LE DISCOURS QUE N’A PAS PRONONCE LAURENT GBAGBO

Texte publié en février 2011 par le magazine Jeune Afrique

Les tensions électorales reprennent en Côte d’Ivoire. D’autres pays, notamment le Burundi, sont sous la menace de graves violences. Comment maîtriser ces situations complexes. Voici une petite fiction politique que j’avais placée dans la bouche de Laurent Gbagbo au moment où une guerre civile baptisée « crise post électorale » ravageait le pays de Félix Houphouët-Boigny. Pour la réflexion et le débat.

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Abidjan, le 1er décembre 2010

Mes chers compatriotes,

La Commission électorale indépendante vient de me remettre son décompte des résultats de l’élection présidentielle. M. Alassane Dramane Ouattara y est crédité de 54,1 % des suffrages. Avant de vous indiquer quelle est la conduite que je me fixe dans cette circonstance, permettez-moi de vous rappeler les conditions très particulières dans lesquelles j’ai été amené à exercer le pouvoir suprême.

Elu en 2000, j’ai tenté de mettre en pratique les idéaux qui depuis l’origine ont guidé mon engagement politique : souveraineté effective de la Côte d’Ivoire, avancée vers une plus grande autonomie économique, souci des besoins sociaux, respect d’institutions démocratiques essentielles comme le multipartisme ou la liberté de la presse… Ma politique s’est heurtée à l’hostilité des grandes puissances qui, avec le Premier ministre Alassane Ouattara ou le président Henri Konan Bédié, s’étaient habituées à une Côte d’Ivoire docilement soumise à leurs intérêts. La rébellion militaire de 2002 aurait dû être réduite avec le concours de la France, si ce pays avait respecté l’accord de défense qui le liait à nous. Mais cet accord avait été signé avec d’autres et pour d’autres buts que la souveraineté de l’Etat ivoirien. Ces forces étrangères furent au contraire utilisées pour entériner la division du pays. Par nécessité et pour ne pas aggraver les tensions, j’ai tenté de faire avec. J’y ai mis, c’est vrai, cette adresse que vous me reconnaissez quand vous me donnez le sobriquet de « boulanger ». Je ne me repends pas d’avoir, comme vous dites, « roulé mes adversaires dans la farine ». J’ai au contraire le sentiment d’avoir répondu, avec les moyens qui me restaient, au mandat du peuple.

Je me suis également attaché à rétablir des conditions à peu près acceptables pour une élection libre et démocratique. M. Alassane Ouattara avait été écarté des scrutins précédents sous l’effet d’une loi électorale rédigée sur mesure par son nouvel ami Henri Konan Bédié. Il a pu cette fois se présenter et faire campagne sans entrave. Je connaissais pourtant sa vertu démocratique à géométrie variable : premier ministre, il m’avait fait emprisonner pour délit d’opinion ! Confiant dans les vertus démocratiques de la controverse, je me suis soumis à l’exercice d’un débat télévisé en direct. Et vous êtes allé voter.

Maintenant, que faire ? Beaucoup, dans mon entourage, me suggèrent de refuser un résultat dont tout indique qu’il force la réalité. Le président du Conseil constitutionnel me propose d’annuler le vote de plusieurs départements soumis à l’intimidation des Forces nouvelles. La pression frénétique de la France, des USA et du panier de crabes nommé « communauté internationale » me donnent à penser que l’étranger tient beaucoup à l’investiture de l’accommodant M. Ouattara. Ces interventions m’inciteraient plutôt à ne pas m’incliner.

J’ai donc longuement réfléchi. J’ai repris les comptes. Devant les graves irrégularités constatées dans les régions sous contrôle des Forces nouvelles, de nombreux recours ont été déposés auprès du Conseil constitutionnel. Mais ces réclamations additionnées ne permettent pas de renverser le résultat. Quant à la suggestion du président du Conseil constitutionnel, elle est un signe d’amitié à mon égard, mais elle contrevient au code électoral accepté par tous. La logique institutionnelle veut donc qu’Alassane Ouattara soit reconnu président de la République.

