GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

4786077_7_7e28_des-manifestants-a-ouagadougou-au-burkina_61e07aa79093a12f0e05b7e0294acf08

J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

Lire la suite

Publicités

« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 1 / une polémique utile

Depuis que, le 22 mars 2017, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a dévoilé la programmation du « focus Afrique » dont il a doté la 71e édition de la grande manifestation des arts de la scène, un vif débat s’est engagé. Le choix retenu exclut en effet les spectacles mettant en scène des textes de théâtre au point qu’une des principales personnalités littéraires et théâtrales du continent, Dieudonné Niangouna, a pu écrire : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort ». Très engagé depuis une vingtaine d’années dans la vie théâtrale du Mali, j’ai moi aussi déploré ce choix. Des arguments et des coups de gueules se sont échangés, qui m’ont amené à infléchir et approfondir mon point de vue. Voici un point d’étape sur les principales thèses énoncées à l’occasion de cette polémique que je crois utile. 

olivier-py-cet-annee-le-tres-nombreux-public-du-festival-d-avignon-s-est-fait-militant,M358867

1 – Les spectacles chorégraphiques et musicaux qui font l’essentiel de ce focus parlent aussi

La danse africaine parle. C’est indubitable. Le 18 mars 2017, le festival des Rencontres Essonne Danse organisait à Morsang-sur-Orge, où je dirige le petit théâtre de l’Arlequin au nom de la compagnie malienne BlonBa, un « colloque dansé » intitulé « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». Cette passionnante rencontre réunissait des grands noms de l’art chorégraphique africain – le Nigérian Qudus Onikeku, le Burkinabè Salia Sanou, le Sud-Africain Vincent Mantsoé – et d’impressionnants danseurs hip hop : le Malien Salah Keïta, de la compagnie bamakoise Dogmen G, le franco-congolais Michel Onomo. « Colloque dansé ». Colloque où les choses seraient dites à la fois dans les mots et par la danse. Pari gagné à la satisfaction émerveillée des participants. Quelques semaines plus tôt, à Bamako, était organisé dans le nouveau lieu de la compagnie BlonBa, qu’avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye nous avons fondée dans la capitale malienne il y a bientôt 20 ans, un festival original et novateur, le Fari foni waati (temps des corps en mouvement). Y participait notamment le chorégraphe burkinabè Serge-Aimé Coulibaly, esprit particulièrement aiguisé dont les créations « parlent » assurément, et fort, et de façon tranchante. Salia Sanou, Serge Aimé Coulibaly sont inclus dans le « focus Afrique » d’Avignon et leurs œuvres y parleront. Lire la suite

LE DISCOURS QUE N’A PAS PRONONCE FRANÇOIS HOLLANDE

Dans ce texte, malheureusement fictionnel, j’imagine ce qu’aurait pu dire le président de la République à la suite des attentats du 13 novembre 2015, s’il avait annoncé l’inflexion sécuritaire de sa politique sans toutefois emboîter le pas au Front national et à la partie de la droite qui le mime sur la déchéance de nationalité. Je ne partage pas l’option répressive développée dans ce discours imaginaire. J’ai seulement tenté, pour voir, de me mettre à la place d’un président convaincu de sa nécessité, mais ferme sur la défense de principes essentiels qui fondent la capacité de la République à résister aux agressions, d’un président attentif à l’inquiétude de compatriotes fragilisés par les amalgames racistes qui pullulent.

