Guerre au Sahel – SORTIR DE L’IMPUISSANCE

La convocation à Pau par Emmanuel Macron de cinq chefs d’Etat du Sahel disait de façon presque caricaturale les dysfonctionnements historiques qui plombent la construction d’une alliance efficace entre les peuples concernés, peuple français, peuples du Sahel. Imagine-t-on le président malien convoquant le président français et ses homologues d’Afrique sahélienne à Aguelhoc[1] pour faire le point sur la protection notoirement accordée par la France aux visées séparatistes de certains groupes touareg[2] ? J’ai le sentiment que cet épisode des relations franco-africaines est un événement où se percutent beaucoup des entraves qui bloquent la situation et provoquent un lourd sentiment d’impuissance.

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Victimes nigériennes (à gauche) et françaises (à droite) du conflit sahélien.

 

Côté français, « l’invitation » disait ce qu’elle avait à dire et qui n’était pas à dire, qui fait inutilement durer un autre temps. Persistance obstinée des automatismes impériaux. Côté africain, elle venait dans un contexte de décomposition avancée des pouvoirs publics et de défaites militaires successives qui rendait malaisé, pour les chefs convoqués, d’y parler avec autorité.

Brouillages historiques

Embrouillamini également chez les peuples concernés. La France, « l’idée France » provoque en Afrique, au Mali en tout cas, un sourd ressentiment qu’on peut comprendre. La forme même du sommet avorté de Pau a été vécue comme une insulte. Il est juste que le chef des armées françaises demande de ne pas laisser calomnier les jeunes soldats qui exposent leur vie dans les combats du Sahel. Mais la forme choisie disait trop qui est maître du jeu. Lire la suite

Crise malienne : QUATRE PATHOLOGIES DE LA CONFIANCE

Comment analyser et surtout résoudre la crise que traverse le Mali, crise à l’issue incertaine et risquée ? Je propose dans ce texte une interprétation née de ma longue fréquentation de ce pays où j’ai mis les pieds pour la première fois en 1972, liée aussi à l’activité que j’y mène dans le champ culturel. Et aussi aux inflexions du regard que déclenchent ma peau de « Blanc ». Cette interprétation est donc à la fois informée et déformée. Discutable. J’espère qu’elle sera utile au débat.

45-TIMBUKTU

Dans son film Timbuktu, Abderrahmane Sissako nous donne une une splendide métaphore des raisons dites « ethniques » de perdre confiance.

Rupture des liens par lesquels la société tenait

Longtemps, quand arrivait le temps des vacances, je me rendais chez un ami, à Zakoïré, hameau situé à proximité d’Ansongo, dans ce haut de la boucle du Niger où le sable des dunes tutoie l’eau du fleuve. Depuis l’indépendance du Mali, cette région aride est sporadiquement secouée par des révoltes souvent nées du milieu pastoral des touaregs. L’interprétation « ethnique » vient spontanément sous la plume des commentateurs. Peaux claires contre peaux sombres ?

Le père de mon ami, un éleveur songhaï sédentaire, peau sombre, n’a pas cette vision des choses. Il me dit en substance : « Depuis toujours, nous vivons ensemble, nous allons au marché ensemble, il arrive que nous nous marions ensemble. Nous avons besoin les uns des autres ». Il me dit qu’à leur façon, les uns et les autres forment la même société. Dans cette région du Mali, à l’époque en tout cas, les hommes ont coutume de sortir armés d’une sorte de sabre qu’ils portent à la taille. Il m’explique que dans le cas où un conflit se lève, ce qui peut arriver comme partout, les uns et les autres sont à armes égales, ce qui est une bonne raison de mettre le sabre au fourreau et de trouver une solution amiable. « Mais si l’un d’entre nous arrive un jour avec une arme à feu, il blessera ou tuera son adversaire sans réponse possible. » Alors la confiance s’effondre et commence la guerre.

C’est ce que montre le cinéaste Abderrahmane Sissako dans son film « Timbuktu » à travers une de ses séquences les plus fortes.

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