire auxquels nous trouvons de la qualité.

Nous savons juger du mouvement et nous en jugeons sur le mode qualitatif, sur le mode esthétique. Cette appréciation n’est pas analytique, mais globale. Elle n’est pas « numérique », mais « analogique ». Trop d’éléments disparates. Trop d’aléatoire dans les résultats. Trop d’imprévu. Des singularités trop irréductibles.

Juger de la beauté d’un visage ou d’une page d’histoire, c’est porter une appréciation sur un système d’interactions – quand je la considère isolément, je peux ne pas aimer la bouche d’un visage qui me séduit. C’est aussi s’impliquer dans le jugement, dire quelque chose de soi, émettre un vœu, intervenir dans le système. Si je lis la Résistance comme une belle page d’histoire, mon jugement m’associe au vœu politique que porte ce mouvement dans l’histoire. Il s’y ajoute et l’étend.

Il y a aussi du quantitatif, du cumulatif dans l’existence, qu’elle soit individuelle ou collective : l’argent que j’accumule, les libertés qui s’ajoutent les unes aux autres, la croissance du PIB, l’augmentation de l’espérance de vie… Ces « bons » progrès alimentent la qualité de l’existence. Mais ils ne produisent pas à eux seuls une « belle » vie. Cette qualité n’est pas l’addition de ces quantités. Je peux être fortuné, libre, ressortissant d’un pays riche et vivre vieux sans que ma vie soit belle. Souvent, les programmes politiques isolent des objectifs susceptibles de faire du résultat. Souvent, les chefs politiques nous poussent à croire que le résultat assouvira notre désir, assouvira la satisfaction qu’il réclame. Alors nous sommes doublement déçus. Déçus parce que notre désir renaît sans cesse. Déçus parce qu’une bonne mesure ne fait pas davantage une belle politique qu’un beau nez fait un beau visage. La politique programmatique est décevante non pas en raison de trahisons supputées mais par nature. Lire la suite

EMANCIPATION, CULTURE ET POLITIQUE

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Ce texte est la conférence inaugurale (04/11/2010) d’un séminaire organisé par le Parti communiste français et Espaces Marx sur le thème « La culture comme enjeu politique », publié aux éditions Arcane 17 sous le titre « Oser la culture »

« Le système publicitaire propose au public un langage (une représentation du langage) amputé de fonctions essentielles. Le langage n’apparaît plus que comme outil de séduction. Nous voyons tous en nous et autour de nous, au zinc du café ou dans les conversations familiales, l’effet de cette modification : « On ne peut plus croire en rien ».  Et donc, si on ne peut plus croire en rien, si le langage ne peut plus nous servir à échanger, à transmettre, s’il perd sa fonction de place publique dans le champ du symbolique – brutalement dit, si la production des signes et du langage est privatisée, qu’elle cesse d’être un bien commun –, comme nous sommes néanmoins des animaux sociaux impropres à la totale solitude, on voit apparaître d’inquiétants recours à une communication infralangagière. » 

Mettre la culture au cœur de la vie politique ? On entend, à gauche surtout, ce genre de formules quand arrivent les élections. Mais assez souvent, les chefs et les partis en restent aux grands mots. Dans la politique concrète de la commune, du département, de la région, il faut un peu se gratter pour trouver une convergence convaincante entre les faits et le propos. Peut-on sortir du vague ? Je propose, pour y parvenir, de confronter la notion d’émancipation avec les problèmes posés à la construction de la culture humaine, d’explorer ce que peut vouloir dire concrètement l’importance de la culture dans l’action politique.

D’abord quelques réflexions sur la notion d’émancipation elle-même.

Premier aspect : l’émancipation n’est pas le contraire du libéralisme. Le libéralisme est une doctrine politique selon laquelle l’histoire de la liberté serait arrivée à son aboutissement avec la prééminence de l’Occident, le libre-marché, le capitalisme, l’État représentatif, la consommation comme clef du bien-être, ce qu’on nous présente aujourd’hui comme une indépassable fin de l’histoire. Notons que ce point de vue prend beaucoup de force après que l’expérience du soviétisme a donné une forme tyrannique au dépassement du cadre libéraliste. L’émancipation ne dit pas : je suis contre le libéralisme pour être contre le libéralisme. Elle ne dit pas : je suis contre le capitalisme parce que le capitalisme serait par essence mauvais. Elle dit : moi, mon projet c’est de continuer l’histoire de la liberté.

