UN ENFANT ESCLAVE NOUS APPREND A LIRE

Vers 1818. Frederick nait sous le statut légal de marchandise dans une plantation du Maryland (USA). A 12 ans, il passe d’un propriétaire à un autre, de la plantation à la grande ville. Dans un récit saisissant, il décrit comment encore enfant nait en lui le désir de lire, le chaos intellectuel et affectif dans lequel ce chemin à haut risque pour un enfant esclave prend néanmoins son essor et comment sa liberté intérieure puis sa liberté tout court s’enracinent dans cette aventure qui pour lui dépasse de beaucoup les simples mouvements de l’âme. C’est la première fois que je publie dans ce blog un texte que je n’ai pas écrit. Je le fais à l’occasion d’un événement culturel à forte portée émancipatrice : le lancement de l’éditeur numérique africain BiBook[1]. Le livre des Mémoires de Frederick Douglass – un texte fondateur pour la nation américaine, pour l’Afrique et sa diaspora, pour nous tous – est offert avec quatre autres ouvrages[2] en même temps que l’application BiBook, elle même gratuite. A lire sur son téléphone ou sur sa tablette. Rien ne dit mieux que ce texte intense et profond l’urgence de rompre les déséquilibres issus de siècles de domination dans l’accès à la lecture et aux connaissances qui passent par elle. Lisez ces souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un enfant d’homme  que les esclavagistes imaginent (en vain) pouvoir réduire à l’inertie des marchandises. Gratuit sur BiBook. 

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Frederick Douglass 1818 – 1895

‘ »Ma nouvelle maîtresse montra qu’elle était en vérité tout ce qu’elle m’avait semblé être, lorsque je l’avais vue pour la première fois à la porte, — une femme douée du cœur le plus bienveillant, et des sentiments les plus beaux. Elle n’avait jamais eu d’esclave soumis à son autorité, et avant son mariage, elle avait dû à son travail ses moyens d’existence. Elle avait appris le métier de tisserand, et, par suite de son application constante, elle s’était préservée en grande partie des effets dégradants de la misère. J’étais tout à fait surpris de sa bonté. Je ne savais comment me conduire envers elle. Elle ne ressemblait en rien à aucune autre femme blanche que j’eusse jamais vue. Je ne pouvais m’approcher d’elle, comme j’avais l’habitude de m’approcher des autres dames de sa couleur. Les connaissances que j’avais acquises dès l’enfance, étaient complètement déplacées auprès d’elle. Une conduite servile, qualité ordinairement si agréable dans un esclave, ne lui convenait pas. Ce n’était pas le moyen de gagner sa faveur ; elle en paraissait toute troublée. Si un esclave la regardait en face, elle ne voyait dans cette action ni impudence ni impolitesse de sa part. Sa présence rassurait l’esclave le plus bas, et nul ne la quittait sans se trouver plus heureux de l’avoir vue. Son visage était animé de sourires célestes, sa voix était douce comme une musique tranquille.

Hélas ! ce bon cœur ne devait pas rester longtemps tel qu’il était. Elle tenait déjà dans ses mains le poison fatal d’un pouvoir sans responsabilité. Peu à peu l’œuvre infernale commença. Lire la suite

Guerre au Sahel – SORTIR DE L’IMPUISSANCE

La convocation à Pau par Emmanuel Macron de cinq chefs d’Etat du Sahel disait de façon presque caricaturale les dysfonctionnements historiques qui plombent la construction d’une alliance efficace entre les peuples concernés, peuple français, peuples du Sahel. Imagine-t-on le président malien convoquant le président français et ses homologues d’Afrique sahélienne à Aguelhoc[1] pour faire le point sur la protection notoirement accordée par la France aux visées séparatistes de certains groupes touareg[2] ? J’ai le sentiment que cet épisode des relations franco-africaines est un événement où se percutent beaucoup des entraves qui bloquent la situation et provoquent un lourd sentiment d’impuissance.

