REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite

LE NOUS MANQUANT ou comment furent pleurés Zyed et Bouna

Texte paru dans l’ouvrage collectif « Banlieues, lendemains de révolte », Regards/La Dispute 2006

L’histoire du départ, c’est ceci. Le soir du 27 octobre 2006 Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, effrayés par des policiers qui les poursuivent, se réfugient dans un transformateur EDF. Les deux collégiens de Clichy-sous-Bois (93) y meurent soulevés de terre par une décharge électrique de 20 000 volts. Leur copain Muhittin en réchappe, gravement brûlé. TO GO WITH AFP STORY BY EVE SZEFTEL (FILES) - A picture taken on November 4, 2006 in Clichy-sous-Bois, northern Paris, shows a giant picture of Zyed (L) and Bouna, the two teenagers whose death led France in 2005 to a nationwide wave of riots, on the sidelines of the

Voici la suite de l’histoire. La mort des deux adolescents provoque de violentes réactions chez les jeunes des banlieues populaires, d’abord ceux qui s’identifient à Zyed et Bouna parce qu’ils ont comme eux la peau sombre ou des noms venus du Sud. La société, médusée, s’interroge. Le ministre de l’Intérieur, qui déclare vouloir juguler le désordre des banlieues, est approuvé par une forte majorité de Français. Plus tard, on apprendra que l’action de la police a été provoquée par le simple soupçon d’un habitant et que les explications données d’abord par les forces de l’ordre ont été biaisées. Pourquoi la mort de ces deux enfants n’a pas provoqué sans délai une vraie réaction populaire, l’émotion commune des jeunes et des adultes, des Français et des étrangers, des Français blancs avec les autres ? Pourquoi ne nous sommes nous pas comportés avec Bouna et Zyed comme s’ils étaient nos enfants ? Pourquoi avons-nous laissé la charge de leur deuil et de leur honneur sur des enfants et leurs débordements infantiles ? Pourquoi cette révolte tronquée, amputée, solitaire, autodestructrice ? Pourquoi avons-nous laissé nos enfants si seuls ?

Dans d’autres conditions, il existe un « nous » qui pousse les adultes à réagir avec les jeunes. Ne touchez pas à nos enfants ! Si vous touchez à nos enfants, c’est à nous que vous touchez. Dans d’autres conditions, lors d’événements de cette nature, la police n’est pas crue sur parole. Nous sommes dans un temps d’injustices violentes qui se présentent comme indépassables. Il arrive que la colère désordonnée ou le désespoir s’emparent de ceux que ces injustices agressent – rivière empoisonnée par les ouvriers chassés d’une usine délocalisée, navire kidnappé par ses marins, saccages paysans d’institutions publiques ou de biens privés… Alors, des forces solidaires entourent ces actes, en défendent tout au moins les motifs, freinent ou bloquent leur répression, agissent pour trouver l’issue la plus favorable. Les agressés ne sont pas laissés seuls, à leur seule colère, à leur seul malheur, à leurs seules impulsions. On manifeste avec eux, pour eux. Reculons très légèrement vers une époque moins socialement désespérée, plaçons le collège des collégiens dans un quartier moins périphérisé par l’imagination dominante, imaginons une jeune fille blanche à la place d’un adolescent noir… Lire la suite