ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Lire la suite

« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

Un ami, un fils plutôt vu son âge et ma proximité avec son père, me signale cet étrange moment d’ignorance diffusé sur la radio publique orgueilleusement dénommée France Culture (une chaîne que j’aime beaucoup) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon Ecoutez attentivement ces quelques minutes d’une superficialité renversante, mais tellement symptomatique.

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« Petit salon » (c’est le nom de l’émission). La journaliste Lucille Commeaux, qui indique en gros ne rien connaître à la vie intellectuelle, culturelle et artistique du continent, y commente le « focus Afrique » du festival d’Avignon. Cette sélection a retenu de splendides spectacles de danse, de magnifiques chanteurs et musiciens, connus et reconnus pour la plupart, mais aucun spectacle à placer sous sa rubrique « Théâtre », ni qui soit de nature à élargir le spectre de ce qui est déjà, à juste titre, adopté en Occident. Choix qui fait polémique. Bon, dès le départ, on comprend qu’on peut parler de l’Afrique et de ses cultures tout en déclarant ne rien en connaître, ou presque. On sait aussi depuis longtemps que l’ignorance n’empêche pas les jugements péremptoires, qu’elle les favorise plutôt.

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AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

Que « fabrique » le festival d’Avignon ?

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Avril 2020 – « Une annulation serait une catastrophe » a-t-on beaucoup dit, lu, entendu alors que le maintien de l’édition 2020 des festivals d’Avignon, le in et le off, est sous les bourrasques du covid 19. Une « catastrophe » aussitôt traduite en chiffres. Catastrophe économique, solide, palpable, matérielle, chiffrable. Rares sont les commentateurs qui se sont risqués à poser la question du sens présumé de la manifestation. Leur est-elle même venue à l’idée ? Amputer la société et la civilisation d’une fabrique de sens : catastrophe ? Restons sérieux ! Oui, l’annulation du festival sera économiquement pénalisante, parfois catastrophique pour les compagnies, les commerçants, les agences de tourisme, pour les loueurs de caves métamorphosées en salles de spectacle ou pour les mendiants qui font la manche devant les files d’afficionados. Oui, la catastrophe chiffrée aura des conséquences sur le destin de beaucoup, destin qui ne se chiffre pas, qui est sans prix. Oui, il faudra tout faire pour l’atténuer. Mais quand spontanément l’évocation d’un trou financier submerge la menace d’une perte de sens, il y a de quoi s’inquiéter. Comme si l’essentiel de la manifestation n’était plus là où l’avait placée ses inventeurs : Avignon, atelier pour fabricants de perspectives et de mises en commun : artistes, publics, agents municipaux, épiciers, balayeurs, bateleurs, bateliers, Quartier intramuros, quartiers extramuros, réfugiés ultramarins ? Faites pas chier, les poètes ! Dans un texte écrit en 2016, je m’interrogeais déjà sur ce que « fabrique » le festival d’Avignon. L’interrogation persiste. On ouvre les fenêtres ?

Texte de 2016 – « Révolution », « grands changements », « forces collectives », « vent de l’histoire »… Les deux phrases par lesquelles Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, introduit la 70e édition de la grande manifestation théâtrale ne manquent pas d’invocations à la transformation de la société. Désespérant d’un personnel politique réduit aux « manigances politiciennes » et qui « n’a plus à cœur que ses privilèges de classe », le metteur en scène fait appel à l’art. Il écrit notamment : « C’est au théâtre que nous préservons les forces vives du changement à l’échelle de l’individu. Face au désespoir du politique, le théâtre invente un espoir politique qui n’est pas que symbolique mais exemplaire, emblématique, incarné, nécessaire. »

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Loin de la cour d’honneur, dans Bangui brisée par la guerre, le quartier de Kolongo plage se rassemble autour de la scène, s’interroge, vibre ensemble, conjure le crépitement des armes. Urgence de l’art vivant. Des regards qui sont une pressante invitation à reconstruire la fonction politique du théâtre. Même en Avignon. (photo Pascale Gaby)

Toute personne qui a le privilège de fréquenter les théâtres et de s’y sentir à l’aise partagera beaucoup de ce qu’écrit Olivier Py dans son éditorial. J’en suis. Oui, l’élargissement de l’imaginaire habite nécessairement l’ouverture émancipatrice de l’histoire humaine. Il est son oxygène. Oui, le théâtre est un des pôles où cette ouverture se joue. Oui, l’anémie croissante des politiques culturelles publiques indique un essoufflement des perspectives politiques.

Mais le vibrant exposé ne vient pas seul. Il s’accompagne aussi de tarifs – 38 € pour le public « normal », 15 € pour les moins de 18 ans – et d’une avalanche de logos indiquant l’implication du politique de droite et de gauche dans l’existence du festival sans considération de manigances politiciennes. Signature : Ministère de la Culture et de la Communication, Ville d’Avignon, Communauté d’agglomération du Grand Avignon, Département de Vaucluse, Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Sans parler des puissances économiques qui suivent le cortège… Comment interpréter le grand écart entre l’élan révolutionnaire censé définir l’esprit de la manifestation et les circonstances concrètes qui l’enchâssent dans une réalité sociale et politique si éloignée de l’intention. Lire la suite