POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

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Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ?

Le temps a passé. Le soviétisme n’est plus un sujet d’actualité, mais une référence de l’histoire. Les affects négatifs et positifs qui embrumaient sa critique s’estompent. En face, l’hégémonie idéologique du libéralisme se lézarde, minée par une conduite économique du monde erratique sur laquelle nulle force démocratique ne semble plus avoir de prise, par son incapacité à contrôler sa dévoration de la nature, par l’épuisement de l’Etat représentatif et d’une vie politique de plus en plus éloignée du peuple, par l’émergence d’une société planétaire où la centralité de l’Occident vacille et perd du poids. Cette troisième édition de Pour la gratuité, qui retrouve par ailleurs son titre initial, après le De la gratuité plus neutre de 2006, porte la trace de cette évolution. Par choix, elle n’a pas été lissée. Le lecteur reconnaîtra ça et là dans les textes proposés des formulations et des perspectives propres au temps où ils furent écrits.

J’y ai ajouté une postface intitulée « La marchandise humaine », en partie reprise d’une communication qui introduisait un colloque organisé à l’Université de Bourgogne sur le thème « Droit et marchandisation »[2]. La commercialisation dès le XVe siècle de personnes humaines raflées en Afrique et vendues dans les Amériques coïncide avec la naissance de ce que l’Occident définit comme ses temps modernes. Derrière les grâces de la Renaissance, les cales épouvantées de la traite négrière ouvrent le regard sur le versant ténébreux d’un projet de civilisation qui se qualifie lui même d’humaniste. La marchandisation de l’être humain constitue un point nodal qui enserre dans toute sa violence le dessein impérial de l’Occident : règne sans limite des rapports marchands ; braquage de la planète par les nations « blanches » ; instrumentalisation de la nature, vie humaine comprise. Elle montre aussi, dès l’origine, la limite de ce règne, qui abolit la singularité de l’aventure humaine rendue à la condition des choses, en même temps qu’elle en annonce la souveraineté sur le monde. Cette contradiction porte en elle-même la révolte et la résistance. On peut lire toute l’histoire des nombreuses gratuités socialement établies à travers la constitution progressive d’un bloc d’inaliénabilité autour de la personne humaine, histoire où la résistance des esclaves et les échos qu’elle a trouvé dans d’importants secteurs des nations blanches jouent les premiers rôles. Ce rapprochement ajoute aux développements antérieurs une réflexion anthropologique sur la façon dont la gratuité, le non-marchand, l’inaliénable ont historiquement environné la représentation que les humains se font d’eux mêmes. Il intègre à la réflexion la mondialisation impériale inaugurée avec ce qu’on appelle par euphémisme « les grandes découvertes » et aidera je l’espère à comprendre ce que la nouvelle mondialisation en cours, si contradictoire, porte aussi de potentialités émancipatrices.

Le tableau ne serait pas complet sans évoquer quelques documents complémentaires disponibles sur la toile[3], notamment l’ouvrage écrit avec Magali Giovannangeli sur la gratuité des transports publics instituée par l’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Etoile. Cette innovation adoptée par une vingtaine de collectivités françaises et quelques autres à l’étranger, notamment Tallin, capitale de l’Estonie, est étonnamment démonstratrice de notre « capacité à la gratuité », de ses effets bénéfiques parfois inattendus, de son lien avec la préoccupation écologique. Elle s’impose désormais dans tous les débats sur les politiques de la mobilité urbaine. Elle dit aussi que la gratuité n’est pas seulement une rêverie (ce qu’heureusement elle est aussi), mais également une issue à des impasses politiques qui aujourd’hui congèlent nos espérances collectives.

NOTES

[1] Jean-Louis Sagot-Duvauroux est notamment un des fondateurs, avec Alioune Ifra Ndiaye, de BlonBa, une importante structure culturelle et artistique bamakoise, pour la quelle il a écrit de nombreuses pièces de théâtre diffusées dans l’espace francophone.

[2] Droit et marchandisation, actes du colloque des 18 et 19 mais 2009, DijonUniversité de Bourgogne, CNRS, travaux du Centre de recherche sur le droit des marchés et des investissements internationaux (Credimi). Litec 2010

[3] Voyageurs sans ticket – Liberté, égalité fraternité, sur l’expérience de gratuité des transports publics dans l’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile. Avec Magali Giovannangeli. Editions Le Diable vauvert, 2012

Téléchargement gratuit : http://sauramps.epagine.fr/ebook/9782846264471-voyageurs-sans-ticket-liberte-egalite-gratuite-une-experience-sociale-a-aubagne-magali-giovannangeli-jean-louis-sagot-duvauroux/

Emancipation – éditions La Dispute, 2006

 

 

 

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Une réflexion sur “POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

  1. L’URSS n’était pas communiste et ne pouvait pas être communiste.

    Le communisme est devant nous et sa condition est la formation d’une population dont la majorité est formée de chômeurs.Marx n’ a pas vu cela, c’est pour cette raison qu’il s’est trompé sur le rôle historique de la classe ouvrière.Rôle qui est soit le réformisme-syndicalisme(occident) soit le capitalisme d’Etat en URSS(communisme grossier).

    Cette classe ouvrière se désagrège chaque jour pour venir grossir le rang des surnuméraires exactement comme, au passé, les paysans et les petits-bourgeois se sont désagrégés pour former la classe salariée.

    Une fois que la majorité devient chômeurs, la révolution communiste sera mis à jour et l’Etat capitaliste est renversé et remplacé par la démocratie des chômeurs communistes.

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