la-liberte-guidant-le-peuple

Chers compatriotes

Notre pays vient d’être victime d’une agression atroce, meurtrière, une agression commandée depuis l’étranger. Au delà des vies détruites, les agresseurs visaient la singularité même de la France, notre histoire républicaine, notre art de vivre. Dans une telle circonstance, un puissant réflexe pousse notre peuple à se lever comme un seul homme et à faire front. Placé par le suffrage populaire à la tête de l’Etat, j’ai voulu que cet élan partout manifesté trouve sa traduction dans la vie politique et institutionnelle de la Nation. J’ai invité toutes les forces politiques dans lesquels les Français se reconnaissent à m’informer de leurs analyses et de leurs propositions. Je l’ai fait avec le dessein de définir l’action de l’Etat de telle sorte qu’elle puisse réunir derrière elle le plus grand nombre de consciences citoyennes. Les formes de la résistance à la barbarie terroriste dépasseront les délimitations habituelles de la droite et de la gauche. Elles obligeront chacun, moi le premier, à concourir à des mesures qui embrassent des opinions habituellement éloignées, parfois hostiles. Cet effort concret et partagé d’unité nationale est la réponse adéquate aux objectifs des meurtriers pour une raison très simple : elle réunit nos forces.

A la suite de ces rencontres, j’ai donc modifié et infléchi la politique de l’Etat dans des directions où certains de ceux qui m’ont élu auront un peu de peine à retrouver dans sa pureté leur vision de la société. Lire la suite

A BAMAKO, UN PAS VERS LA FIN DE LA GUERRE DE 500 ANS

Il y a environ un demi-millénaire, quelques nations européennes engageaient contre les autres peuples de la planète une guerre de conquête qui allait durer cinq cents ans. C’est sans doute le seul conflit qui, dans l’histoire humaine, mérite vraiment la qualification de guerre mondiale. Certains aspects des événements du 20 novembre à Bamako signalent peut-être un autre voie.

drapeau-mali-vert-jaune-or-rouge-couleur-flotte_2

 

Engagés à la fin du XVe siècle, l’invasion des deux Amériques, la dislocation de l’Afrique du fait de la traite négrière, puis sa colonisation, l’asservissement de l’Asie et de l’Océanie établissent sur le monde ce qu’il est convenu de nommer la domination occidentale. De génération en génération, cette suprématie s’enkyste dans les esprits, établissant une hiérarchie « raciale » qui fait des Blancs le sommet de l’hominisation, délégitimant l’apport des autres civilisations à l’humanisation de l’espèce, instaurant un vertigineux déséquilibre économique entre l’Occident et le reste du monde.

Cette histoire est aujourd’hui sur le reflux. La tectonique de l’histoire est en évolution rapide. Beaucoup de nations naguère assujetties conduisent désormais seules leur destin et la Chine est devenue, pacifiquement, le premier producteur mondial de richesse marchande. La décolonisation, plus qu’imparfaite, a néanmoins donné partout le goût de la libre souveraineté. Lire la suite

THEATRE ET TENSION – créer dans Bangui sous couvre-feu

30 octobre 2015. Toute la journée, le tournoiement des hélicoptères et le crépitement épisodique des armes à feu ont rappelé à qui aurait voulu s’en évader les atroces règlements de compte qui secouent la capitale centrafricaine. L’Alliance française de Bangui décide d’y montrer malgré tout, à 16h, « La soupe de Sidonie »[1], spectacle inspiré d’une pièce de kotèba[2] créé il y a dix ans par la compagnie malienne BlonBa[3].

19e6f173c44567f0f409cd3b06f31e5f_3

L’acteur qui joue le rôle principal –celui d’un chef de famille musulman rêveur et désabusé – est chrétien. Il vit non loin du quartier de Fatima où, ce jour-là, se concentrent les événements meurtriers qui opposent des protagonistes des deux confessions. Il laisse dans les coulisses le téléphone qui le relie à sa famille restée là-bas, entre sur scène. Comme on dit au théâtre, il n’est pas tout à fait là. Le texte s’évapore, revient. Le jeu prend néanmoins. Il prend avec le public, très « mis en jeu » comme le veut la lignée théâtrale du kotèba, mais beaucoup de spectateurs gardent leur portable en main, vibreur aux aguets. Lire la suite

LA CHARTE DU MANDEN

Texte traduit d’une tradition recueillie auprès d’un membre des confréries de chasseurs-donso par Youssouf Tata Cissé

La fondation du Mali classique (Manden) au XIIIe siècle est marquée par le congrès réuni par Soundiata Keïta, son souverain, pour établir les règles de vie applicables dans ce vaste ensemble politique. Le texte ici proposé, rédigé sous la forme d’un serment, en est en quelque sorte un résumé transmis par les confréries donso auxquelles appartenaient Soundiata et beaucoup de ses lieutenants

