LE MOUVEMENT COMME FINALITE – contre les politiques du résultat

Texte écrit en lien avec un séminaire organisé par Janine Guespin sur l’utilisation des sciences de la complexité dans l’élaboration politique 

« La société émancipée tout court n’existera jamais parce qu’on ne s’émancipe pas de la mort, ni de toute une série de contraintes liées à notre nature physique et sociale. Par contre, on peut supputer que l’être humain est sans cesse en mesure d’élargir son humanité, ou de la faire bouger. On peut souhaiter une société qui ne s’arrête pas, une société qui continue sur cette voie. Nous le souhaitons d’ailleurs pour nos propres existences. Nous savons bien que notre vie va s’interrompre d’une mort qui n’est pas un aboutissement, qui est un effondrement. Mais nous disons : j’ai l’impression qu’il y a eu un chemin dans ma vie et ce chemin lui a donné sens (ou non). » 

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1 – Une belle vie

Une belle vie, une belle aventure, un beau geste, une belle page d’histoire… Quand nous jugeons de l’existence dans son mouvement, c’est spontanément sous la catégorie esthétique du beau : une vie, un geste, une aventure, une page d’histoire qui nous séduisent ; une vie, un geste, une aventure, une page d’histoire auxquels nous trouvons de la qualité.

Nous savons juger du mouvement et nous en jugeons sur le mode qualitatif, sur le mode esthétique. Cette appréciation n’est pas analytique, mais globale. Elle n’est pas « numérique », mais « analogique ». Trop d’éléments disparates. Trop d’aléatoire dans les résultats. Trop d’imprévu. Des singularités trop irréductibles.

Juger de la beauté d’un visage ou d’une page d’histoire, c’est porter une appréciation sur un système d’interactions – quand je la considère isolément, je peux ne pas aimer la bouche d’un visage qui me séduit. C’est aussi s’impliquer dans le jugement, dire quelque chose de soi, émettre un vœu, intervenir dans le système. Si je lis la Résistance comme une belle page d’histoire, mon jugement m’associe au vœu politique que porte ce mouvement dans l’histoire. Il s’y ajoute et l’étend.

Il y a aussi du quantitatif, du cumulatif dans l’existence, qu’elle soit individuelle ou collective : l’argent que j’accumule, les libertés qui s’ajoutent les unes aux autres, la croissance du PIB, l’augmentation de l’espérance de vie… Ces « bons » progrès alimentent la qualité de l’existence. Mais ils ne produisent pas à eux seuls une « belle » vie. Cette qualité n’est pas l’addition de ces quantités. Je peux être fortuné, libre, ressortissant d’un pays riche et vivre vieux sans que ma vie soit belle. Souvent, les programmes politiques isolent des objectifs susceptibles de faire du résultat. Souvent, les chefs politiques nous poussent à croire que le résultat assouvira notre désir, assouvira la satisfaction qu’il réclame. Alors nous sommes doublement déçus. Déçus parce que notre désir renaît sans cesse. Déçus parce qu’une bonne mesure ne fait pas davantage une belle politique qu’un beau nez fait un beau visage. La politique programmatique est décevante non pas en raison de trahisons supputées mais par nature. Lire la suite

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