Je vais maintenant vous dire ce qui a emporté ma décision de ne pas contester davantage l’issue des élections. Le fait pour moi le plus marquant de cette séquence politique est le taux de participation. Dans toutes les régions du pays, les citoyennes et les citoyens se sont levés en masse pour aller voter. L’expérience du terrain et les reportages que nous avons pu voir à la télévision nationale ont montré qu’ils avaient conscience d’agir pour la paix et l’unité du pays. La plupart affirmaient sereinement vouloir respecter le verdict des urnes quel qu’il soit. J’en ai été frappé, car d’habitude, notre vie politique inspire plutôt la défiance et l’exaspération des appétits contraires. Nos Etats sont des pièces rapportées. Ils sont la mauvaise copie d’institutions nées d’une autre histoire, par le génie d’autres peuples, mues par des raisons que nous avons du mal à partager parce qu’elles nous ont été inoculées par la force. L’Etat, nous le savons tous, peu y voient le représentant l’intérêt général et beaucoup de ceux qui en ont l’occasion s’en servent et s’y servent sans scrupule. Mais nous sommes coincés. Sous l’empire de l’Occident, l’Etat à l’occidentale est devenu la seule forme réputée légitime de représentation des peuples. Les vieilles institutions par lesquelles nous nous gouvernions ont perdu leur capacité politique. Je peux envoyer mon cousin en ambassade chez mon voisin, pas à l’ONU. On ne reviendra pas sur cet état de fait et nous devons faire avec.

83 % de votants au premier tour, un peu moins au second, c’est une donnée nouvelle. Les Ivoiriens ont eu confiance, sinon dans l’Etat, au moins dans la règle du jeu que constitue le suffrage majoritaire. Ils ont pensé que cette façon de faire permettait de s’entendre sans s’aligner les uns sur les autres. Ils ont voté comme ils sont, c’est-à-dire avec en eux les sédiments d’anciennes institutions que souvent l’Occident caractérise avec mépris comme « ethniques » voire « tribales », mais qui sont notre patrimoine politique. Statistiquement, les Dioulas n’ont pas voté comme les Bétés. Mais les Dioulas comme les Bétés sont allés au vote en se disant : demain, nous saurons qui, du parent des Bétés ou du parent des Dioulas sera le président des Dioulas, des Bétés et de tous les autres. Ce faisant, nous avons commencé à investir une pratique politique venue d’ailleurs avec un contenu qui nous appartient. En votant si nombreux, dans une si belle disposition d’esprit, notre peuple a fait l’histoire. Je ne veux rien entreprendre qui contribue à éteindre cette fragile étincelle, car elle porte en elle la construction d’institutions nationales respectables et respectées. Or sans de telles institutions, nous sommes désarmés face aux puissances qui nous aiment soumis.

Nos élections ont-elles été parfaites ? Loin de là ! Il faudra du temps, de l’expérience, du civisme, de l’abnégation et beaucoup de ténacité pour que de tels processus deviennent irréprochables, pour qu’ils prennent la couleur de nos âmes, pour qu’ils contribuent à nous donner vraiment une voix qui soit nôtre, une voix capable de couvrir les siècles d’humiliation. Mais aussi maladroit soit-il, je n’ajouterai pas d’embûche à ce premier pas.

Mes chers compatriotes, je quitte la présidence, mais pas l’action politique. Les idées d’indépendance, de souveraineté et de liberté pour lesquelles je me suis engagé dans l’action publique restent d’actualité. Comme je vous l’ai expliqué durant la campagne, je ne crois pas qu’Alassane Ouattara soit le mieux placé pour les faire vivre. Mais la règle du jeu en fait notre président et je prie Dieu qu’il conduise le pays vers la paix, l’union et la prospérité.

J’appelle notre peuple à respecter ce choix. Je l’invite aussi à faire entendre sa voix dans toutes ses composantes, avec toutes ses opinions. Chers compatriotes, je serai un citoyen loyal et un opposant résolu.

Vive l’Afrique, vive la Côte d’Ivoire

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