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Victimes nigériennes (à gauche) et françaises (à droite) du conflit sahélien.

 

Côté français, « l’invitation » disait ce qu’elle avait à dire et qui n’était pas à dire, qui fait inutilement durer un autre temps. Persistance obstinée des automatismes impériaux. Côté africain, elle venait dans un contexte de décomposition avancée des pouvoirs publics et de défaites militaires successives qui rendait malaisé, pour les chefs convoqués, d’y parler avec autorité.

Brouillages historiques

Embrouillamini également chez les peuples concernés. La France, « l’idée France » provoque en Afrique, au Mali en tout cas, un sourd ressentiment qu’on peut comprendre. La forme même du sommet avorté de Pau a été vécue comme une insulte. Il est juste que le chef des armées françaises demande de ne pas laisser calomnier les jeunes soldats qui exposent leur vie dans les combats du Sahel. Mais la forme choisie disait trop qui est maître du jeu. Lire la suite

ALTERNATIVE EN MIETTES, MIETTES D’ALTERNATIVES

Texte inspiré par les mouvements de colère sociale de l’année 2019

« Ça va pas ». « On veut plus ». « J’te crois pas ». « Pourquoi t’as plus que moi ? » Ces affects hantent ce qu’on entend aux ronds-points tiquetés de jaune, sur les plateaux télé, dans les discours revendicatifs, à l’occasion des négociations salariales, lors des reportages sur les manifestations de rue ou les blocages d’autoroutes. Le contenu de ce qui ne va pas, de ce qu’on veut en plus, les raisons de l’effondrement de la confiance, l’identité de celles et ceux qui ont cet en plus qu’on reluque sont flous. Ils sont souvent contradictoires, pro et anti glyphosate, révoltés fiscaux et défenseurs du service public, zadistes contre ouvriers de la construction réunis dans des colères qui ont un air de famille, qui parfois appellent même à la « convergence des luttes », dont l’issue presque inévitable est la rancœur.

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  • On veut plus
  • J’ai ça pour toi !
  • C’est des miettes.
  • Y’a rien d’autre.
  • J’te crois pas !
  • Alors faudrait changer de système. Tu proposes quoi ?
  • Essaye pas de m’enfumer !

« On n’y comprend plus rien ». Les débris de pensée que sèment ces bégaiements sont inaptes à faire sens, à symboliser une alternative capable de rassembler des forces sur une perspective partagée.

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DESUNIVERSALISER L’ETAT – « Privé » et « public » vus d’Afrique

Traditionnellement, la gauche européenne oppose « le privé » et « le public ». « Le public » est associé à l’Etat et aux collectivités « publiques » avec une zone flou, le monde dit « de l’économie sociale ». « Le privé » est ce qui fonctionne sous le régime de la propriété à la romaine : droit d’user, d’abuser et de tirer profit d’un bien censé nous appartenir en propre. « Le public » aurait comme parrain l’Etat. La tension entre « le privé » et « le public » est au coeur des stratégies développées par les forces politiques anti-capitalistes : nationalisations, services publics, régulation étatique, etc. Ces stratégies s’accompagnent d’une perspective paradoxale, un doute libertaire vis-à-vis des pouvoirs « publics » qui interroge la nature même de tutelles placée « au dessus » de la société pour en assurer le gouvernement. L’échec du tout-Etat mis en oeuvre dans les pays se recommandant du communisme, les tyrannies qu’il a provoqué, ont rebattu les cartes. Le très actif comité d’Espaces Marx-Aquitaine a décidé de faire de ces questions le coeur de ses 12e rencontres « Actualités de Marx et Nouvelles Pensées Critiques » qui se tiendront du 11 au 14 décembre 3019 à l’IEP (Sciences-Po Bordeaux, Campus Montesquieu à Pessac) sur le thème : « Etat et Transformation Sociale ». J’ai proposé d’y poser la question : Que se passe-t-il dans les situations de « privatisation » de l’Etat, comme c’est le cas lorsque la corruption y est endémique et généralisée, comme dans beaucoup de pays d’Afrique. Merci pour l’invitation et voici le propos que j’y exposerai.