Une image de Diabali Konaté pour une exposition consacrée à Soundiata Keïta (Bordeaux sept.-oct. 2015)

Une image de Diabali Konaté pour une exposition consacrée à Soundiata Keïta (Bordeaux sept.-oct. 2015)

Le Manden (1) a été fondé sur la concorde et l’amour,
Sur la liberté et la dignité,
Sur l’entente fraternelle :
Il n’y a plus de préférence de race au Manden.
Sous notre lutte, il y avait ces buts là.
Aussi, les fils de Sanènè et Kontron (2) donnent à l’adresse des douze parties du monde et au nom du Manden tout entier cette proclamation.

1 – Nous disons :
Toute vie est une vie

Lire la suite

SAGESSES DU MALI

Textes traduits de récits bamanans et maninkas rapportés par Jeli Baba Sissoko, Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé

Les grands récits que transmettent les griots et les chasseurs de l’aire mandingue sont émaillés de pensées immémoriales qui réfèrent les histoires et les personnages à une représentation partagée du monde et de la vie sociale. Ces textes sont dits dans une langue concrète, concise, puissante dont j’ai essayé, dans ces tentatives de traduction, de conserver la scansion et les singularités lexicales. Je les publie ici en hommage à trois grands hommes aujourd’hui disparus, Jeli Baba Sissoko, Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé par qui j’en ai eu connaissance.

GriotsSambala

1 – Dans le monde humain, le temps est trois,
Le temps de dire,
Le temps de faire,
Le temps de voir.
Ainsi, quand vient le jour où ta parole est à dire,
Annonce !
Quand vient le jour où l’affaire doit être faite,
Agis !
Et quand vient le jour d’examiner tout ça,
Alors fais les comptes !
Le monde humain, ce sont ces trois temps là.

2 – Depuis que le monde fut établi par Dieu,
Trois valent mieux que trois.
Quels trois ? Lire la suite

LE POUVOIR DES DOMINEES

Texte d’une conférence donnée dans le cadre du séminaire « Le pouvoir a-t-il un sexe », publié en 2012 dans les « Actes » de la Fondation Gabriel Péri. 

 C’est la famine. Il y a des cadavres d’animaux partout. On voit mourir les ânes au pied des épineux. Toute la région sent la charogne. Quelques années plus tard, la mère d’un ami, qui a vécu ça, me dit «  Quand nous avons commencé à ne plus avoir de nourriture, je ne voulais pas que les gens le sachent, je ne voulais pas que les voisins se sentent obligés de nous donner à manger. Chaque matin, je mettais de l’eau dans la marmite et je faisais semblant de faire la cuisine »

depositphotos_10441182-Vladimir-Lenin-and-Clara-Zetkin Voici quatre histoires qui me semblent aider à comprendre ce que le mouvement d’émancipation des femmes apporte au mouvement d’émancipation en général, à la compréhension de ce qu’est l’émancipation humaine.

1 – La femme qui avait des pertes de sang.  

La première histoire est tirée de l’évangile, l’histoire d’une femme de religion juive qui souffre d’une infirmité féminine. Elle est atteinte de saignements permanents et cela, dans une religion qui entoure d’interdits extrêmement sévères les femmes qui sont dans la période de leurs règles. Elles ne doivent pas toucher quelqu’un d’autre, on ne doit pas s’asseoir là où elles se sont assises, il y a vraiment une liste très impressionnante d’interdits qu’on peut lire dans la Torah, et qui isolent pendant cette période les femmes du reste de la société. Leur impureté rituelle les écarte notamment de tout ce qui est rite religieux. Elles sont également exclues du rapport à leur Dieu, dans une époque où l’incroyance est quasiment inexistante. La vie spirituelle, la vie culturelle, les rapports aux gens sont alors très informés par le rapport à Dieu et cette loi fait qu’il y a un moment dans la vie des femmes qui leur interdit le rite, la prière, les sacrifices… Lire la suite