L’histoire de la liberté se continue parfois à l’intérieur du bornage libéraliste. Si vous vivez dans une dictature militaire et que vous établissez un État représentatif, vous ne sortez pas du cadre libéraliste, mais vous avez pourtant avancé dans l’émancipation politique. L’émancipation ne se construit pas en simple réaction, en simple opposition à l’ordre. Elle a sa propre visée. Engagée dans cette visée, elle va rencontrer sur son chemin ce qui fait l’ordre actuel du monde : le capitalisme, la domination occidentale, l’État représentatif… C’est parce qu’elle les rencontre concrètement qu’elle va entreprendre des actions anticapitalistes, vouloir élargir le champ de la liberté dans l’organisation politique, affronter l’uniformisation occidentale du monde, etc. Je crois que poser ça est important, parce que ça nous permet de sortir de la position défensive et négative qui souvent nous définit : anticapitalistes, antilibéraux, antisarkosystes, etc. L’émancipation nous propose un projet positif, profondément ancré dans l’histoire humaine. Elle nous permet d’aller de façon beaucoup plus convaincante, avec des motivations beaucoup plus solides vers un monde plus libre, plus vaste. Lire la suite

LA GRATUITE, CHEMIN D’EMANCIPATION

Texte paru dans l’ouvrage collectif réuni par le MAUSS : « La gratuité, éloge de l’inestimable », éditions La Découverte

« Parmi les territoires autour desquels l’ordre libéraliste a mis en planton ses armées, ses polices, ses caméras, ses moyens de communication et ses politiciens, il y a le libre marché. C’est au libre marché qu’est confiée la mission de répartir les richesses produites par le travail. De chacun selon ce qu’il gagne, à chacun selon ce qu’il peut dépenser. Travailler plus pour gagner plus. Mais un rêve opiniâtre, nostalgiquement exprimé dès l’Eden biblique, fait cohabiter un tout autre désir. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Libre accès aux biens. Gratuité. » 

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Quand ils veulent dire gratuit, les Anglais emploient le mot free. Libre. Libre d’accès. C’est plus net, plus tranchant, plus clairement politique que la notion française de gratuité, encombrée de remugles pieux – la grâce – ou de spéculations abstraites – l’acte gratuit. Mais après tout, la grâce répandue sur Eden ou l’impossible désintéressement suggéré par l’acte gratuit irradient le mot et lui donnent aussi de la couleur. Et cela n’empêche pas le déploiement effectif de gratuités politiquement construites qui ont un rapport direct avec la liberté. Gratuités institutionnalisées : l’école gratuite et le droit des enfants à l’instruction, la diminution du temps de travail vendu et le droit à la libre activité. Gratuités d’un nouveau genre, plus autonome, avec les immenses communautés de libre partage qui travaillent déjà le net et percent une fuite rafraichissante dans le packaging marchand du symbolique et des savoirs. Notons que ces libertés et ces droits mettent concrètement à bas, là où ils s’appliquent, quelques principes sacrés de l’ordre actuel : la vocation vénale des biens utiles, leur distribution selon les règles du marché, leur soumission à la toute puissance du propriétaire qui acquiert le droit d’en user, d’en abuser et d’en faire du profit. Notons aussi que ces gratuités se sont établies avec l’assentiment du plus grand nombre, sans nul besoin de soviétiser la société. Y aurait-il là un chemin d’émancipation, une brèche dans la « fin de l’histoire » proclamée par le libéralisme, mais sans la malédiction des « lendemains qui chantent » ?

Il existe un subtil cousinage sémantique, une histoire de famille à rebondissements entre « libéralisme » et « émancipation ». Les deux notions portent la trace de la liberté. Parce que la liberté est le cœur de leur propos, libéralisme comme émancipation sont des options non pas sociales, mais politiques. Leur pointe ne porte pas sur l’amélioration des conditions de vie, mais sur la question politique, sur le versant politique de toute question sociale : de quelle façon les humains se gouvernent-ils ? Gageons que la fortune actuelle du libéralisme et son pouvoir de séduction tiennent en partie à ce positionnement « politique » contre lequel on n’oppose trop souvent que le mouvement « social » ou encore les aménagements « sociaux » dont la gauche a fait sa spécialité.

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