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La caméra d’un jeune artiste malien interroge la trahison (djanfa) du pays par l’argent (wari). Pour visionner, cliquer sur l’image.

Universalité de l’Etat ?

Pour qu’un peuple de cette Terre soit représenté à l’ONU, il faut qu’il dispose d’un Etat. Les peuples soumis, quand ils se mettent en mouvement pour leur autonomie de gouvernement, revendiquent un Etat. Leur Indépendance se célèbre le jour où les symboles étatiques – armée nationale, hymne national, drapeau, chef de l’Etat – peuvent monter à la tribune, s’élever devant la tribune, défiler pour la tribune. L’Etat apparaît comme la forme naturelle, universelle du gouvernement des peuples, l’agent naturel de l’ordre public, le garant naturel, universel de la souveraineté.

Illusion d’optique

C’est une illusion d’optique. Le gouvernement des collectivités humaines par un appareil administré, éventuellement représentatif, sur un territoire délimité par des frontières géographiques n’est qu’une des formes par lesquelles les sociétés ont assuré et institué leur besoin supposé de tutelle organisatrice.

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CULTURE, MONDIALITE, EMANCIPATION : en finir avec la Guerre de 500 ans

 

(Texte d’une conférence donnée dans le cadre d’une initiative de la Fondation Gabriel Péri et du Mouvement de la paix – sur la photo, monument à Solitude (1), héroïque résistante au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, figure emblématique du combat émancipateur des travailleurs et travailleuses de Guadeloupe placées sous régime esclavagiste).

Deux guerres du XXe siècle ont été qualifiées de guerres mondiales. Elles furent pourtant, pour l’essentiel, des guerres entre puissances industrielles et ne touchèrent les autres parties du monde que par ricochet, parce que les nations directement engagées dans le conflit exerçaient une tutelle sur la quasi-totalité des humains. La planète a connu ces cinq derniers siècles une guerre autrement plus longue, autrement plus mondiale, guerre d’une violence extrême qui est jusqu’à présent une guerre sans nom, ce qu’ici je baptise « Guerre de 500 ans ».

Ce conflit commence au 15e siècle et ses dernières secousses nous sont contemporaines. Il s’agit de la conquête du monde par quelques nations européennes, guerre qu’inaugure un événement inouï dans l’histoire de l’humanité, la destruction et l’engloutissement de civilisations entières – le fruit de l’humanité des habitants des Amériques avant leur « découverte » par l’Europe. Il n’existe pas d’autres exemples de civilisations anéanties par la force des armes.

La Guerre de 500 ans attaque ensuite et très vite les côtes africaines pour y prendre des centaines de milliers de captifs, les déporter, les mettre sur le marché et en exploiter la force de travail par une privation totale de liberté. Lire la suite

UN PRESIDENT AFRICAIN TROUVE LA SOLUTION A LA CRISE DES GILETS JAUNES

Petite fiction politique, comme ce blog a l’habitude d’en proposer. Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, Président de la République du Bwatabla a trouvé la solution pour sauver son collègue Emmanuel Macron de la révolte des gilets jaunes. Ce média est en mesure de dévoiler le contenu du message que l’Excellence vient d’envoyer à son homologue et espère qu’il éclairera le débat.   

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De Son Excellence El Hadji Anbènyogonbolo, président de la République du Bwatabla

A son Excellence Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République Française

Votre Excellence, depuis des mois, le magistère que vous exercez sur la belle terre de France est encombré et sali par des manifestations de mécontents, une catégorie sociale dont je connais bien la mauvaise foi et les nuisances. Ils sont chez vous reconnaissables par le hideux gilet jaune qu’ils aiment à arborer. Chaque semaine, ils saccagent des hauts lieux de la culture et du commerce qui font l’attrait de votre pays et où j’ai moi-même, avec la Première Dame, souvent eu l’occasion de me rendre.