DES IGNORANCES DISCRIMINANTES

Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif initié par le GFEN « Pour en finir avec les dons, le mérite, le hasard », éditions La Dispute 2009

« Un des romans fondateurs de la littérature africaine de langue française a pour titre « L’enfant noir ».  » L’enfant blanc » n’est pas un titre plausible pour un roman français. L’enfant français d’un roman français est un enfant tout court. Dans un roman français, on n’écrira pas : « La petite blanche s’est longtemps couchée de bonne heure »

Parmi les dizaines de milliers de manuscrits retrouvés à Tombouctou, un traité de rhétorique.

Parmi les dizaines de milliers de manuscrits retrouvés à Tombouctou, un traité de rhétorique.

Les Occidentaux cultivés situent spontanément la Bible ou la tragédie antique aux sources de leur culture. En effet, la Grèce de Sophocle, la Rome de Sénèque, l’Asie mineure d’Abraham et de Jésus, l’Afrique de Moïse ou d’Augustin colorent jusqu’à présent, et pour longtemps sans doute, le bain de représentations dans lequel se dit l’Occident. A l’inverse, l’Afrique subsaharienne, ce qu’on appelait naguère l’Afrique noire, peuple l’imaginaire européen de symboles et de gestes ressentis par certains comme fascinants, par d’autres comme négligeables, mais en tout cas radicalement hétérogènes. Il y aurait des authenticités parallèles à préserver au nom de la diversité culturelle ou à conformer à la civilisation mondialisée de l’Empire, ou les deux, mais nulle parenté entre elles.

Or l’histoire biblique et la pensée platonicienne véhiculées par l’Islam sont présents sur le territoire de l’actuel Mali dès le VIIIe siècle de l’ère chrétienne. On y rencontre déjà des hommes nommés Jean (Yahia), Jacob (Yakouba) ou Zakarie (Diakaridia), des femmes portant le nom d’Ève (Awa) ou de Marie (Mariam). Plus tard se développe dans toute la zone sahélienne un Islam de confrérie inspiré du soufisme et relié par ce fil à la mystique néo-platonicienne. L’enseignement du prophète Mohammed se nourrit des doctrines chrétiennes et juives de son temps, qui depuis des siècles se tissent avec la philosophie grecque.

Lire la suite

QUELQUES TRAITS DU MALI EN CRISE

Texte publié dans l’ouvrage collectif « La guerre au Mali », éditions La Découverte 2013

Comment l’Etat malien, souvent présenté comme un modèle de démocratie en Afrique, s’est-il si facilement, si brutalement effondré en 2012 et 2013, au point de devoir faire appel à l’armée de l’ancienne puissance coloniale pour éviter l’occupation du pays par les djihadistes ? Sous la succession des événements, quelles fragilités structurelles, quels enjeux institutionnels et sociétaux ? Et quelles leçons en tirer pour aller de l’avant ?

Le capitaine Sanogo, auteur du putsh du 22 mars 2012 qui fait tomber le président Amadou Toumani Touré

Le capitaine Sanogo, auteur du putsh du 22 mars 2012 qui fait tomber le président Amadou Toumani Touré

Etat malien : les paradoxes d’un effondrement

Bamako, 21 mars 2012. Un groupe de soldats excédés par la gabegie qui désorganise l’armée décide de marcher sur le palais de Koulouba, siège de présidence de la République. Ils ne veulent pas être la chair à canon d’une guerre où près d’une centaine de militaires sans munitions viennent d’être égorgés par l’alliance éphémère d’irrédentistes touareg et de desperados salafistes. La jacquerie, rejointe par quelques officiers subalternes, n’a qu’une vague idée de ses objectifs. Celui dont elle a fait son chef, le capitaine Amadou Aya Sanogo, reconnait peu après le coup que les mutins ont décidé en cours de route d’en « profiter » pour prendre le pouvoir. Quelques semaine avant des élections où il ne se présentait pas, le président Amadou Toumani Touré est renversé.

