LE POUVOIR DES DOMINEES

Texte d’une conférence donnée dans le cadre du séminaire « Le pouvoir a-t-il un sexe », publié en 2012 dans les « Actes » de la Fondation Gabriel Péri. 

 C’est la famine. Il y a des cadavres d’animaux partout. On voit mourir les ânes au pied des épineux. Toute la région sent la charogne. Quelques années plus tard, la mère d’un ami, qui a vécu ça, me dit «  Quand nous avons commencé à ne plus avoir de nourriture, je ne voulais pas que les gens le sachent, je ne voulais pas que les voisins se sentent obligés de nous donner à manger. Chaque matin, je mettais de l’eau dans la marmite et je faisais semblant de faire la cuisine »

depositphotos_10441182-Vladimir-Lenin-and-Clara-Zetkin Voici quatre histoires qui me semblent aider à comprendre ce que le mouvement d’émancipation des femmes apporte au mouvement d’émancipation en général, à la compréhension de ce qu’est l’émancipation humaine.

1 – La femme qui avait des pertes de sang.  

La première histoire est tirée de l’évangile, l’histoire d’une femme de religion juive qui souffre d’une infirmité féminine. Elle est atteinte de saignements permanents et cela, dans une religion qui entoure d’interdits extrêmement sévères les femmes qui sont dans la période de leurs règles. Elles ne doivent pas toucher quelqu’un d’autre, on ne doit pas s’asseoir là où elles se sont assises, il y a vraiment une liste très impressionnante d’interdits qu’on peut lire dans la Torah, et qui isolent pendant cette période les femmes du reste de la société. Leur impureté rituelle les écarte notamment de tout ce qui est rite religieux. Elles sont également exclues du rapport à leur Dieu, dans une époque où l’incroyance est quasiment inexistante. La vie spirituelle, la vie culturelle, les rapports aux gens sont alors très informés par le rapport à Dieu et cette loi fait qu’il y a un moment dans la vie des femmes qui leur interdit le rite, la prière, les sacrifices… Lire la suite

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INVENTIONS POLITIQUES DU FEMINISME

Texte paru dans « Féministes, féminismes, nouvelles donnes, nouveaux défis, éditions Syllepse, collection Espaces Marx, 2004

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Ce qu’il y a de bien avec le féminisme, c’est qu’il a en effet bouleversé notre société dans le sens d’une liberté plus grande, et qu’il l’a fait sans laisser derrière lui un tapis de morts. Alors, forcément, on se pose la question : « Mais comment ont-elles réussi ça ? » Et on se prend à rêver que cette expérience puisse servir dans d’autres champs de l’émancipation humaine.

En ses contenus, le féminisme concerne d’abord l’émancipation des femmes. Il concerne d’abord non le tout, mais une partie de l’humanité. En ses contenus, l’universalité du féminisme se joue en quelque sorte par ricochet : dans une société où les femmes sont à l’égal des hommes, un équilibre nouveau s’installe où les hommes aussi peuvent trouver leur avantage.  C’est un peu comme la classe ouvrière affrontait la bourgeoisie en proposant la société sans classe. Mais le mouvement féministe porte en même temps une promesse politique immédiatement universelle et cette promesse qu’hommes et femmes attendent dans la même urgence ne tient pas dans ses contenus mais dans ses formes, les formes d’un mouvement d’émancipation original et réussi au moment où l’aventure communiste qui se définissait orgueilleusement comme l’axe de l’émancipation humaine a vu s’écrouler non ses objectifs, mais justement ses formes.

Le politique et l’intime

Le mouvement féministe s’établit sur une articulation tout à fait nouvelle entre le politique et l’intime. La question intime de la soumission, la question de l’intime soumission est mise en couple avec celle de la domination. Jusque-là, le mouvement d’émancipation presqu’unilatéralement marqué par la poésie et l’imaginaire masculins s’obsède unilatéralement d’un affrontement héroïque contre les pouvoirs : identification de l’adversaire, renversement de la domination, mise en place du bon pouvoir, du bon programme, coït révolutionnaire et braguette magique… Le héros révolutionnaire s’imagine que l’oppression produit la révolte comme l’orage féconde la Terre. Celui qui ne se révolte pas est un jaune, un traître, un mou dont la débandade signale une connivence coupable avec l’oppresseur. On dit : « C’est du fond de l’esclavage que se lève la liberté ». Non ! Au fond de l’esclavage, le dos se courbe et l’esprit ploie. Les fourmis ne se mettent pas en grève. C’est toujours d’un lieu où l’on est déjà libre qu’on se lève pour la liberté. La construction de cet espace de liberté est une affaire intime, une affaire spirituelle.

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