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AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

Je suis né dans un temps où ce qui est aujourd’hui la République du Mali était la colonie du Soudan Français. Dans mon petit monde bamakois où se côtoient tous les âges, les jeunes me brocardent et nous brocardent, nous les anciens, en nous afflublant du sobriquet de Soudanais. La moquerie, mais dans le respect. Jamais, au Mali, de plus jeunes ne me laissent porter le moindre fardeau. Ils m’interrogent. Ils m’écoutent. Ils me respectent. J’essaye de faire de même et je vois naître un nouveau monde. Tous les gens de mon âge ont fait l’expérience de caler devant une procédure informatique sur l’ordinateur ou le téléphone. Alors nous appelons un « enfant » et, le plus souvent, il nous dépanne en quelques secondes. Ces nouveaux langages sont comme leur langue maternelle. Pour ceux de mon âge, il nous faut les traduire. C’est possible, mais lent.

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L’acte héroïque de Mamoudou Gassama

Le Mali est un pays dont la moitié des habitants ont moins de 15 ans et les trois quarts moins de 30 ans. Leurs mains sont beaucoup plus habiles pour mettre en action le monde qui naît. Le temps est venu de passer la main.

La crise politique que connaît le pays est extrêmement menaçante par quelque bout qu’on la prenne. Le pouvoir rampant du fanatisme et du banditisme congèle toute possibilité de faire des projets et même d’ouvrir des écoles dans d’immenses parties du territoire. Une jeunesse innombrable et bouillonnante étouffe sous le couvercle d’une gérontocratie prête à acheter les consciences, à bloquer les talents, à s’accommoder de la division du pays, à substituer le profit des petits arrangements à l’effort des grandes perspectives.

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POLITIQUES DE L’EMERVEILLEMENT – Esthétique et stratégies des pouvoirs culturels

La question esthétique – qu’est-ce qui est pour moi beau ? – ne meurt pas. Sa survie est un enjeu et un signe encourageants, car dans un monde de l’accumulation où le jugement est dominé par les critères quantitatifs, il inscrit la contestation entêtée d’une expérience quotidienne et partagée qui est qualitative par nature. Certes, les maîtres de l’accumulation savent enrôler la petite flamme de l’émerveillement, lui trouver une fonction au service de la grande soupe de l’équivalent général money.  Mais l’éteindre, non. Je retrouve ce texte ancien. Il aborde la construction des politiques culturelles à partir de leur coeur de métier : les esthétiques. Un chapitre du débat sans fin entre pouvoirs et liberté.

Version 2

Barkoro, 2008 – vallée de l’Omo, Ethiopie                                                                                   Photo Gilles Perrin

 

1 – Le souci esthétique est universellement partagé

La politique artistique n’est pas d’abord une question administrative ou technique. Elle est un parti pris des citoyens sur la façon dont ils souhaitent donner des réponses collectives aux besoins esthétiques qui les travaillent. Tous sont traversés par des besoins esthétiques. Avec des moyens symboliques et matériels inégaux, tous portent attention à la forme de ce qu’ils disent ou écrivent, aux images qu’ils mettent au mur, à l’aspect de leur corps et de leur habillement, à la qualité des sons qu’ils écoutent, à l’architecture de leur habitation ou à l’urbanisme de leur rue, c’est à dire à ce que disent les innombrables signes qui constituent la place publique du langage dans son acception la plus large, à la qualité de ces signes. Cependant, l’universalité du souci esthétique émerge peu dans le discours politique. Le désir d’art est traité comme une affaire privée qu’on ne saurait traduire en revendication collective, ou alors comme un problème de consommation que l’audimat suffit à gérer convenablement. Les politiques culturelles sont le plus souvent des politiques corporatistes à destination des milieux culturels ou des politiques nationales d’influence et de prestige.