L’armée, désorganisée, cède devant les narco-djihadistes qui s’installent dans les grandes villes du Nord. En dépit de ses conséquences immédiates catastrophiques et des condamnations internationales qui pleuvent, l’équipée suscite une approbation populaire inquiète et mesurée, mais réelle. On déplore les pillages dont les putschistes se rendent coupables, mais on comprend les pillards, on les envie parfois. L’armée en fuite ? C’est un crève-cœur, mais pourquoi risquer sa peau quand l’absence de confiance dans l’institution donne à croire que le sacrifice est désespéré ? Lire la suite

LE SYNDROME DE BANYENGO Culture, politique et développement

http://www.blonbaculture.com/activites/television/baniengo/adsl.htm

Texte écrit avec Alioune Ifra Ndiaye pour la conférence du Groupe Initiative Afrique de novembre 2012 à Yamousoukro (Côte d’Ivoire) sur le thème « Comment renforcer l’efficacité de l’Etat en Afrique » (http://initiative-afrique.org/fr/index.php?gia=recommandations_2012)

« Incapables de croire suffisamment en eux-mêmes pour risquer la grandeur, les nyengos dérivent toute leur adresse, toute leur intelligence, toute leur énergie à empêcher les autres de s’y essayer. Quand elle se manifeste, la nyengoya empoisonne les relations de voisinages, la vie de famille, les amitiés, mais elle s’exerce aussi au cœur des administrations d’Etat censées représenter le bien public. Et là, elle devient un phénomène politique. »

Tracé de la frontière entre le Congo et le Cameroun par les Français et les Allemands

Tracé de la frontière entre le Congo et le Cameroun par les Français et les Allemands


1 – Nyengoya

La nyengoya est un vice répandu au Mali et sans doute dans d’autres pays d’Afrique. Difficile de traduire en français cette notion qui désigne un mélange d’égoïsme, de jalousie et de bassesse. La structure culturelle BlonBa (théâtre, audiovisuel), chargée par le ministère de l’administration territoriale de réaliser un programme d’éducation civique intitulé « A nous la citoyenneté », a donné à ce vice une figure devenue depuis célèbre dans tout le pays, celle de l’ignoble Banyengo. Dans un court métrage de fiction, ce personnage prie une divinité de résoudre ses nombreux problèmes. La divinité lui répond : « Je te donnerai tout ce que tu me demanderas, mais à une condition : ton ami que nous venons de voir passer à vélo sur la route, je lui donnerai le double. Une villa pour toi, deux villas pour ton ami. Cent bœufs pour toi, deux cents pour ton ami… » Banyengo réfléchit, réfléchit, puis adresse sa prière à la divinité : « N’nyè kélen ci ! Crève-moi un œil ». Dans l’instant, son ami perd les deux yeux et tombe de vélo. Aussitôt diffusée cette courte fiction devient emblématique de l’émission. De toutes les régions du pays, les téléspectateurs téléphonent pour donner des exemples de « banyengotisme ». L’expression « N’nyè kélen ci » est reprise à toute occasion par les enfants. Nouhoun Cissé, l’acteur qui joue Banyengo acquiert une notoriété nationale qui l’accompagne dans tous ses déplacements.

La nyengoya est communément accusée de jouer un rôle important dans les difficultés du pays à faire corps pour construire son développement. Nous l’analysons comme un des effets de la longue défaite de l’Afrique, un vice de vaincus. Incapables de croire suffisamment en eux-mêmes pour risquer la grandeur, les nyengos dérivent toute leur adresse, toute leur intelligence, toute leur énergie à empêcher les autres de s’y essayer. Quand elle se manifeste, la nyengoya empoisonne les relations de voisinages, la vie de famille, les amitiés, mais elle s’exerce aussi au cœur des administrations d’Etat censées représenter le bien public. Et là, elle devient un phénomène politique. Comment se fait la jonction entre ce comportement individuel et la façon très singulière dont s’est formé l’Etat en Afrique ? Explorer cette question, c’est mettre en lumière un des blocages du développement. Lire la suite