INVENTIONS POLITIQUES DU FEMINISME

Texte paru dans « Féministes, féminismes, nouvelles donnes, nouveaux défis, éditions Syllepse, collection Espaces Marx, 2004

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Ce qu’il y a de bien avec le féminisme, c’est qu’il a en effet bouleversé notre société dans le sens d’une liberté plus grande, et qu’il l’a fait sans laisser derrière lui un tapis de morts. Alors, forcément, on se pose la question : « Mais comment ont-elles réussi ça ? » Et on se prend à rêver que cette expérience puisse servir dans d’autres champs de l’émancipation humaine.

En ses contenus, le féminisme concerne d’abord l’émancipation des femmes. Il concerne d’abord non le tout, mais une partie de l’humanité. En ses contenus, l’universalité du féminisme se joue en quelque sorte par ricochet : dans une société où les femmes sont à l’égal des hommes, un équilibre nouveau s’installe où les hommes aussi peuvent trouver leur avantage.  C’est un peu comme la classe ouvrière affrontait la bourgeoisie en proposant la société sans classe. Mais le mouvement féministe porte en même temps une promesse politique immédiatement universelle et cette promesse qu’hommes et femmes attendent dans la même urgence ne tient pas dans ses contenus mais dans ses formes, les formes d’un mouvement d’émancipation original et réussi au moment où l’aventure communiste qui se définissait orgueilleusement comme l’axe de l’émancipation humaine a vu s’écrouler non ses objectifs, mais justement ses formes.

Le politique et l’intime

Le mouvement féministe s’établit sur une articulation tout à fait nouvelle entre le politique et l’intime. La question intime de la soumission, la question de l’intime soumission est mise en couple avec celle de la domination. Jusque-là, le mouvement d’émancipation presqu’unilatéralement marqué par la poésie et l’imaginaire masculins s’obsède unilatéralement d’un affrontement héroïque contre les pouvoirs : identification de l’adversaire, renversement de la domination, mise en place du bon pouvoir, du bon programme, coït révolutionnaire et braguette magique… Le héros révolutionnaire s’imagine que l’oppression produit la révolte comme l’orage féconde la Terre. Celui qui ne se révolte pas est un jaune, un traître, un mou dont la débandade signale une connivence coupable avec l’oppresseur. On dit : « C’est du fond de l’esclavage que se lève la liberté ». Non ! Au fond de l’esclavage, le dos se courbe et l’esprit ploie. Les fourmis ne se mettent pas en grève. C’est toujours d’un lieu où l’on est déjà libre qu’on se lève pour la liberté. La construction de cet espace de liberté est une affaire intime, une affaire spirituelle.

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LA CONVERSATION DES CULTURES

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Texte publié dans Culture(s) forces et défis du XXIe siècle, une publication d’Altaïr, think tank culture média 

« Les racines de la nation telle qu’elle est ne sont plus seulement la Gaule, Rome, la crèche de Bethléem, la monarchie franque ou les Lumières. Elles plongent désormais dans les cultures naguère assujetties, qui ont une égale vocation à composer, en s’accordant aux autres, la singularité française. Tant que ce travail n’est pas fait, une partie du peuple sera inévitablement distinguée, délégitimée, sommée de se conformer à un univers symbolique tronqué qui ne lui concède qu’une position subalterne. Il est vital d’ouvrir les fenêtres. »

L’Occident a conquis le monde. Il s’est représenté à lui-même et aux autres comme la pointe extrême du progrès humain. Longtemps, ce sentiment de supériorité s’est traduit par une dévalorisation radicale des cultures défaites, réputées sauvages ou saugrenues, vouées aux cabinets de curiosité. On n’en est plus là. La statuaire africaine, le nô japonais ou les cités incas sont presque partout reconnus comme des créations majeures de l’esprit humain. Cependant, seule une partie du chemin a été parcourue. Les grandes figures occidentales de la production du symbolique – l’art, l’artiste, l’œuvre, la conservation dans les musées, la représentation théâtrale, le marché de l’art… – restent considérées comme les formes universelles d’une vie culturelle aboutie. La coopération culturelle avec les autres civilisations s’articule autour d’événements (festivals, biennales, expositions) ou de processus (formations, bourses, professionnalisation) qui ont comme soubassement l’idée d’une supériorité des formes prises par la vie culturelle en Occident. La diversité des contenus est grosso modo acceptée. C’est un progrès. Reste à reconnaître et à faire vivre la diversité des règles du jeu. Le discours culturel a élargi son champ de vision, mais il continue à se dire dans une seule langue. Nous savons pourtant qu’aucune langue n’est le décalque d’une autre, qu’aucune n’est en mesure de dire seule la richesse humaine.

L’universalité est dans la conversation.

Souvent, quand ils sont appliqués à des productions de l’esprit nées d’autres civilisations, le mot « universel », le mot « contemporain » expriment leur adéquation aux formes occidentales de la vie culturelle, leur capacité à s’y refléter. C’est en suivant les rites inventés en Occident que les danseurs africains « élèvent » leur pratique au rang de danse « contemporaine ». Pour qu’un texte soit réputé universel, mieux vaut qu’il se moule dans les genres reconnus du roman, du théâtre ou du traité philosophique. A cet universalisme par alignement, il est temps de substituer une universalité de la conversation. Non pas seulement dialogue, non pas seulement vis-à-vis de civilisations qui apprennent à se connaître et s’influence amicalement. La conversation comme figure nouvelle de l’universalité, la table commune où l’on s’assied pour le plaisir, pour l’intérêt de la conversation, sans nécessité de se convertir l’un à l’autre, sans crainte des antagonismes et des chamailleries, sans réticence à se rendre aux arguments d’un commensal qui sur un point nous a séduit, une conversation où chacun bouge, fait bouger les autres, et reste pourtant soi-même. La conversation comme but. Non pas outil de l’universalisme, mais aboutissement de l’universalité. Lire la suite