ESPACE LIBRE – réflexion sur l’art dans la rue

 

La Fédération nationale des arts de la rue publie un « Manifeste pour la création artistique dans l’espace public ». Cet organisme m’a demandé un texte, que je mets ici à disposition de celles et ceux que ce sujet intéresse. J’y croise mes réflexions sur la gratuité, sur l’univers marchand et sur l’art autour d’une urgence : maintenir l’existence et le fonctionnement propre d’espaces qui n’appartiennent pas à quelqu’un mais à tous, y faire vivre en commun des moments d’imaginaire partageables sans ticket. J’espère que cette lecture incitera ceux qui y auront trouvé du plaisir à acquérir un document très suggestif qui intègre de nombreuses contributions.

Le libre accès à l’espace public – sa gratuité – est intimement lié à une caractéristique fondamentale de l’être humain : nous sommes des êtres sociaux. Certes, nous avons tous une vie privée et besoin pour la conduire d’espace privé. Besoin d’un chez-soi. Mais avec la même urgence, il nous faut des espaces communs, ne serait-ce que pour aller d’un chez-soi à un autre. Les deux types d’espaces ont chacun des fonctions propres, des joies et des peines imprégnées de leur poésie propre. Cette dualité s’est naturalisée dans nos imaginaires. Nous trouvons spontanément normal de payer un loyer pour aller de la chambre au salon et de déambuler sans péage dans les rues de nos villes.

Ça peut parfois grincer

Il y a aussi des « parties communes » dans les immeubles privés, lieux de passage qui sont régis par des « règlements de copropriété ».

Le principe en est simple : le moins sociable qui a le dernier mot. Pas de poussettes dans les couloirs. Pas de bruit. Pas de réunion. La loi de la tranquillité privée s’y impose et c’est juste. Nous avons tous besoin de nids et de les protéger. Mais on constate une évolution de l’espace public dont on peu s’inquiéter, sa mutation progressive vers un fonctionnement de « parties communes », fonctionnement subordonné à la tranquillité privée. L’espace public n’est pas, ne doit pas être, ne doit pas se laisser aller à devenir les « parties communes » de notre vie privée. Oui, la rue fait du bruit, elle abrite le hasard des rencontres et des heurts, relie les innombrables commerces de la vie, charrie les défilés, les processions, les bennes à ordures et les trottinettes. Oui, à la jointure avec l’espace privé, ça peut parfois grincer. Mais ce grincement lui-même est le bon symptôme d’une société vivante.

La rue est à nous

La rue n’est pas notre propriété privée. Pourtant, elle nous appartient et de meilleure façon peut-être que nos biens personnels, puisque nous pouvons en user à notre guise, gratuitement, mais pas en abuser, comme le violent droit romain nous autorise à le faire avec ce qui est à nous seuls, que nous avons le droit de violenter, défaire, détruire, manipuler : us, abusus, fructus, droit d’en user, d’en abuser et d’en tirer profit. Nous arpentons quotidiennement nos rues. Il est rare que nous fassions par caprice des trous dans la chaussée et il est bon que ceux qui s’y risquent en soient empêchés par la force « publique ».

Rien n’est plus beau, plus délicieux, plus honorable et finalement plus moral que les fantaisies du sexe libre et de l’amour. Néanmoins, nous ne les mettons pas sur la place publique. Car ce mélange des genres détruirait la beauté de notre vie privée et sa grâce attentive deviendrait obscène pornographie. La beauté a aussi sa place dans l’espace public : paysages, architectures, fleuves, passantes, passants, vitrines, bancs publics. Elle doit en respecter la règle de libre accès avec autant de vigilance que les portes de nos maisons protégeant notre intimité. On voit pourtant se développer l’obscène monstration d’œuvres – monuments, sculptures, installations – placées sur l’espace public, c’est à dire chez nous, et financées par les dividendes perçus sur les photographies, les films, bientôt sur les regards qui les contemplent. Etalage pornographique du sans-gêne de l’argent. On entend certains dire « mon image m’appartient » – us, abusus, fructus ? – et faire procès à ceux qui la « prenne ». C’est alors la société qui en est floutée, flouée, interdite de vie commune.

L’émotion publique

Viennent les arts qu’on dit « de la rue ». Biens publics. Biens communs. Biens tout court. Non pas au sens des marchands de biens. Au sens du bien être. Les arts de la rue produisent dans la rue l’émotion commune, l’émotion publique. Ils produisent la communauté de la rue, espace qui peut aussi, sans eux, sans ça, se réduire à l’assemblage des solitudes, à la friction de communautés hostiles. L’énorme petite géante se penche vers la minuscule petite fille, l’effraie, verse une larme, puis la fait rire avec le bizarre hochet qu’elle lui tend devant une automobile cousue à sa place de parking. La rue, le public se rassemblent autour de l’émotion de la minuscule émue et de l’énorme émouvante. Quand la rue, quand le public s’en souviennent, ils disent cette phrase si mystérieuse, si accordée à ce qui est sans prix : « C’était beau ». La poésie de l’art ajoutée à la poésie du hasard.

En quoi la poésie, en quoi l’art participent-ils à la constitution de la société ? En quoi sont-ils politiques ?

Les quatre marches de l’art en commun

Première marche : à ceux qui disent « l’histoire est finie, soumettez vos désirs à cette finitude », la poésie et l’art répondent « pas du tout » et ils le prouvent en ouvrant obstinément les portes de l’imaginaire. Ouvrir les portes de l’imaginaire est une condition nécessaire de toute avancée politique émancipatrice. Deuxième marche : la poésie et l’art relient une communauté d’humains autour d’émotions communes, de moments communs d’intelligence. Depuis la Grèce antique, nous savons que dans notre civilisation, se reconnaître ensemble, humains ensemble autour d’histoires que nous nous racontons est une condition de la politique démocratique. Troisième marche : le hasard de la rue ajoute une dimension symbolique de haute portée à cette fonction politique de l’art. La communauté qu’elle forme est, symboliquement réunie par le hasard, la communauté du peuple tout entier, le « public » tout entier, la communauté contre le communautarisme. Quatrième marche : l’art dans la rue résiste à la privatisation de l’espace public, à l’enfermement des âmes dans le réduit du privé, à la puissance de l’imaginaire marchand qui soumet notre être à son désir d’avoir et tente de nous fait osciller sans voir le monde entre les annonces de la télé et les réponses de l’hypermarché. L’art dans la rue affronte la colonisation de l’espace public par le kitsch publicitaire et sa déprimante apologie du dérisoire. Il met en scène l’urgente nécessité d’un espace physique et symbolique dédié à notre vie publique.

L’échafaudage de la construction politique n’est pas seulement fait de ce petit escalier, mais sauter ses quatre marches complique sérieusement la tâche.

Codicille

J’aime aussi les nouvelles rues ouvertes par internet. Rues virtuelles ? Non, pas du tout. Très réelles, à leur façon bien sûr. Pas solides, pas minérales, fluides, certes souvent contaminées par l’esprit marchand, l’esprit « privé », obscènes souvent à cause de cette confusion, mais fluides, avec tellement de failles, de fuites que l’esprit marchand n’aura jamais assez de rustines pour les colmater. Un tsunami possible de l’esprit rue ? De l’esprit public ?

 

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