Il me semble qu’il faut aujourd’hui les frotter à nouveau à l’aspiration démocratique, en faire à nouveaux frais un objet de choix et d’action politiques, donc d’abord regarder ce qu’est vraiment le désir d’art, comment il apparaît concrètement dans la société et dans les cœurs.

2 – Trois grandes familles d’esthétiques

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NUMUNTENE, récit des confréries donso du Manden

Une fois de plus, je propose ici une traduction-adaptation d’un texte transmis en langue bamanan (Mali). Celui-ci a été dit par Mamadou Diarra, un membre de la confrérie donso (donso est communément traduit par chasseur). Annick Thoyer en a recueilli et transcrit la parole. Les Editions de l’Harmattan ont édité sous le titre « Récits épiques des chasseurs bamanan du Mali » ce texte et quelques autres. Livre précieux. Le patrimoine musical, littéraire, philosophique, cultuel de ces confréries multiséculaires témoigne pour une institution qui a joué un rôle clef dans l’avénement du Mali classique, au 13e siècle, et continue d’alimenter l’imaginaire et la pensée des sociétés actuelles de l’ancien Manden. J’ai essayé, dans ce passage au français, de respecter le plus possible les qualités littéraires de ce texte étonnant, qui dans une fin inattendue retourne de fond en comble les relations féminin/masculin. L’égalité entre les humains est en effet un des piliers de la pensée donso, dont le serment commence par ces mots : « Nin bèè nin, nin man fsa nin ye, nin man koro nin ye » (Toute vie est une vie, nulle vie ne l’emporte sur une autre vie, nulle vie n’a l’aînesse sur une autre vie).

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Maintenant, toi qui m’écoute,

J’attire ton attention sur un seul sujet,

Marier beaucoup de femmes n’est pas une bonne nouvelle.

Je te sonde sur cette seule causerie.

Marier beaucoup de femmes, ce n’est pas juste.

Manden Mori le bon chasseur, à toi le long chemin !

 

Manden Mori vit le jour dans une cité du Manden.

Il grandit et il devint si beau que les enfants firent de lui leur chef.

Il grandit encore et il devint si fort que les jeunes gens firent de lui leur chef.

Dans la même cité lui naquit une cousine.

Elle grandit, elle devint femme et tellement femm

Que tous les jeunes gens la suivaient jusqu’au seuil de sa porte.

Ses fesses ?

Tu dirais une pâte de riz gras.

Ses fesses ?

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Crise malienne : QUATRE PATHOLOGIES DE LA CONFIANCE

Comment analyser et surtout résoudre la crise que traverse le Mali, crise à l’issue incertaine et risquée ? Je propose dans ce texte une interprétation née de ma longue fréquentation de ce pays où j’ai mis les pieds pour la première fois en 1972, liée aussi à l’activité que j’y mène dans le champ culturel. Et aussi aux inflexions du regard que déclenchent ma peau de « Blanc ». Cette interprétation est donc à la fois informée et déformée. Discutable. J’espère qu’elle sera utile au débat.

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Dans son film Timbuktu, Abderrahmane Sissako nous donne une une splendide métaphore des raisons dites « ethniques » de perdre confiance.

Rupture des liens par lesquels la société tenait

Longtemps, quand arrivait le temps des vacances, je me rendais chez un ami, à Zakoïré, hameau situé à proximité d’Ansongo, dans ce haut de la boucle du Niger où le sable des dunes tutoie l’eau du fleuve. Depuis l’indépendance du Mali, cette région aride est sporadiquement secouée par des révoltes souvent nées du milieu pastoral des touaregs. L’interprétation « ethnique » vient spontanément sous la plume des commentateurs. Peaux claires contre peaux sombres ?

