Crise malienne : QUATRE PATHOLOGIES DE LA CONFIANCE

Comment analyser et surtout résoudre la crise que traverse le Mali, crise à l’issue incertaine et risquée ? Je propose dans ce texte une interprétation née de ma longue fréquentation de ce pays où j’ai mis les pieds pour la première fois en 1972, liée aussi à l’activité que j’y mène dans le champ culturel. Et aussi aux inflexions du regard que déclenchent ma peau de « Blanc ». Cette interprétation est donc à la fois informée et déformée. Discutable. J’espère qu’elle sera utile au débat.

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Dans son film Timbuktu, Abderrahmane Sissoko nous donne une une splendide métaphore des raisons dites « ethniques » de perdre confiance.

Rupture des liens par lesquels la société tenait

Longtemps, quand arrivait le temps des vacances, je me rendais chez un ami, à Zakoïré, hameau situé à proximité d’Ansongo, dans ce haut de la boucle du Niger où le sable des dunes tutoie l’eau du fleuve. Depuis l’indépendance du Mali, cette région aride est sporadiquement secouée par des révoltes souvent nées du milieu pastoral des touaregs. L’interprétation « ethnique » vient spontanément sous la plume des commentateurs. Peaux claires contre peaux sombres ?

Le père de mon ami, un éleveur songhaï sédentaire, peau sombre, n’a pas cette vision des choses. Il me dit en substance : « Depuis toujours, nous vivons ensemble, nous allons au marché ensemble, il arrive que nous nous marions ensemble. Nous avons besoin les uns des autres ». Il me dit qu’à leur façon, les uns et les autres forment la même société. Dans cette région du Mali, à l’époque en tout cas, les hommes ont coutume de sortir armés d’une sorte de sabre qu’ils portent à la taille. Il m’explique que dans le cas où un conflit se lève, ce qui peut arriver comme partout, les uns et les autres sont à armes égales, ce qui est une bonne raison de mettre le sabre au fourreau et de trouver une solution amiable. « Mais si l’un d’entre nous arrive un jour avec une arme à feu, il blessera ou tuera son adversaire sans réponse possible. » Alors la confiance s’effondre et commence la guerre.

C’est ce que montre le cinéaste Abderrahmane Sissako dans son film « Timbuktu » à travers une de ses séquences les plus fortes.

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LE DISCOURS QUE N’A PAS PRONONCE FRANÇOIS HOLLANDE

Dans ce texte, malheureusement fictionnel, j’imagine ce qu’aurait pu dire le président de la République à la suite des attentats du 13 novembre 2015, s’il avait annoncé l’inflexion sécuritaire de sa politique sans toutefois emboîter le pas au Front national et à la partie de la droite qui le mime sur la déchéance de nationalité. Je ne partage pas l’option répressive développée dans ce discours imaginaire. J’ai seulement tenté, pour voir, de me mettre à la place d’un président convaincu de sa nécessité, mais ferme sur la défense de principes essentiels qui fondent la capacité de la République à résister aux agressions, d’un président attentif à l’inquiétude de compatriotes fragilisés par les amalgames racistes qui pullulent.

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Chers compatriotes

Notre pays vient d’être victime d’une agression atroce, meurtrière, une agression commandée depuis l’étranger. Au delà des vies détruites, les agresseurs visaient la singularité même de la France, notre histoire républicaine, notre art de vivre. Dans une telle circonstance, un puissant réflexe pousse notre peuple à se lever comme un seul homme et à faire front. Placé par le suffrage populaire à la tête de l’Etat, j’ai voulu que cet élan partout manifesté trouve sa traduction dans la vie politique et institutionnelle de la Nation. J’ai invité toutes les forces politiques dans lesquels les Français se reconnaissent à m’informer de leurs analyses et de leurs propositions. Je l’ai fait avec le dessein de définir l’action de l’Etat de telle sorte qu’elle puisse réunir derrière elle le plus grand nombre de consciences citoyennes. Les formes de la résistance à la barbarie terroriste dépasseront les délimitations habituelles de la droite et de la gauche. Elles obligeront chacun, moi le premier, à concourir à des mesures qui embrassent des opinions habituellement éloignées, parfois hostiles. Cet effort concret et partagé d’unité nationale est la réponse adéquate aux objectifs des meurtriers pour une raison très simple : elle réunit nos forces.

A la suite de ces rencontres, j’ai donc modifié et infléchi la politique de l’Etat dans des directions où certains de ceux qui m’ont élu auront un peu de peine à retrouver dans sa pureté leur vision de la société. Lire la suite

CENTRAFRIQUE : LA VIE PROFANEE DE BACHIR

Mon ami Alain Diab m’envoie de Bangui cette courte méditation sur la mort de Bachir, le jeune Centrafricain égorgé, puis jeté devant une mosquée, dont le meurtre a servi de détonateur à la dernière flambée de violence :

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« Bachir, est l’aîné de la famille. Orphelin du père, sa maman Aichatou a les enfants à charge. Pour les élever elle vend des légumes installés sur des planches en bois sur la place du marché central Kokoro du KM5 où la salutation « as-salam alaykom » côtoyait, autrefois, le « mbi bara mo[1] » au quotidien. Lire la suite

DES IGNORANCES DISCRIMINANTES

Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif initié par le GFEN « Pour en finir avec les dons, le mérite, le hasard », éditions La Dispute 2009

« Un des romans fondateurs de la littérature africaine de langue française a pour titre « L’enfant noir ».  » L’enfant blanc » n’est pas un titre plausible pour un roman français. L’enfant français d’un roman français est un enfant tout court. Dans un roman français, on n’écrira pas : « La petite blanche s’est longtemps couchée de bonne heure »

Parmi les dizaines de milliers de manuscrits retrouvés à Tombouctou, un traité de rhétorique.

Parmi les dizaines de milliers de manuscrits retrouvés à Tombouctou, un traité de rhétorique.

Les Occidentaux cultivés situent spontanément la Bible ou la tragédie antique aux sources de leur culture. En effet, la Grèce de Sophocle, la Rome de Sénèque, l’Asie mineure d’Abraham et de Jésus, l’Afrique de Moïse ou d’Augustin colorent jusqu’à présent, et pour longtemps sans doute, le bain de représentations dans lequel se dit l’Occident. A l’inverse, l’Afrique subsaharienne, ce qu’on appelait naguère l’Afrique noire, peuple l’imaginaire européen de symboles et de gestes ressentis par certains comme fascinants, par d’autres comme négligeables, mais en tout cas radicalement hétérogènes. Il y aurait des authenticités parallèles à préserver au nom de la diversité culturelle ou à conformer à la civilisation mondialisée de l’Empire, ou les deux, mais nulle parenté entre elles.

Or l’histoire biblique et la pensée platonicienne véhiculées par l’Islam sont présents sur le territoire de l’actuel Mali dès le VIIIe siècle de l’ère chrétienne. On y rencontre déjà des hommes nommés Jean (Yahia), Jacob (Yakouba) ou Zakarie (Diakaridia), des femmes portant le nom d’Ève (Awa) ou de Marie (Mariam). Plus tard se développe dans toute la zone sahélienne un Islam de confrérie inspiré du soufisme et relié par ce fil à la mystique néo-platonicienne. L’enseignement du prophète Mohammed se nourrit des doctrines chrétiennes et juives de son temps, qui depuis des siècles se tissent avec la philosophie grecque.

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