LA GRATUITE, CHEMIN D’EMANCIPATION

Texte paru dans l’ouvrage collectif réuni par le MAUSS : « La gratuité, éloge de l’inestimable », éditions La Découverte

« Parmi les territoires autour desquels l’ordre libéraliste a mis en planton ses armées, ses polices, ses caméras, ses moyens de communication et ses politiciens, il y a le libre marché. C’est au libre marché qu’est confiée la mission de répartir les richesses produites par le travail. De chacun selon ce qu’il gagne, à chacun selon ce qu’il peut dépenser. Travailler plus pour gagner plus. Mais un rêve opiniâtre, nostalgiquement exprimé dès l’Eden biblique, fait cohabiter un tout autre désir. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Libre accès aux biens. Gratuité. » 

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Quand ils veulent dire gratuit, les Anglais emploient le mot free. Libre. Libre d’accès. C’est plus net, plus tranchant, plus clairement politique que la notion française de gratuité, encombrée de remugles pieux – la grâce – ou de spéculations abstraites – l’acte gratuit. Mais après tout, la grâce répandue sur Eden ou l’impossible désintéressement suggéré par l’acte gratuit irradient le mot et lui donnent aussi de la couleur. Et cela n’empêche pas le déploiement effectif de gratuités politiquement construites qui ont un rapport direct avec la liberté. Gratuités institutionnalisées : l’école gratuite et le droit des enfants à l’instruction, la diminution du temps de travail vendu et le droit à la libre activité. Gratuités d’un nouveau genre, plus autonome, avec les immenses communautés de libre partage qui travaillent déjà le net et percent une fuite rafraichissante dans le packaging marchand du symbolique et des savoirs. Notons que ces libertés et ces droits mettent concrètement à bas, là où ils s’appliquent, quelques principes sacrés de l’ordre actuel : la vocation vénale des biens utiles, leur distribution selon les règles du marché, leur soumission à la toute puissance du propriétaire qui acquiert le droit d’en user, d’en abuser et d’en faire du profit. Notons aussi que ces gratuités se sont établies avec l’assentiment du plus grand nombre, sans nul besoin de soviétiser la société. Y aurait-il là un chemin d’émancipation, une brèche dans la « fin de l’histoire » proclamée par le libéralisme, mais sans la malédiction des « lendemains qui chantent » ?

Il existe un subtil cousinage sémantique, une histoire de famille à rebondissements entre « libéralisme » et « émancipation ». Les deux notions portent la trace de la liberté. Parce que la liberté est le cœur de leur propos, libéralisme comme émancipation sont des options non pas sociales, mais politiques. Leur pointe ne porte pas sur l’amélioration des conditions de vie, mais sur la question politique, sur le versant politique de toute question sociale : de quelle façon les humains se gouvernent-ils ? Gageons que la fortune actuelle du libéralisme et son pouvoir de séduction tiennent en partie à ce positionnement « politique » contre lequel on n’oppose trop souvent que le mouvement « social » ou encore les aménagements « sociaux » dont la gauche a fait sa spécialité.

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