Le père de mon ami, un éleveur songhaï sédentaire, peau sombre, n’a pas cette vision des choses. Il me dit en substance : « Depuis toujours, nous vivons ensemble, nous allons au marché ensemble, il arrive que nous nous marions ensemble. Nous avons besoin les uns des autres ». Il me dit qu’à leur façon, les uns et les autres forment la même société. Dans cette région du Mali, à l’époque en tout cas, les hommes ont coutume de sortir armés d’une sorte de sabre qu’ils portent à la taille. Il m’explique que dans le cas où un conflit se lève, ce qui peut arriver comme partout, les uns et les autres sont à armes égales, ce qui est une bonne raison de mettre le sabre au fourreau et de trouver une solution amiable. « Mais si l’un d’entre nous arrive un jour avec une arme à feu, il blessera ou tuera son adversaire sans réponse possible. » Alors la confiance s’effondre et commence la guerre.

C’est ce que montre le cinéaste Abderrahmane Sissako dans son film « Timbuktu » à travers une de ses séquences les plus fortes.

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FLANI BOYI, MAITRE CHASSEUR, conte de la confrérie donso (Mali)

Je publie ici la traduction-adaptation que j’avais faite, il y a un moment déjà, d’un conte de la lignée culturelle donso, cette confrérie à l’immense patrimoine musical, cultuel, littéraire, philosophique, cynégétique et qui a joué un rôle millénaire et central dans l’histoire de l’aire mandingue. J’ai essayé, comme dans les autres traductions proposées dans ce blog, de retranscrire la stylistique si forte de la littérature orale du Mali, ici un récit dit en maninka kan par le chasseur Djogo, de Bankoumana, et retranscrit par Youssouf Tata Cissé (La confrérie des chasseurs malinkés et bambaras, l’Harmattan). C’est le magnifique travail de l’association Djiguiya Blo, qui organise chaque année à Bamako le festival Donso Ngoni autour de ce patrimoine, qui m’a incité à vous proposer cette puissante fable écologique et humaniste. Elle avait inspiré un spectacle – Toute vie est une vie – dans lequel jouait Fatoumata Diawara, qui vient de recevoir une victoire de la musique pour sa participation à l’album Lamomali. Chaud souvenir !

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Écoutez l’histoire de Flani Boyi,

Flani Boyi, maître chasseur,

Flani Boyi et ses quarante élèves.

Quarante élèves.

Il les enseigne,

Il se met en peine pour eux,

Aux quarante il trouve une épouse,

Pas un ne reste seul sauf lui-même, Flani Boyi, maître chasseur.

Ses élèves complotent, ils s’éloignent, ils rient de lui dans son dos :

– Notre maître et un imbécile.

Trouver des élèves jusqu’à quarante,

Leur chercher une épouse,

La leur donner et lui-même reste seul,

Vraiment, c’est un imbécile.

 

L’oreille de Flani Boyi apprend ça.

Ce jour-là, il s’assied pour en pleurer jusqu’à s’endormir sur ses larmes.

Mais avant de dormir, il lance ces mots :

– Demain, si c’est jour de chance pour le gibier,

Si je sors dans les bois profonds sans tuer et tuer,

Et si ma guerre ne finit pas dans le sang des bêtes,

Alors j’en finirai avec moi-même.

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TIGIYA vs PROPRIETE – fécondes frictions entre les langues française et bamanan[1]

Si l’on interroge un locuteur de la langue bamanan (Mali) sur l’équivalent du mot français « propriété », on provoque généralement la perplexité. Puis vient le plus souvent une proposition mal assurée : « Peut-être Tigiya[2] ? ». Tigiya : le fait d’être « tigi » de quelque chose, lien d’appartenance. Tigi = propriétaire ? Oui et non. Taxi tigi peut à la fois désigner le chauffeur du taxi, souvent salarié, et celui à qui le véhicule appartient… Qu’est-ce que cache ce jeu des mots, ce jeu, ce flottement entre les mots, entre les langues ? Que nous dit ce frottement de la façon dont nos civilisations parlent et meuvent le monde chacune à sa façon ? Ce type de débat lexical anime souvent les longues conversations vespérales qui me réunissent régulièrement à mon ami Richard Toé, chez lui, dans le quartier bamakois de Faladiè. Ils sont le soubassement d’une conférence à deux voix proposée en inauguration d’une quinzaine intitulée « A la croisée des chemins » et consacrée à l’impact des cultures des pays d’émigration sur les pays d’accueil[4]. (17 novembre 2017, Université du Mali, Faculté des lettres et sciences humaine, Kabala).

