LA FRONTIERE DE LA GRATUITE

Texte publié par la revue Le Passant ordinaire, n° 40-41, mai-septembre 2002
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La gratuité entretient une relation intime avec l’histoire des utopies d’émancipation humaine. D’une certaine manière, la gratuité constitue l’utopie de l’émancipation, reprise notamment par les communistes ou les anarchistes des XIXe et XXe siècles, cette société imaginaire où tous les biens dont l’homme a besoin pour vivre sont produits à suffisance et gratuitement délivrés : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Or la gratuité n’est pas une fantaisie de l’imagination. Elle existe bel et bien dans la vie sociale comme dans l’expérience individuelle. Il y a, me semble-t-il, des leçons à en tirer.

Tout d’abord, parce que le terme de gratuité est très polysémique et très attaqué par l’actuelle progression des représentations marchandes, quelques précisions. Le fait qu’un bien ait un coût, c’est-à-dire qu’il ait été produit par du travail vendu, n’empêche pas qu’il puisse être gratuit. Est gratuit ce que je peux m’approprier de droit, en raison de ce que je suis. Exemple : Je suis un bipède ambulant. Quoi que j’aie en poche, je puis vagabonder dans le bois de Vincennes. Lire la suite

EMANCIPATION, CULTURE ET POLITIQUE

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Ce texte est la conférence inaugurale (04/11/2010) d’un séminaire organisé par le Parti communiste français et Espaces Marx sur le thème « La culture comme enjeu politique », publié aux éditions Arcane 17 sous le titre « Oser la culture »

« Le système publicitaire propose au public un langage (une représentation du langage) amputé de fonctions essentielles. Le langage n’apparaît plus que comme outil de séduction. Nous voyons tous en nous et autour de nous, au zinc du café ou dans les conversations familiales, l’effet de cette modification : « On ne peut plus croire en rien ».  Et donc, si on ne peut plus croire en rien, si le langage ne peut plus nous servir à échanger, à transmettre, s’il perd sa fonction de place publique dans le champ du symbolique – brutalement dit, si la production des signes et du langage est privatisée, qu’elle cesse d’être un bien commun –, comme nous sommes néanmoins des animaux sociaux impropres à la totale solitude, on voit apparaître d’inquiétants recours à une communication infralangagière. » 

Mettre la culture au cœur de la vie politique ? On entend, à gauche surtout, ce genre de formules quand arrivent les élections. Mais assez souvent, les chefs et les partis en restent aux grands mots. Dans la politique concrète de la commune, du département, de la région, il faut un peu se gratter pour trouver une convergence convaincante entre les faits et le propos. Peut-on sortir du vague ? Je propose, pour y parvenir, de confronter la notion d’émancipation avec les problèmes posés à la construction de la culture humaine, d’explorer ce que peut vouloir dire concrètement l’importance de la culture dans l’action politique.

D’abord quelques réflexions sur la notion d’émancipation elle-même.

Premier aspect : l’émancipation n’est pas le contraire du libéralisme. Le libéralisme est une doctrine politique selon laquelle l’histoire de la liberté serait arrivée à son aboutissement avec la prééminence de l’Occident, le libre-marché, le capitalisme, l’État représentatif, la consommation comme clef du bien-être, ce qu’on nous présente aujourd’hui comme une indépassable fin de l’histoire. Notons que ce point de vue prend beaucoup de force après que l’expérience du soviétisme a donné une forme tyrannique au dépassement du cadre libéraliste. L’émancipation ne dit pas : je suis contre le libéralisme pour être contre le libéralisme. Elle ne dit pas : je suis contre le capitalisme parce que le capitalisme serait par essence mauvais. Elle dit : moi, mon projet c’est de continuer l’histoire de la liberté.

