POTENTIEL DEMOCRATIQUE DE L’ART CONTEMPORAIN L’expérience du Mac Val

 » Les gens du peuple n’ont pas de goût. La preuve : ils n’ont pas de toiles de maîtres dans leur salon « . Cette ironique provocation attribuée sous diverses formes à Coluche nous rappelle que l’art peut être dérivé vers d’autres usages que l’agrandissement des âmes, par exemple la spéculation financière. En 2015, dix ans après l’ouverture du Musée d’art contemporain du Val de Marne (Mac Val), ses responsables me demandent d’écrire un texte sur cette expérience insolite : un musée pour un art réputé « élitiste » au coeur d’une ville emblématique de la France populaire. Je m’y promène. Je constate qu’en dépit des liturgies de l’art en partie maintenues, ce simple déplacement fait apparaître les potentialités démocratiques d’oeuvres nées dans ce qu’on nomme les temps « contemporains », désignation approximative d’une certaine rupture avec les temps « modernes ». Je retrouve ce texte et le publie ici, y compris dans ses considérations « institutionnelles », car ce qu’il décrit – la naissance et l’expérience du MacVal – me semble être la trace d’une transition bienvenue vers l’au delà de la modernité impériale dont traite beaucoup des réflexions publiées dans ce blog.

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Jesus Rafael Soto, pénétrable jaune dit « les spaghettis »

Il arrive que certaines œuvres majeures soient avalées par la nuit d’un coffre-fort. Ce placement, cet emplacement en protège la valeur spéculative, et pourtant, dans l’obscène obscurité de ces oubliettes, elles sont réduites à rien. Rien de ce pour quoi l’imagination de l’artiste les a enfantés. Rien de l’enchantement des cœurs auquel elles pouvaient prétendre. Il y a aussi des expériences inverses.

Le Mac Val, musée d’art contemporain situé à Vitry-sur-Seine, s’est développée dans le mouvement d’une toute autre histoire. En 1793, le « Muséum central des arts de la République » ouvre ses portes dans la grande galerie du palais du Louvre. La riche collection royale, rebaptisée « nationale » par la Révolution française, est mise à disposition des artistes qui veulent s’exercer à la peinture. Chaque dimanche, gratuitement, le tout venant peut alimenter son imagination et son goût aux mêmes sources que le ci-devant roi de France. Une particularité juridique arrache ces œuvres aux lois du marché. La loi les rend « inaliénables ». Impossible de les vendre ou de les acheter. Interdit à jamais de reprivatiser ces biens devenus « nationaux ». Du point de vue marchand, La Joconde ne vaut plus rien. Du point de vue de l’âme humaine, elle accède à l’inégalable dignité de ce qui est « sans prix ». Le rayonnement de la France doit beaucoup à cette histoire d’égalité.

On dit du Val-de-Marne qu’il est un département populaire, un territoire majoritairement peuplé de « gens du peuple » qui en effet n’ont généralement pas de toiles de maîtres sur leurs murs. Lire la suite

STATUES CAPTIVES L’art lobi montré aux Bruxellois

 

La figure de la modernité occidentale s’est voulue universelle. Forgée avec les armes d’un empire planétaire, elle a pu en donner l’illusion. Ce temps s’achève. J’en ai traité récemment dans deux textes consacrés aux politiques culturelles publiés ici. Et voici que je tombe sur une perle : l’interview de François et Marie Christiaens, collectionneurs belges à qui l’on doit une récente exposition de statues lobis (Afrique de l’Ouest)[1]. Leurs propos recueillis pour Radio France Internationale par Siegfried Forster[2] manifestent avec une fraicheur paradoxale combien les paradigmes de cette histoire ont rancis et l’urgence de leur dépassement. Je la reproduis ici avec mes commentaires.

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Une des statues présentée dans le cadre de l’exposition « Les bois qui murmurent », photo de Siegfried Forster

 RFI : C’est la première grande exposition sur la statuaire lobi, pourquoi avait-elle été ignorée pendant si longtemps ?

 François Christiaens (FC) : Les Lobi n’ont jamais été considérés. Ils se sont d’ailleurs toujours cachés du monde. Ils n’ont jamais voulu être connus. On les a découverts un peu par hasard, parce que personne ne s’y intéressait. A ce moment-là, cela nous a donné le virus d’aller voir et de gratter un peu ce qui se passe chez eux.

JLSD : « On », c’est qui ? « Personne » c’est qui ? Quelle est la sorte d’« intérêt » qui ne fonctionnait pas avec les Lobis ? Les Lobis s’habillent, ils n’intéressent pas les marchands d’étoffes ? Les Lobis vont à l’école, ils n’intéressent pas leurs enseignants ? Les Lobis à motocyclette n’intéressent pas les policiers ? Il faut être contaminé par un virus pour pouvoir s’intéresser aux Lobis ?

 Marie Christiaens (MC) : Pendant la colonisation, les Lobi avaient fait le « serment de la bouche », c’est-à-dire de ne pas s’associer aux Blancs, aux missionnaires, aux chrétiens, etc. Ils étaient très rebelles. D’une certaine manière, cela les a protégés. Leur art a été découvert très tard.

JLSD : Merci ! Maintenant, on a compris de quelle race de découvreurs il s’agit. Lire la suite