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Quels concepts et quelles lois protègent « ce qui est à moi » ?

Propriétaire. Propriété. Ces mots français ont transporté jusque dans nos temps post-modernes la brutalité du droit de l’appropriation tel que le brutal empire romain l’a consacré il y a deux millénaires. Je puis user, abuser et tirer profit de ce qui m’appartient, mes chaussures, mon champ, ma récolte, mes esclaves. Usus, abusus et fructus. Le capitalisme est enraciné dans cette relation impérieuse à la Nature, aux gens, aux animaux, aux choses. Pour prospérer dans ses règles, il faut se rendre propriétaire d’une mine, d’un atelier ou d’une rizière, de la force de travail qui permet de les exploiter, des circuits de commercialisation qui transformeront les biens produits en valeur financière, etc. Le capitaliste doit impérativement en être propriétaire « à la romaine », c’est-à-dire se donner le « droit » d’en user autant que possible, d’en abuser si possible, d’en tirer le plus de profit possible. La propriété à la romaine est une des colonnes vertébrales de l’aventure impériale de l’Occident, de sa prospérité mal partagée, de sa puissance, de ses gloires comme de ses ravages.

Il n’existe pas de terme équivalent, de terme superposable au mot français « propriété » dans les langues du Manden (l’inverse non plus). Lire la suite

GEOPOLITIQUE DES GHETTOS POUR RICHES – à quand la France 21e puissance du monde ?

Dans l’ensemble ibérique, la Catalogne est la région la plus riche et le mouvement séparatiste, conduit par un parti très conforme à l’ordre mondial du libéralisme, n’a pas grand chose à voir avec le Congrès de Gandhi, le RDA de Modibo Keïta, la résistance du Chiapas ou l’ANC de Mandela. L’Autriche, qui vient de se donner une majorité nationaliste et xénophobe, jouit d’une prospérité qui la met en haut de l’échelle européenne pour presque tous les indices de santé économique et de prospérité humaine. Le système électoral américain a placé à la tête de la première puissance économique mondiale un milliardaire, Donald Trump, qui promet l’emmurement du pays. Et la liste n’est pas close…

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Merci Alex Jordan pour cette image qui dit tout et qui le dit si bien

Le Luxembourg, la Suisse, le Qatar ou Singapour ont compris l’intérêt de vivre derrière des blindages de coffres-forts. L’Union européenne cherche ses mots, mais se barricade néanmoins. Après s’être « gentrifiée » et avoir chassé ses édiles communistes, la ville de Levallois-Perret, près de Paris, élit avec obstination un repris de justice condamné par les tribunaux pour avoir confondu les caisses communales avec sa tirelire personnelle, mais qui conforte mandat après mandat l’embourgeoisement sous surveillance vidéo de cette ancienne ville ouvrière. Les grandes conurbations des pays riches sont de plus en plus marquées par une ségrégation sociale et raciale qu’on focalise avec une commisération hypocrite sur les « quartiers sensibles », mais qui est peut-être davantage caractérisée par la ghetthoïsation des riches. En certains endroits, cette ghettoïsation prend la forme… d’un pur ghetto, quartiers transformés en entreprises hôtelières fortifiées réservées à leur clientèle fortunée, aux allées et venues de leurs domestiques et aux facéties de leurs animaux de compagnie.

Cette évolution s’explique d’abord par la nouvelle Grande Peur. Lire la suite

CAMARADE MELENCHON, qu’est-ce que les Lituaniens t’ont fait ?

