POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

 

Publié en 1995, réédité très augmenté en 2006, mon essai « Pour la gratuité » reparaît dans la collection poche des éditions de l’Eclat et sera disponible en librairie à partir du 31 mars 2016. Cette réédition inclut une postface intitulée « La marchandise humaine ». Elle reprend partiellement un texte publié dans ce blog sous ce titre et prononcé en 2010 à l’occasion d’un colloque du CREDIMI sur le thème « Droit et marchandisation ». Voici en apéritif cette postface qui met en perspective l’ultime forme de marchandisation que fut la traite négrière et établit ainsi la jonction entre deux de mes champs d’action et de réflexion : le dépassement du règne de l’argent ; le passage à un monde multipolaire et équilibré où la domination occidentale ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire.  

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L’enfer est une plage de sable fin baignée par la mer bleue. Au large, un trois-mâts. Une chaloupe s’en détache, gorgée d’hommes à peau noire. Semaine après semaine se joue là un des épisodes les plus accomplis de la férocité humaine, l’immémoriale tragédie qui conduit la progéniture d’Adam et Eve à profaner la Création1 où elle figure, dit-on, « l’image de Dieu », à déshumaniser d’autres humains, à s’y essayer, à n’y jamais parvenir, à s’y acharner sans fin, férocement. Là, sous le ciel muet des Tropiques, la recette consiste à faire comme si « l’image de Dieu » pouvait être réduite à la condition des choses inertes qu’on achète et qu’on vend, des outils qu’on manipule et qu’on remise. Tâche impossible. L’humain n’est pas une chose, il a des yeux, une voix. Il n’est pas inerte, il regarde et chante. Il rétablit sans cesse, par la voix, par le regard, par les poings l’indestructible lien qui fait de son bourreau son semblable. Le bourreau le sait, s’en exaspère. Le bourreau martèle et martèle l’indestructible lien. Sans succès, sauf d’ajouter l’enfer à la Création.

La déshumanisation, cette entreprise proprement satanique au sens précis que les religions du livre donnent à la figure de Satan, a pris et prend de multiples visages chaque fois atrocement singuliers. Ici, dans la Caraïbe vidée par génocide de ses premiers habitants, la profanation consiste à transformer des humains en objets désingularisés, en valeurs marchandes évaluables sur la même échelle que les balles de cotons ou les tonneaux de sucre, évalués par un simple signe arithmétique, jouets offerts au bon plaisir du consommateur final. Marchandise.

À n’y jamais parvenir.

À s’y acharner. Lire la suite

LA MARCHANDISE HUMAINE

Texte paru dans l’ouvrage collectif « Droit et marchandisation » – LexisNexis Litec-CREDIMI

« Sur la longue période, nous sommes engagés dans des processus de démarchandisation vécus comme essentiels pour le bien-être de l’humanité, une démarchandisation qui fait consensus et dont on peut raisonnablement affirmer qu’elle l’a emporté sur la tendance inverse. Autrement dit, le mouvement de marchandisation que nous constatons depuis plusieurs décennies n’est ni fatal, ni exclusif. Il se croise avec des mouvements contraires durables, ancrés, étayés. Il se trouve efficacement borné par des institutions émancipatrices qu’il n’est pas en mesure de contester de front. Nous savons démarchandiser. »

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Aucune marchandise au monde n’est plus fructueuse que l’être humain, commercialisé en bloc ou par tranches. C’est la seule qui soit capable de produire de la richesse par elle-même. Ceux qui sont en mesure d’en imposer le négoce et de s’en rendre propriétaires possèdent la clef de la fortune, car on ne peut pas être très riche par son seul travail. Dans la société contemporaine, pour être très riche sans ticket gagnant pour l’euromillion, il faut s’acheter des personnes humaines sur le marché aux esclaves, de l’activité humaine sur le marché du travail, du temps de cerveau disponible sur le marché publicitaire ou maîtriser le marché des biens sans lesquels l’existence n’est plus considérée comme humaine. Là se concentrent la perspective et la limite de la marchandisation.

Pour que les humains, leur personne, leur activité, leurs désirs ou leurs conditions d’existence puissent devenir pures marchandises, ils doivent être d’abord soumis à une forme très particulière de propriété, celle consacrée par les droits occidentaux, qui donnent au propriétaire une puissance absolue sur l’objet possédé, le droit d’en user, d’en abuser et de le faire fructifier à sa guise. Du coup, devenir marchandise n’est pas une perspective bien réjouissante pour un être conscient et l’on observe que cette transmutation provoque de vives tensions. Ces tensions sont politiques. Elles se développent sur une frontière où se jouent l’asservissement et l’émancipation de l’existence. Ce qu’on peut vendre de moi, ce que moi-même je peux vendre de moi perd sa liberté. Ce qui de moi est considéré comme inaliénable ouvre les chemins de l’autonomie. Le débat sur droit et marchandisation ne traite pas de l’échange débonnaire qui réunit sur la place du village le producteur de carottes et le vendeur de tournevis. Il porte sur un processus, la marchandisation, qui mord sur des biens que la plupart croyaient sans rapport avec les carottes ou les tournevis, ni avec rien de ce dont on fait utilement commerce. Lire la suite