L’histoire de la liberté se continue parfois à l’intérieur du bornage libéraliste. Si vous vivez dans une dictature militaire et que vous établissez un État représentatif, vous ne sortez pas du cadre libéraliste, mais vous avez pourtant avancé dans l’émancipation politique. L’émancipation ne se construit pas en simple réaction, en simple opposition à l’ordre. Elle a sa propre visée. Engagée dans cette visée, elle va rencontrer sur son chemin ce qui fait l’ordre actuel du monde : le capitalisme, la domination occidentale, l’État représentatif… C’est parce qu’elle les rencontre concrètement qu’elle va entreprendre des actions anticapitalistes, vouloir élargir le champ de la liberté dans l’organisation politique, affronter l’uniformisation occidentale du monde, etc. Je crois que poser ça est important, parce que ça nous permet de sortir de la position défensive et négative qui souvent nous définit : anticapitalistes, antilibéraux, antisarkosystes, etc. L’émancipation nous propose un projet positif, profondément ancré dans l’histoire humaine. Elle nous permet d’aller de façon beaucoup plus convaincante, avec des motivations beaucoup plus solides vers un monde plus libre, plus vaste. Lire la suite

LA GRATUITE, CHEMIN D’EMANCIPATION

Texte paru dans l’ouvrage collectif réuni par le MAUSS : « La gratuité, éloge de l’inestimable », éditions La Découverte

« Parmi les territoires autour desquels l’ordre libéraliste a mis en planton ses armées, ses polices, ses caméras, ses moyens de communication et ses politiciens, il y a le libre marché. C’est au libre marché qu’est confiée la mission de répartir les richesses produites par le travail. De chacun selon ce qu’il gagne, à chacun selon ce qu’il peut dépenser. Travailler plus pour gagner plus. Mais un rêve opiniâtre, nostalgiquement exprimé dès l’Eden biblique, fait cohabiter un tout autre désir. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Libre accès aux biens. Gratuité. » 

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Quand ils veulent dire gratuit, les Anglais emploient le mot free. Libre. Libre d’accès. C’est plus net, plus tranchant, plus clairement politique que la notion française de gratuité, encombrée de remugles pieux – la grâce – ou de spéculations abstraites – l’acte gratuit. Mais après tout, la grâce répandue sur Eden ou l’impossible désintéressement suggéré par l’acte gratuit irradient le mot et lui donnent aussi de la couleur. Et cela n’empêche pas le déploiement effectif de gratuités politiquement construites qui ont un rapport direct avec la liberté. Gratuités institutionnalisées : l’école gratuite et le droit des enfants à l’instruction, la diminution du temps de travail vendu et le droit à la libre activité. Gratuités d’un nouveau genre, plus autonome, avec les immenses communautés de libre partage qui travaillent déjà le net et percent une fuite rafraichissante dans le packaging marchand du symbolique et des savoirs. Notons que ces libertés et ces droits mettent concrètement à bas, là où ils s’appliquent, quelques principes sacrés de l’ordre actuel : la vocation vénale des biens utiles, leur distribution selon les règles du marché, leur soumission à la toute puissance du propriétaire qui acquiert le droit d’en user, d’en abuser et d’en faire du profit. Notons aussi que ces gratuités se sont établies avec l’assentiment du plus grand nombre, sans nul besoin de soviétiser la société. Y aurait-il là un chemin d’émancipation, une brèche dans la « fin de l’histoire » proclamée par le libéralisme, mais sans la malédiction des « lendemains qui chantent » ?

Il existe un subtil cousinage sémantique, une histoire de famille à rebondissements entre « libéralisme » et « émancipation ». Les deux notions portent la trace de la liberté. Parce que la liberté est le cœur de leur propos, libéralisme comme émancipation sont des options non pas sociales, mais politiques. Leur pointe ne porte pas sur l’amélioration des conditions de vie, mais sur la question politique, sur le versant politique de toute question sociale : de quelle façon les humains se gouvernent-ils ? Gageons que la fortune actuelle du libéralisme et son pouvoir de séduction tiennent en partie à ce positionnement « politique » contre lequel on n’oppose trop souvent que le mouvement « social » ou encore les aménagements « sociaux » dont la gauche a fait sa spécialité.

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