Pardonne-moi, camarade, de te tutoyer. Nous ne nous connaissons pas, mais sommes du même bord. Pardon aussi d’user parfois d’ironie. Ça permet aux mots de rester libres sans sombrer dans l’insulte. Je suis, comme toi, engagé pour une alternative au règne de l’argent-fou. J’ai voté pour toi et si l’occasion se présente, il est fort probable que je recommence. Ta propension à faire le beau, le beau parleur surtout, fait partie de l’acceptable, même si j’avoue ne pas être très sensible à ta rhétorique. Ce n’est pas très grave. Tant d’autres l’aiment ! Mais dans ta longue interview à « Le 1 hebdo » https://le1hebdo.fr/journal/numero/174, tu abordes avec une érudition remarquée par la presse quelques questions historiques et philosophiques qui restent chaudes. Pardon, mais sur ces quelques questions, je vais te chercher des poux dans la tête.

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 La Renaissance

Tu dis : « J’ai rattaché notre mouvement à ses racines très profondes : l’époque où l’obscurantisme religieux commence à desserrer ses mâchoires de fer et où émerge la Renaissance, et avec elle un désir de liberté de pensée et de liberté politique. »

Non ! Cette vision de la Renaissance relève d’une myopie qui a semblé être dans la nature des choses jusque vers le milieu du siècle dernier, quand on pouvait encore croire à une histoire de l’humanité unique et vectorielle, conduite par les nations « avancées ». C’est fini.

Ton évocation de « l’époque où… » ne fait état que d’un versant de l’aventure. L’époque en question, c’est-à-dire les XVe et XVIe siècles ouest-européens (espace-temps, déjà !) enfante Erasme, Copernic, Montaigne, Masaccio, Galilée, Léonard, Shakespeare, c’est vrai. Mais en annonçant que la planète ne ressemble pas à la description qu’en donnent la Bible ou le Coran, qu’elle est sphérique et visitable, « l’époque » où tu rattaches le « mouvement » lance aussi sur les mers Christophe Colomb, Hernan Cortès, les premiers vaisseaux négriers et le brutal assujettissement du monde par une poignée d’humains à peau claire. De ce côté là du monde, on pourrait tout aussi bien parler d’une « époque où la domination occidentale et la suprématie blanche commencent à resserrer leurs mâchoires de fer et où émergent les atteintes les plus sombres contre la liberté : esclavage, colonisation, génocides… »

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DO KAMISSA, LA FEMME-BUFFLE, une tragédie du respect

A l’origine de la geste du Manden, récit historico-légendaire qui rapporte la fondation du Mali classique par Sunjata Keïta (début du XIIIe siècle), il y a l’histoire d’une femme qui ne supporte pas l’humiliation. Le griot Wa Kamissoko en a donné une version saisissante recueillie par feu Youssouf Tata Cissé et publiée chez Karthala-Arsan sous le titre « La grande geste du Mali, des origines à la fondation de l’empire ». Je me suis risqué à tenter une adaptation du texte original dans laquelle j’ai pris comme règle de rester le plus proche possible de la scansion et de la syntaxe des langues mandingues, avec l’espoir que la langue française saurait se faire suffisamment modeste pour que ceux qui la parlent y entendent le flux des hautes gestes griotiques. Que les deux grands hommes par qui ces vers m’ont été transmis me pardonnent. L’autre grande figure de cette histoire est le héros Tiramakan. Je dédie ce travail à ceux de ses innombrables descendants, les Traoré, Diop, Ouattara, Ouedraogo, Dembélé, qui ont ajouté leurs noms prestigieux à l’état-civil français.Do_Kamissa_Buffalo_of_Do_by_Ronna_N

 

Gens de bien,

Si vous voyez que je vous dis l’histoire vraie, ici, dans sa clarté, pour que vous en connaissiez l’enchaînement et que vous en compreniez les causes,

L’or ne l’a pas fait,

L’argent ne n’a pas fait.
Ce qui l’a fait, c’est que vous êtes venus, vous vous êtes assis, et vous voulez savoir.

En ce temps là, Dieu confia la souveraineté à Dô Moko Niamoko Djata. Lire la suite